Skip to main content

Full text of "Souvenirs du quatre septembre: Origine et chute du second empire"

See other formats


Google 



This is a digital copy of a book thaï was prcscrvod for générations on library shelves before it was carefully scanned by Google as part of a project 

to make the world's bocks discoverablc online. 

It has survived long enough for the copyright to expire and the book to enter the public domain. A public domain book is one that was never subject 

to copyright or whose légal copyright term has expired. Whether a book is in the public domain may vary country to country. Public domain books 

are our gateways to the past, representing a wealth of history, culture and knowledge that's often difficult to discover. 

Marks, notations and other maiginalia présent in the original volume will appear in this file - a reminder of this book's long journcy from the 

publisher to a library and finally to you. 

Usage guidelines 

Google is proud to partner with libraries to digitize public domain materials and make them widely accessible. Public domain books belong to the 
public and we are merely their custodians. Nevertheless, this work is expensive, so in order to keep providing this resource, we hâve taken steps to 
prcvcnt abuse by commercial parties, including placing lechnical restrictions on automated querying. 
We also ask that you: 

+ Make non-commercial use of the files We designed Google Book Search for use by individuals, and we request that you use thèse files for 
Personal, non-commercial purposes. 

+ Refrain fivm automated querying Do nol send automated queries of any sort to Google's System: If you are conducting research on machine 
translation, optical character récognition or other areas where access to a laige amount of text is helpful, please contact us. We encourage the 
use of public domain materials for thèse purposes and may be able to help. 

+ Maintain attributionTht GoogX'S "watermark" you see on each file is essential for informingpcoplcabout this project and helping them find 
additional materials through Google Book Search. Please do not remove it. 

+ Keep it légal Whatever your use, remember that you are lesponsible for ensuring that what you are doing is légal. Do not assume that just 
because we believe a book is in the public domain for users in the United States, that the work is also in the public domain for users in other 
countiies. Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we can'l offer guidance on whether any spécifie use of 
any spécifie book is allowed. Please do not assume that a book's appearance in Google Book Search means it can be used in any manner 
anywhere in the world. Copyright infringement liabili^ can be quite severe. 

About Google Book Search 

Google's mission is to organize the world's information and to make it universally accessible and useful. Google Book Search helps rcaders 
discover the world's books while helping authors and publishers reach new audiences. You can search through the full icxi of ihis book on the web 

at |http: //books. google .com/l 



Google 



A propos de ce livre 

Ceci est une copie numérique d'un ouvrage conservé depuis des générations dans les rayonnages d'une bibliothèque avant d'être numérisé avec 

précaution par Google dans le cadre d'un projet visant à permettre aux internautes de découvrir l'ensemble du patrimoine littéraire mondial en 

ligne. 

Ce livre étant relativement ancien, il n'est plus protégé par la loi sur les droits d'auteur et appartient à présent au domaine public. L'expression 

"appartenir au domaine public" signifie que le livre en question n'a jamais été soumis aux droits d'auteur ou que ses droits légaux sont arrivés à 

expiration. Les conditions requises pour qu'un livre tombe dans le domaine public peuvent varier d'un pays à l'autre. Les livres libres de droit sont 

autant de liens avec le passé. Ils sont les témoins de la richesse de notre histoire, de notre patrimoine culturel et de la connaissance humaine et sont 

trop souvent difficilement accessibles au public. 

Les notes de bas de page et autres annotations en maige du texte présentes dans le volume original sont reprises dans ce fichier, comme un souvenir 

du long chemin parcouru par l'ouvrage depuis la maison d'édition en passant par la bibliothèque pour finalement se retrouver entre vos mains. 

Consignes d'utilisation 

Google est fier de travailler en partenariat avec des bibliothèques à la numérisation des ouvrages apparienani au domaine public et de les rendre 
ainsi accessibles à tous. Ces livres sont en effet la propriété de tous et de toutes et nous sommes tout simplement les gardiens de ce patrimoine. 
Il s'agit toutefois d'un projet coûteux. Par conséquent et en vue de poursuivre la diffusion de ces ressources inépuisables, nous avons pris les 
dispositions nécessaires afin de prévenir les éventuels abus auxquels pourraient se livrer des sites marchands tiers, notamment en instaurant des 
contraintes techniques relatives aux requêtes automatisées. 
Nous vous demandons également de: 

+ Ne pas utiliser les fichiers à des fins commerciales Nous avons conçu le programme Google Recherche de Livres à l'usage des particuliers. 
Nous vous demandons donc d'utiliser uniquement ces fichiers à des fins personnelles. Ils ne sauraient en effet être employés dans un 
quelconque but commercial. 

+ Ne pas procéder à des requêtes automatisées N'envoyez aucune requête automatisée quelle qu'elle soit au système Google. Si vous effectuez 
des recherches concernant les logiciels de traduction, la reconnaissance optique de caractères ou tout autre domaine nécessitant de disposer 
d'importantes quantités de texte, n'hésitez pas à nous contacter Nous encourageons pour la réalisation de ce type de travaux l'utilisation des 
ouvrages et documents appartenant au domaine public et serions heureux de vous être utile. 

+ Ne pas supprimer l'attribution Le filigrane Google contenu dans chaque fichier est indispensable pour informer les internautes de notre projet 
et leur permettre d'accéder à davantage de documents par l'intermédiaire du Programme Google Recherche de Livres. Ne le supprimez en 
aucun cas. 

+ Rester dans la légalité Quelle que soit l'utilisation que vous comptez faire des fichiers, n'oubliez pas qu'il est de votre responsabilité de 
veiller à respecter la loi. Si un ouvrage appartient au domaine public américain, n'en déduisez pas pour autant qu'il en va de même dans 
les autres pays. La durée légale des droits d'auteur d'un livre varie d'un pays à l'autre. Nous ne sommes donc pas en mesure de répertorier 
les ouvrages dont l'utilisation est autorisée et ceux dont elle ne l'est pas. Ne croyez pas que le simple fait d'afficher un livre sur Google 
Recherche de Livres signifie que celui-ci peut être utilisé de quelque façon que ce soit dans le monde entier. La condamnation à laquelle vous 
vous exposeriez en cas de violation des droits d'auteur peut être sévère. 

A propos du service Google Recherche de Livres 

En favorisant la recherche et l'accès à un nombre croissant de livres disponibles dans de nombreuses langues, dont le français, Google souhaite 
contribuer à promouvoir la diversité culturelle grâce à Google Recherche de Livres. En effet, le Programme Google Recherche de Livres permet 
aux internautes de découvrir le patrimoine littéraire mondial, tout en aidant les auteurs et les éditeurs à élargir leur public. Vous pouvez effectuer 
des recherches en ligne dans le texte intégral de cet ouvrage à l'adresse fhttp: //book s .google . coïrïl 



I ^ 



..-^ 



SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 



ORIGINE 



BT 



CHUTE DU SECOND EMPIRE 



SOUVENIRS 

DU 



QUATRE SEPTEMBRE 



ORIGINE 



ET 



CHUTE DU SECOND EMPIRE 



PAK 



JULES SIMON 






^M^^ 
^ 



PARIS 
MICHEL LÉVY FRÈRES. ÉDITEURS 

R.UE AUBER, 3, PLAGE DE L'OPÉRA 
LIBRAIRIE NOUVELLE 

■ODUTARD DBS iTAUEMS, 15, AU COIN DM LA KUB DM CEAHHOTT 

1874 
Droits de reprodaction et de traducUon réserrés 



:;• 



^: • 



e 



LIVRE PREMIER 



'i LE 2 DÉCEMBRE 1851 



1 



427534 



I 



Pourquoi je publie ces mémoires, et pourquoi, avant de raconter 
la chute de l'Empire, je suis obligé d'en raconter les origines. 



Je me propose de raconter les événements qui ont 
préparé et suivi la révolution du 4 septembre 1870 jus- 
qu'à la convocation de l'Assemblée nationale ; de dire 
comment je les ai jugés à mesure qu'ils se produisaient, 
et comment je les juge encore. Je ne parlerai que de 
ce que j'ai vu ou de ce que j'ai appris jour par jour de 
la bouche de témoins oculaires. Je laisse de côté la 
guerre, et même les détails du siège de Paris ; on 
aimera mieux les chercher dans les mémoires des gé- 
néraux que dans les miens. J'écarte aussi tout ce qui 
concerne la Délégation de Toiu's et de Bordeaux. Mon 
champ est fort restreint après ces éliminations, et je le 
trouve encore bien vaste; car je vais faire reparaître de- 
vant mes yeux la plupart des questions qui divisent les 
partis, et des personnes qui, en France, ont à jouer un 
rôle politique. 



4 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

J'ai longtemps hésité à publier ces souvenirs. J'étais 
bien placé pour Toir, par la double raison que j'étais 
membre du gouvernement, et que j'y jouais un rôle 
très-effacé ; mais je suis mal placé pour écrire, puisqu'il 
s'agit de mes adversaires, de mes amis, et quelquefois, 
quoique bien rarement, de moi-même. J'espère que je 
ne serai ni trop aveugle pour mes amis, ni trop dur 
pour mes ennemis. Mais, en vérité, on entend répéter 
de tels mensonges avec tant d'opiniâtreté qu'il devient 
difficile de garder le silence. Ce n'est pas, d'ailleurs, le 
4 Septembre que je défends. Je n'ai ni le dessein, ni le 
pouvoir de dissimuler les fautes commises par le gou- 
vernement dont j'ai fait partie : il n'a jamais manqué 
de dévouement, de droiture et de courage; il lui est 
arrivé plus d'une fois de manquer d'habileté. Je ne dis 
que la plus évidente vérité en affirmant que, dans les 
déclamations dont il est l'objet, il sert de prête-nom à 
la République. Les bonapartistes s'efforcent de rejeter 
sur lui, c'est-à-dire sur la République, la responsabilité 
de désastres dont leur gouvernement est l'unique cause. 
C'est tout au plus s'ils ne l'accusent pas d'avoir voulu 
la guerre, de l'avoir commencée sous des prétextes fri- 
voles, sans préparatifs sérieux, et d'avoir perdu les 
batailles de Wissembourg, de Frœschwiller et de Sedan. 
A les entendre, la France serait en paix, et peut-être 
victorieuse, si on avait eu la sagesse de se soumettre 
au gouvernement de l'impératrice pendant que l'Empe- 
reur allait tenir prison à Wilhelmshohe. On est assez 
surpris d'avoir à réfuter des contre-vérités de cette 
force. Mais ce sont les fleurs que, depuis bientôt cent 
ans, on répand sur le chemin de la République; et. 



POURQpOI JE PUBLIE CES MÉMOIRES 5 

quelque absurde que soit la calomnie^ c'est manquer à 
son devoir que de ne pas Tattaquer de front. Si je dé- 
fends une cause dans les pages qui vont suivre, c'est la 
cause républicaine, et elle seule. 

Mon récit serait absolument incompréhensible si je 
le commençais à la journée du 4 septembre. M. Thiers, 
dans sa déposition devant la commission d'enquête ; 
H. Saint-Marc Girardin, dans son rapport; vingt ou 
trente historiens de la révolution de 1870, que j'ai là 
sous les yeux, prennent les choses à partir de la décla- 
ration de guerre. Ce n'est pas remonter assez. On ne 
voit pas plus loin que cela aujourd'hui : l'Empire, c'est 
la capitulation de Sedan et la mutilation du territoire* 
Cet horrible dénoûment rejette dans l'ombre tout ce 
qui a précédé. 

Je le comprends, à la rigueur, pour les jeunes gens 
qui n'ont commencé à se mêler à la vie politique que 
depuis la chute de l'Empire. 

Mais il n'en saurait être de même pour les hommes 
de ma génération et pour le peuple, qui, ayant moins 
de frottement que nous avec les hommes des autres 
partis, a la mémoire et la haine tenaces. On trouvera 
qu'il était à la fois juste et utile, de rapprocher le récit 
des deux journées du 3 décembre 1831 et du 4 septembre 
1870; la première, où celui qui était chargé de défendre 
les lois, et qui les renversait, a mis Paris et une partie 
de la France à sac; la seconde, où le peuple, en détrui- 
sant un pouvoir qui l'avait opprimé pendant dix-huit 
ans, et qui venait de le perdre, a respecté la vie, la 
liberté et les biens de ses plus grands ennemis. Je serai 
bref sur cette histoire ancienne ; mais je ne puis ni ne 



^ 



6 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

dois, SOUS peine d'offenser la justice et de déplacer les res- 
ponsabilités, la passer sous silence. Je ne rappellerai 
que les principaux faits, et très-sommairement ; le lec- 
teur fera les comparaisons. 



II 



Louis-Napoléon Bonaparte jure fidélité à la République et à la 

Constitution. 



Ceux qui votèrent contre le prince Louis-Napoléon 
Bonaparte le 10 décembre 1848 s'attendaient à un coup 
d*Ëtat s'il était élu ; et je dis à sa décharge que la plu- 
part de ceux qui votèrent pour lui s'y attendaient éga- 
lement. On ne donne pas la République à conduire à 
un prince, quand on veut sauver la République. Le 
jour où son élection fut proclamée, au moment où il 
parut à la tribune portant sur sa poitrine la plaque de 
grand-croix de la Légion d'honneur, qu'il avait trouvée 
dans son berceau en sa qualité de prince du sang im- 
périal, tout le monde dans l'Assemblée, députés et spec- 
tateurs, les uns avec allégresse, le plus grand nombre 
avec désespoir, évoqua le souvenir du 18 Briunaire. La 
Constitution, qui avait aboli le serment politique pour 
les fonctionnaires de tous les degrés, l'avait conservé 



8 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

pour le président : frêle et unique barrière entre un 
homme tout-puissant et une loi imprévoyante. Louis- 
Nâpoléon le prêta en ces termes: 

a En présence de Dieu, et devant le peuple français, 
représenté par l'Assemblée nationale, je jure de rester 
fidèle à la République démocratique, une et indivisible, 
et de remplir tous les devoirs que m'impose la Constitu- 
tion. D 

Le président Armand Marrast, qui ne pouvait dissi- 
muler ni son émotion, ni sa tristesse, prononça à son 
tour ces paroles : « Nous prenons Dieu et les hommes 
à témoin du serment qui vient d'êti*e prêté. L'Assem- 
blée nationale en donne acte, ordonne qu'il sera tran- 
scrit au procès-verbal, inséré au Moniteur, publié et affi- 
ché dans la forme des actes législatifs. » 

A partir de ce jour, le sort de la République reposait 
uniquement sur la foi du prince Louis Bonaparte. Ainsi 
l'avaient voulu ceux qui ament décrété qu'il y aurait 
une seule Assemblée et un président élu par le suffrage 
universel. Le nouvel élu, qui avait toute sa vie conspiré 
pour devenir empereur, n'épargna rien pour rassurer 
l'opinion. 

« Le suffrage de la nation, le serment que je viens 
de prêter, dit-il dans cette séance même (20 décembre 
1848), commandent ma conduite future et me tracent 
mes devoirs. 

» Je regarderai comme ennemis de la patrie tous ceux 
qui tenteraient par des voies illégales de changer la 
forme du gouvernement que vous avez établi. » 

Depuis l'avènement de la République, il n*avait cessé 
de se déclarer républicain. 



LE SERMENT A LA RÉPUBLIQUE 9 

Dès le 28 février 1848; il avait écrit au gouvernement 
provisoire : « Sans autre ambition que celle de servir 
mon pays^ je viens annoncer mon arrivée aux membres 
du gouvernement provisoire, et les assurer de mon dé- 
vouement à la cause qu'ils représentent, comme de ma 
sympathie pour leurs personnes. » 

Le 24 mai, il avait écrit à l'Assemblée nationale que 
sa résolution était prise a de ne rentrer en France que 
lorsque la Constitution serait établie et la République 
affermie. 9 

Il revint pourtant, après avoir été élu député par 
plusieurs départements ; et le jour où il prit séance à 
l'Assemblée (26 septembre 4848), il prononça à la tri- 
bune les paroles suivantes : « Après trente-trois années 
de proscription et d'exil, je retrouve enfin ma patrie et 
tous mes droits de citoyen ! La République m'a fait ce 
bonheur; que la République reçoive mon serment de 
reconnaissance, mon serment de dévouement... Ma 
conduite, toujours inspirée par le devoir, toujours ani- 
mée par le respect de la loi, prouvera, à rencontre des 
passions qui ont essayé de me noircir pour me proscrire 
encore, que nul ici plus que moi n'est résolu à se dé- 
vouer pour la cause de l'ordre et l'affermissement de la 
République. » 

Peu de semaines ^près, il usait de son droit de 
citoyen en posant sa candidature pour la présidence. 
Voici ce qu'il disait dans sa profession de foi : « Si 
j'étais nommé président... je me dévouerais tout entier, 
sans arrière-pensée, à l'àifermissement d*une République 
sage par ses lois, honnête par ses intentions, grande et 
forte par ses actes. Je mettrais mon honneur à laisser, 



10 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

au bout de quatre ans, à mon successeur, le pouvoir 
affermi, la liberté intacte, un progrès réel accompli. » 

Après avoir prêté serment comme président, et con- 
lirmé son serment par les déclarations les plus solen- 
nelles, il ne laissa passer aucune occasion de rappeler 
son respect de la loi, son dévouement à ses devoirs, sa 
ferme résolution de maintenir la République. Il sentait 
bien qu'on ne pouvait oublier ni son origine, ni ses 
deux tentatives^ à la fois criminelles et ridicules, de 
Boulogne et de Strasbourg. Il eut le courage, assez mé- 
ritoire si ses résolutions étaient sincères, d'aller à Ham, 
et d'y prononcer ce discours, en face de la citadelle où 
il avait vécu prisonnier pendant six années : « Aujour- 
d'hui qu'élu par la France entière, je suis devenu le 
chef légitime de cette grande nation, je ne saurais me 
glorifier d'une captivité qui avait pour cause l'attaque 
contre un gouvernement régulier. Quand on a vu com- 
bien les révolutions les plus justes entraînent de maux 
après elles, on comprend à peine l'audace d'avoir voulu 
assumer sur soi la terrible responsabilité d'un change- 
ment. Je ne me plains donc pas d'avoir expié ici, par 
un emprisonnement de six années, ma témérité contre 
les lois de ma patrie, et c'est avec bonheur que, dans 
les lieux mêmes où j'ai souffert, je vous propose un* 
toast en l'honneur des hommes qui sont déterminés, 
malgré leurs convictions, à respecter les institutions de 
leur pays. » 

Dans le Message du 31 octobre 1849, le président 
parle encore de la nécessité de raffermir la République. 
Le 12 août 1850, il dit au maire de Lyon : a Des bruits 
de coup d'État sont peut-être venus jusqu'à vous ; vous 



LE SERMENT A LA RÉPUBLIQUE 11 

n'y aurez pas ajouté foi, je vous en remercie. » Et 
quelques jours après, dans un banquet, à Strasbourg : 
a Placé par le vote presque unanime de la France à la 
tête d*un pouvoir légalement restreint, mais immense 
par l'influence morale de son origine, ai-je été séduit 
par la pensée, par les conseils d'attaquer une Constitu- 
tion faite pourtant, personne ne l'ignore, en grande 
partie contre moi ? Non. J'ai respecté, je respecterai la 
souveraineté du peuple, même dans ce que son expres- 
sion peut avoir de faux et d'hostile. Si j'en ai agi ainsi, 
c'est que le titre que j'ambitionne le plus est celui 
d'iionnéte homme. Je ne connais rien au-dessus du 
devoir. » 

Le Message du 12 novembre 1850 est peut-être plus 
explicite : » J'ai souvent déclaré, lorsque l'occasion s'est 
offerte d'exprimer publiquement ma pensée, que je con- 
sidérerais comme de grands coupables ceux qui, par 
ambition personnelle, compromettraient le peu de sta- 
bilité que nous garantit la Constitution. C'est ma con- 
viction profonde; elle n'a jamais été ébranlée. Les enne- 
mis seuls de la tranquillité publique ont pu dénaturer 
les plus simples démarches qui naissent de ma position. 
La règle invariable de ma vie politique sera, dans toutes 
Ifes circonstances, de faire mon devoir, rien que mon 
devoir. Il est aujourd'hui permis à tout le monde, excepté 
à moi, de vouloir hâter la révision de notre loi fonda- 
mentale. Moi seul, lié par mon serment, je me ren- 
ferme dans les strictes limites qu'elle a tracées. » 

Ses amis, ses ministres tenaient le même langage. 
H. Boulay, de la Heurthe, président du conseil d'État, 
m'a dit à moi-même, après une séance du conseil. 



12 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

devant la moitié de nos collègues : « C'est le plus hon- 
nête homme de la République. Jamais il ne trahira son 
serment. Je vous le jure. » Le 15 janvier 18S0, M. Ba- 
roche disait à la tribune : « Le président de la Répu- 
blique n'a d'autre pensée que de faire son devoir. Il a 
seul prêté serment à la Constitution : vous avez le droit 
de la reviser dans les formes légales; quant à lui, il n'a 
pas autre chose à faire que de remplir son devoir d'hon- 
nête homme en l'exécutant, en la maintenant contre ses 
adversaires de toute nature... 

» Il est le seul auquel on ne puisse attribuer des pen- 
sées de restauration. Il a pris l'engagement d'honneur 
de maintenir la République; il le tiendra, et l'Assemblée 
peut être assurée qu'elle n'a pas besoin d'autre garantie 
que cette affirmation. » 

Le serment de fidélité à la République a donc été de- 
vancé, prêté, renouvelé, commenté, développé sous 
toutes les formes par Louis-Napoléon Bonaparte. Il l'a 
eu à la bouche pendant trois ans. A-t-il pris du jour 
au lendemain la résolution de le violer? A-t-il au con- 
traire longuement préparé et couvé cette violation, et 
ses protestations si multipliées et si ferventes n'avaient- 
elles d'autre but que de cacher la conspiration et d'en-^ 
dormir le pays? 



III 



Louis-Napoléon Bonaparte sapprétc à violer la Constitution et à 

renverser la République. 



Que le coup ait été prémédité^ cela résulte du plus 
simple examen des faits, et de Taveu même des prin- 
cipaux apologistes du 2 décembre. Mais il est plus dif- 
ficile de dire si la résolution définitive n'a été prise 
qu'en 1830. En tous cas, elle date de plus d'un an 
ayant Texplosion. Beaucoup pensaient en 1848 que 
Louis-Napoléon était candidat^ non à la présidence, 
'mais à TEmpire ; qu'il prenait ce chemin pour parvenir 
à ses fins, qu'il profitait de l'imprévoyance de l'Assem- 
blée constituante. Il donna raison à ces soupçons, dès 
qu'il fut au pouvoir. D'abord il s'occupa persévéram- 
ment d'arrondir sa dotation. 600;000 francs de traite- 
ment, et 600,000 francs de frais de représentation, le 
mettaient suffisamment à Taise s'il n'avait été que prési- 
dent, mais le conspirateur avait d'autres besoins. Il fit 



14 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

porter son budget à 1,490,000 fr. la première année, 
k 3,410,000 fr. la seconde. II mit dans toutes les 
fonctions des hommes dévoués, non à I*Ëtat ou à la 
République, mais à sa personne, peu scrupuleux de la 
légalité en matière politique, décidés, s'il violait la loi, 
à la violer en même temps que lui. li ne négligea rien 
pour s'attacher l'armée. Il lui donna le droit de suf- 
frage , il améliora l'ordinaire du soldat ; il enrichit 
les uniformes, en rappelant autant que possible le pre- 
mier Empire; lui-même, il s'attacha à copier le grand 
empereur, à parler en toute occasion de la légende napo- 
léonienne, qui lui avait déjà rendu tant de services 
dans les élections. Il fit sa constante étude du corps des 
oflBciers dans la première division et dans l'armée de 
Paris. Il n'y souffrit que des bonapartistes, ou des gens 
capables de le devenir. Il y concentra tout ce qu'il y 
avait de Corses dans les cadres de l'armée française. II 
admettait à sa table les officiers supérieurs, les accou- 
tumait à recourir à lui dans leurs besoins, acquittait 
leurs dettes de jeu. II donna aux plus dévoués des avan- 
cements rapides, qui avaient le double avantage de 
payer les services futurs, et de servir d'appât pour attirer 
d'autres dévouements. Quand il partit pour' sa tournée 
en province, on crut qu'il n'avait d!autre visée que de 
provoquer un mouvement en faveur de la révision de 
la Constitution. Le duc de Broglie, qui passait pour un 
fin politique, s'y trompa; il crut terminer le désaccord 
entre le président et TAssemblée en faisant une propo- 
sition formelle de révision. Mais Louis-Napoléon, loin 
de désirer le succès de cette proposition, la redoutait. Il 
savait qu'il n'arriverait pas à son but par le moyen de 



LE COMPLOT CONTRE LA RÉPUBLIQdE 15 

l'Assemblée. Tous ses actes, toutes ses paroles tendaient 
à la rendre impopulaire. Il jetait habilement certains 
mots, qui semblaient lui échapper, qui au contraire 
étaient très-prémédités et très-perlides : « Je suis Télu 
de la nation, — je suis le seul représentant de la na« 
tion (c'est le mot du premier Bonaparte à M. Laîné), 

— la nation cherche la main de Télu du 10 décembre, 

— la Constitution a été faite contre moi, — elle a été 
faite pour affaiblir par avance le pouvoir que vous alliez 
me confier. » Il en vint à attaquer directement et violem- 
ment l'Assemblée : « Elle m'aide quand je réprime ; 
elle me bride quand je veux avancer et améliorer. » 

11 voulut d'abord aller trop vite ; il lui restait quel- 
que chose^ dans ces commencements, de l'homme de 
Strasbourg et de Boulogne. Le 29 janvier 1849, il y eut 
dans Paris un grand déploiement de troupes, dont per- 
sonne ne pouvait comprendre le motif. On annonça 
l'existence d'un complot formidable ; on en tenait tous 
les fils; les chefs étaient arrêtés; le gouvernement, par 
sa vigilance, venait de sauver la patrie. M. Lacrosse, 
ministre des travaux publics, monté sur un cheval 
blanc, comme un grand général, me donna ces nou- 
velles, que je rapportai à l'Assemblée, où elles ne trou- 
vèrent que des incrédules ; en effet, le complot se 
dissipa en fumée, et il n'en demeura nulle part aucune 
trace. Le président parcourut les régiments, en costume 
de général de la garde nationale, suivi d'un nombreux 
état-major; tout le monde crut qu'il comptait sur une 
manifestation en sa faveur. Était-il bien loin de rêver 
l'Empire ce jour-là? Il comprit, à l'attitude de la po- 
pulation, et peut-être de l'armée, qu'il fallait attendre. 



16 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

Ne pouvant brusquer la révolution, il la médita, il 
l'organisa. L'Assemblée législative était partagée en 
deux camps, qui ne songeaient qu*à se surveiller et à 
se guetter réciproquement, et le laissaient à peu près 
libre. Sa réputation d'incapacité, alors très-fermement 
établie, le servait. On disait: « Il n'est bon qu'à user 
la légende napoléonienne, à nous en débarrasser. 11 
occupe la place, en attendant que nous puissions la 
prendre. » La droite, le croyant hors d'état de se dé- 
fendre contre elle, comptait le jouer, se reposait sur le 
général Cbangarnier; qui commandait à la fois l'armée 
et la garde nationale ; la gauche avait aussi sa force 
armée, « la sentinelle invisible, » qui la compromit 
pendant trois ans, et l'abandonna au jour décisif. Elle 
ne voyait le danger que dans les intrigues monarchi- 
ques. La rue de Poitiers lui cachait l'Elysée. 

Paris était plus clairvoyant. Le président s'y sentait 
surveillé, suspecté. Il résolut de tâter les départements. 
Il dit dans l'Yonne : c Ici, je respire à l'aise. Ici j'ai 
confiance, et je sens qu'on a confiant. » Malgré cela, 
l'accueil qu'il reçut dans les différentes villes fut très- 
mélangé. Le zèle des fonctionnaires ne lui procura que 
des demi-succès. Il fit de plus grands progrès dans 
l'armée. A la fin de 18S0, il avait une garde préto- 
xienne au camp de Satory. Sans le général Cliangarnier, 
il se serait cru en mesure de braver l'Assemblée et la 
population. On assure qu'après la dernière revue passée 
sur les hauteurs de Satory, où les cris de : a Vive l'Em- 
pereur! » avaient éclaté avec enthousiasme, tout était 
prêt pour le coup d'Ëtat. Des troupes avaient été 
massées autour de la gare Saint-Lazare à Tinsu du 



LE COMPLOT CONTRE LA RÉPUBLIQUE 17 

général en chef par qui, régulièrement, auraient dft 
passer tous les ordres, et qui fut mis au courant par 
un pur hasard. Le prince, en débarquant, devait se 
mettre à leur tôte, aller directement aux Tuileries, et y 
proclamer la dictature. Il arrive à la gare, ayant en 
poche sa proclamation, entouré des conseillers et des 
meneurs de l'entreprise, et se trouve, en descendant de 
wagon, face à face avec le général Cbangamier, qui 
. l'embrasse, le complimente, le conduit en cérémonie 
jusqu'à sa voilure, ferme la portière de sa propre main, 
et dit au cocher : « A TÉlvsée! » La destitution du 
général fut résolue ce jour-là. 

©n avait contre lui tien d'autres griefs; celui-ci, 
entre autres, un des plus vifs. C'était la mode, à Satory, 
que les régiments, en défilant devant le président, 
criaient à tue-téte : « Vive l'Empereur! » Un jour, 
après le défilé de la cavalerie, qui s'était signalée par 
son enthousiasme, l'infanterie garda le silence. Le 
président s'étonne, interroge : on apprend que c'est le 
général Neumayer qui, se fondant sur les règlements 
militaires, a donné ce mot d'ordre à sa division. On le 
prive, pour ce fait, de son commandement, ce qui était 
passablement hardi, puisqu'il n'avait fait qu'obéir aux 
règlements, et qu'en le frappant pour cette cause, on 
avouait des prétentions qu'on n'avait pas jusque-là 
affichées si ouvertement. L'opinion s'en émut dans la 
Chambre et au dehors. La réponse vint du général 
Cbangamier. 

La révocation du général Neumayer était du 31 oc- 
tobre. Le 2 novembre paraît un ordre du jour du 
général Cbangamier ainsi conçu : a Aux termes de la 

2 



18 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

loi, l'armée ne délibère point; aux termes des règle- 
ments militaires, elle doit s'abstenir de toute démon- 
stration, et ne proférer aucun cri sous les armes. Le 
général en chef rappelle ces dispositions aux troupes 
placées sous son commandement. » 

Le général Cliangarnier était décidément un obstacle. 
On avait essayé de le gagner. Il le raconte lui-même 
dans une lettre écrite au général Saint-Arnaud, à l'occa- 
sion du serment qu'on lui demandait comme à La- 
moricière et aux autres officiers exilés : « Pour me déter- 
miner à servir son ambition, Louis-Napoléon m'a sou- 
vent, bien souvent, oflFert et fait offrir, non-seulement 
la dignité du maréchal que la France m'aurait vu porter 
sans la croire déchue, mais une autre dignité militaire 
qui, depuis la chute de l'empire, a cessé de dominer 
notre hiérarchie; il voulait y attacher des avantages 
pécuniaires énormes que, grâce à la simplicité de mes 
habitudes, je n'ai eu aucun mérite à dédaigner. >• N'ayant 
pu le corrompre, on voulut le perdre. On le fit attaquer 
d'abord par les journaux, puis à la tribune, sous pré- 
texte d'instructions données par lui aux chefs de corps, 
et contraires aux droits de TAssemblée. La majorité, qui 
savait à quoi s'en tenir sur les résolutions du général, 
répondit en lui accordant un témoignage de confiance. 
Huit jours après, le président le révoqua. Une pareille 
résolution contre un homme ainsi posé et dans les cir- 
constances que je viens de rappeler, est la preuve sans 
répUque que le coup d'État était résolu et qu'on ne déli- 
bérait tout au plus que sur la date et la mise en scène. 
M. Thiers dit à la tribune : a L'Empire est fait! » Il 
fallait être bien aveugle pour en douter. 



LE COMPLOT CONTRE LA RÉPUBLIQUE 19 

La révolution fut sur le point d'éclater pendant la 
prorogation de 1851. Les habiles pensèrent qu'il valait 
mieux attendre l'Assemblée, l'avoir sous la main ; que 
les députés, dispersés dans les départements, pourraient 
se rendre dangereux. Le général Saint-Arnaud, dans un 
conseil intime, prononça ces paroles, qui furent décisives: 
'( L'Assemblée nous donnera barre sur elle. » 

Ce n'est pas que Ton comptât à l'Elysée sur un com- 
plot de la majorité ; on était bien trop habile pour se 
bercer d'une telle espérance. La majorité n'avait ni le 
besoin d'un complot, ni les moyens de le faire, ni le 
tempérament de le désirer. Elle n'avait pas besoin d'un 
complot, car il lui suffisait de voter contre la révision 
de la Constitution pour forcer le président Bonaparte à 
rentrer dans la vie privée, à partir du deuxième di- 
manche de mai 1852. Elle pouvait se trouver dans le 
cas de résister à un coup d'État, ce qui est tout autre 
chose que d'en faire un ; elle n'avait pas les moyens de 
le prévenir, d'en faire un elle-même, puisqu'elle ne 
pouvait donner d'ordre à aucun fonctionnaire, et qu'on 
commençait môme à lui contester le droit de requérir la 
force armée pour veiller à sa propre sécurité. Elle n'a- 
vait pas non plus le tempérament révolutionnaire ; elle 
pouvait intriguer, rêver, préparer par une loi électo- 
rale l'avènement d'un nouveau régime ; mais on était 
bien certain à l'Elysée, où on la connaissait à fond, 
qu'elle ne s'écarterait pas de la légalité. On ne comptait 
donc pas, je le répète, sur un complot. On dit plus tard 
qu'il y en avait un, parce qu'on eut besoin de ce pré- 
texte. On s'en servit comme d'une diversion utile, 
comme d'un thème à dissertations ; on n'espéra jamais 



20 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

sérieusement d*y faire croire. Mais, au moyen d'une loi 
électorale dont je vais dire le caractère, et qui fut appe- 
lée la loi du 31- mai, on tendit à la majorité de l'As- 
semblée un piège très-habilement préparé, dans lequel 
elle tomba, ne pouvant guère faire autrement à moins 
de se condamner elle-même et de renoncer à ses espé- 
rances ; et c*est dans ce sens qu'elle donna barre aux 
entrepreneurs du coup d'État. 



IV 



i 



Louis-Napoléon Bonaparte se sert de la loi du 31 mai, à laquelle 
il a lui-même coopéré, pour accroître sa popularité aux dépens 
de l'Assemblée. 



La majorité, préoccupée du besoin de revenir en nom- 
bre dans la prochaine Assemblée et d*y régner sans par- 
tage, avait fait une loi qu elle considérait, à bon droit, 
comme un chef-d'œuvre, étant donné le but qu'elle 
voulait atteindre. C'est la loi du 31 mai, qui supprimait 
trois millions d'électeurs, et qui avait rendu l'Assemblée 
profondément, irrémédiablement impopulaire. Le gou- 
vernement avait contribué au vote de cette loi, il l'avait 
désirée ; puis, après coup, il avait exprimé quelques 
réserves pour laisser le plus lourd fardeau à l'Assemblée 
et se ménager les moyens de combattre la loi après y 
avoir coopéré. Le message qui inaugura la reprise des 
travaux législatifs, le 4 novembre 1851, proposa nette- 
ment l'abrogation de la loi du 31 mai et le rétablisse- 



M SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

ment du suffrage universel. L'Assemblée vit le danger ; 
elle hésita ; la majorité en faveur de la loi du 31 mai 
fut très-faible; mais enfm, la loi fut maintenue, et, dès 
lors, le président eut la ressource de dire au peuple 
qu'il renversait l'Assemblée pour sauver le suffrage 
universel. 



Les parlementaires, se sentant perdus, essaient de se défendre en 

proposant la loi des questeurs. 



Les parlementaires, se sentant à peu près perdus, 
essayèrent, non de prendre Toffcnsive, mais de se défen- 
dre. La loi qu'on a appelée loi des questeurs n'avait pas 
d'autre caractère, puisqu'elle donnait tout simplement 
le droit au bureau de l'Assemblée de requérir les forces 
nécessaires à la sécurité du Corps législatif. Même, la 
première objection que l'on fit à. la proposition, c'est 
qu elle était inutile, qu'elle faisait double emploi avec 
l'article 32 de la Constitution. Voici le texte de la pro- 
position, telle qu'elle fut amendée par la commission : 
a Le président de l'Assemblée nationale est chargé de 
veiller à la sûreté intérieure et extérieure de l'Assemblée. 
A cet effet, il a le droit de requérir la force armée et 
toutes les autorités dont il juge le concours nécessaire. 
Ses réquisitions peuvent être adressées directement à 



24 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

tous les officiers, commandants ou fonctionnaires, qui 
sont tenus d'y obtempérer immédiatement sous les peines 
portées par la loi. » Et voici le texte de l'article 32 de la 
Constitution de 1848 : « l'Assemblée nationale détermine 
le lieu de ses séancos. Elle fixe l'importance des forces 
militaires établies pour sa sûreté, et elle en dispose. » 
Il n'y a pas à en douter : la proposition des questeurs, 
traitée plus tard de proposition inconslitutionnelle et 
d'agression contre le président, n'était que la paraphrase 
de la Constitution elle-même. Dans un pays et dans un 
moment où la loi aurait été mieux observée, on aurait 
pu et on aurait dû la repousser comme inutile. On ne 
vit d'abord que cette unique objection à lui faire, et le 
ministre de l'intérieur, qui était M. de Thorigny, déses- 
pérant de réussir par un autre moyen à repousser la 
proposition, invoqua celui-là dans une séance de la 
commission tenue dans la matinée du 10 novembre. Le 
procès-verbal de cette séance rapporte ainsi ses paroles : 
« Le décret existe (un décret du H mai 1848 ayant le 
même sens que Tarlicle 32) ; il est sous les yeux des 
troupes ; tous les droits contenus dans l'article 32 de la 
Constitution et dans le décret sont reconnus. Il est donc 
inutile d'aller au delà, et le vote de la proposition, dans 
le moment actuel, donnerait lieu à des interprétations 
fâcheuses. » 

Quand on apprit ce langage à l'Elysée, il y causa 
une vive irritation. M. de Thorigny, qui n'était pas 
dans le secret, avait parlé en honnête homme et dit 
simplement la vérité. Un appui assez inattendu était 
venu aux conspirateurs. La gauche, ou du moins une 
partie notable de la gauche, repoussait la proposition. 



LA LOI DES QUESTEURS 25 

Tandis que les coospirateurs redoutaient d'armer l'As- 
semblée pour la résistance et parlaient de complots par- 
lementaires auxquels ils ne croyaient pas, l'extrême 
gauche, habituée depuis vingt ans à lutter contre les 
hommes qui composaient la majorité, persistait à croire 
à ces complots chimériques, et refusait d'armer la droite 
pour l'agi'ession. Ordre fut donné, à M. de Thorigny par 
le cabinet, non pas de rectifier ou de désavouer ses 
paroles, mais de les nier. Il s'exécuta, en vertu de la 
doctrine de l'obéissance passive. « Je déclare, dit-il, dans 
une lettre écrite à la commission, le H novembre, que, 
dans ma conviction, le décret du H mai 1848 ne peut 
être considéré comme étant encore en vigueur, et je 
n'ai pas dit un mot qui puisse établir le contraire. » 

Le gouvernement combattit donc la proposition à fond, 
quand die vint à discussion en séance publique. Il croyait 
^tre battu, malgré tout. Il était prêt à répondre par un 
coup d'État immédiat. Les troupes étaient consignées, 
les officiers à leur poste. Le général Magnan et le pré- 
fet de police assistaient à la séance dans une des tribu- 
nes. Le ministre de la guerre, Saint-Arnaud, ayant 
déclaré que c'était par son ordre qu'on avait enlevé des 
casernes les afficiies du décret du 11 mai 1848, un 
grand tumulte s'éleva dans l'Assemblée. Enlever ces 
affiches, c'était, en quelque sorte, abolir par un coup 
d'autorité le décret du 11 mai et l'article 32 de la Con- 
stitution. Le ministre de la guerre se leva de son banc 
au milieu du bruit et sortit de la salle après avoir 
adressé un regard significatif au général Magnan et à 
M. de Maupas. Comme il arrivait près de la porte de la 
salle, il répondit en riant à un de ses collègues qui 



36 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

s'étonnait de le voir partir avant le vote : « On fait 
trop de bruit dans cette maison; je vais chercher la 
garde I » — « Et il y allait comme il le disait, » ajoute 
M. Granier de Cassagnac, à qui j'emprunte ce récit. 
Hais la Chambre lui en épargna la peine pour ce 
jour-là. Malgré les avertissements de Charras, la gauche 
se laissa éblouir par l'éloquence de Michel (de Bourges), 
qui invoqua la « sentinelle invisible, » c'est-à-dire le 
peuple, et qui, malheureusement, persuada la sentinelle 
en même temps que les députés. La plus grande partie 
de la gauche vota avec le gouvernement, et la propo- 
sition fut repoussée. Ce résultat inespéré rompit tous 
les préparatifs de résistance. «Cela vaut peut-être mieux,» 
dit le président prêt à monter à cheval. La partie fut 
remise, mais à un bref délai. 



VI 



Le président de la République transforme Tarmée de Paris en garde 

prétorienne. 



Si les fonctionnaires avaient été choisis avec un soin 
extrême dans toute la France, à Paris, on les avait triés 
sur le volet. L'armée surtout était bien composée et 
bien commandée. On avait fait, en quelque sorte, des 
généraux tout exprès pour n'avoir autour de soi que des 
créatures. L'Afrique en avait donné les moyens. La guerre 
de Kabylie fut entreprise uniquement pour mettre en 
renom le général de Saint-Arnaud. M. Véron raconte 
dans ses Mémoires qu'on le pria de faire célébrer par le 
Constitutiomiel les exploits qui allaient illustrer le nou- 
veau général et les brillantes qualités qui allaient justi- 
fier son élévation. Pour celui-là, du moins, l'enthou- 
siasme ne manquait pas de prétexte. En politique, il 
était sans scrupule; en guerre, il était sans peur. A 



28 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

côté de lui était le général Magnan ; au-dessous, des of- 
ficiers comme M. Espinasse, M. Fleury et quelques autres, 
prêts à suivre le président partout où il lui plairait d'al- 
ler. M. Changarnier avait dit à la tribune le 3 juin : 
a On n'entraînerait contre T Assemblée ni un bataillon, 
ni une compagnie, ni une escouade, et l'on trouverait 
devant soi les chefs que nos soldats sont accoutumés à 
suivTe sur le chemin du devoir et de l'honneur. Man- 
dataires de la France, délibérez en paix! » Les chefs que 
nos soldats étaient accoutumés à suivre sur le chemin du 
devoir et de l'honneur se trouvaient encore là en décem- 
bre ; et c'étaient M. Changarnier lui-même, qui passait pour 
un de nos généraux les plus solides, et, depuis la mort du 
maréchal Bugeaud, pour notre premier tacticien ; Lamo- 
ricière, le plus intrépide, le plus entraînant de nos sol- 
dats; Bedeau, qui avait le cœur d'un héros et l'âme d'un 
sage. Mais M. Changarnier ne prévoyait pas qu'on les 
ferait disparaître pendant la nuit par trahison. Il croyait 
sans doute avoir encore autour de lui l'armée qu'il avait 
connue en Afrique. L'importance donnée depuis peu aux 
colonels, au grand détriment de la hiérarchie, les cris irré- 
guliers deSatory, les ordres directs adressés par le prési- 
dent à des officiers subalternes, à l'insu de leur général, 
les promotions rapides, les avancements prodigieux, 
imparfaitement expliqués, les changements opérés dans 
l'armée de Paris, depuis qu'il en avait perdu le com- 
mandement, ne l'avaient pas sutlisamment éclairé. Il 
avait peut-être trop la qualité dont il s'était vanté dans 
une lettre au gouvernement provisoire, et qu'il appelait: 
a l'habitude de vaincre. » S'il avait lu ?ittentivement le 
procès de Boulogne, il connaissait la déposition du colonel 



LA GARDE PRÉTORIENNE S9 

> 

Magnan, témoin à charge, le même qui, en 18S1, 
commanda l'armée de Paris et qui fut depuis maré- 
chal; il savait donc qu*on avait ofiTert à ce colonel 
400,000 francs, argent comptant, pour trahir ses de- 
voirs, et 300,000 francs en cas d*insuccès et de destitu- 
tion. M. Magnan avait refusé avec indignation, et on pou- 
vait croire qu'il était resté incorruptible dans son nouveau 
grade; mais le système était-il abandonné? Tous les offi- 
ciers étaient-ils aussi austères que M. Magnan? Presque 
toute la fortune patrimoniale du prétendant avait passé en 
sportules. Ses ressources personnelles épuisées, il avait 
emprunté de grosses sommes pour la même destination, 
puisqu'il restitua pendant sa présidence 324,000 francs au 
prince Pallavicino, S00,000 francs au maréchal Narvaez, 
un million, à titre d'à-compte, à miss Howard, qui fi- 
gura dans les versements opérés par la liste civile pour 
un total de 5,449,000 francs. Le commandant Fleury, 
qui fut depuis général et directeur des haras, partant 
pour l'Afrique, où il allait recruter des amis pour l'an- 
cien conspirateur de Boulogne, avait essayé vainement 
de négocier quatre traites de 10,000 francs chacune, 
créées par le président de la République, dont la signa- 
ture n'avait plus cours sur la place de Paris. Cette pé- 
nurie de Louis-Napoléon, et sa cause, n'étaient un secret 
pour personne. 

M. Changamier l'ignorait^il ? £n tous cas, il dut 
perdre ses dernières illusions sur l'impossibilité de faire 
marcher une escouade contre l'Assemblée nationale, 
quand il lut la circulaire suivante adressée le 28 octobre 
par le général Saint-Arnaud, ministre de la guerre, aux 
généraux de l'armée de Paris : 



30 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

« Plus que jamais dans le temps où nous sommes, 
disait le ministre, le véritable esprit militaire peut 
•assurer le salut de la société. 

T> Mais cette confiance que l'armée inspire, elle la 
doit à sa discipline ; et, nous le savons tous, général, 
point de discipline dans une armée où le dogme de 
l'obéissance passive ferait place au droit d'examen . 

» Un ordre discuté amène l'hésitation ; Thésitation, 
la défaite. 

y> Sous les armes, le règlement militaire est l'unique 
loi. 

» La responsabilité, qui fait sa force, ne se partage 
pas : elle s'arrête au chef de qui Tordre émane; elle 
couvre à tous les degrés l'obéissance et l'exécution. » 



VII 



L'attentat. 



Le 1" décembre 1851, il y eut, comme d'habitude, 
réception à TÉlysée. Le président ne quitta pas les 
salons, causa avec les visiteurs de choses indifférentes, 
donna même quelques rendez-vous pour le lendemain. 
L'observateur le plus attentif, dit un historien du coup 
d'État, n'aurait pu découvrir ni sur son front un nuage, 
ni dans ses paroles une préoccupation. 

« Vers dix heures, Louis-Napoléon, s'étant adossé à 
une cheminée, appela d'un signe le colonel Vieyra, 
nommé la veille chef d'état-major de la garde nationale: 
— Colonel, lui dit-il en souriant, etes-vous assez maître 
de votre visage pour n'y rien laisser paraître d'une 
grande émotion ? — Je le crois, mon prince, répondit 
M. Vieyra. 



32 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

» — Fort bien alors! et avec un sourire plus épa- 
noui : 

» — C'est pour cette nuit, dit-il à demi-voix. Vous 
n'avez pas bougé; c'est bien, vous êtes fort. Pouvez- 
vous me répondre que demain le rappel ne sera battu 
' nulle part et qu'aucune convocation de garde nationale 
n'aura lieu? — Très-facilement, pourvu que j'aie assez 
d'ordonnances à ma disposition. » (M. Vieyra usa d'un 
procédé très-simple; il fit enlever ou même crever la 
peau des tan^bours.) « — Voyez le ministre de la 
guerre, continua le président. Mais ne partez pas sur- 
le-champ, on croirait que je vous ai donné un ordre. » 

» Et; prenant le bras de l'ambassadeur d'Espagne qui 
s'avançait, le prince quitta la cheminée. .. » 

Le dernier visiteur parti, il expédie les ordres su- 
prêmes. Les agents indispensables étaient à leur poste^ 
sans connaître l'heure, ni le plan, ni le but, car le coup 
d'État eut beaucoup de complices et peu de confidents. 
M. de Saint-Georges, directeur de l'Imprimerie natio- 
nale, était absolument sûr, M. CarKer, qu'on écarta au 
dernier moment pour le remplacer par un homme de 
coup de main, propre surtout à transmettre des ordres 
sans les discuter, avait organisé une police façonnée à 
l'obéissance passive, et totalement débarrassée du pré- 
jugé de la légalité. L'armée de Paris avait à sa tête des 
généraux et des colonels de fraîche création, qui avaient 
à justifier un avancement inespéré , scandaleux pour 
quelques-uns, et à se créer des droits pour de nouvelles 
faveurs. M. de Morny, qui travaillait pour lui-même, 
en se dévouant au prince Louis-Napoléon, tenait tous 
les fils. Jamais con;iplot mieux organisé, ni plus facilité 



L'ATTENTAT 33 

par la position inouïe faite à son chef. Il n*y eut qu*à 
donner la chiquenaude. Tout marcha en cadence comme 
une cérémonie bien réglée. Le gros de la besogne fut 
fait, et bien fait, entre trois et sept heures du matin . 

La ville, en s'éveillant, trouva les rues qui avoisinent 
rÉIysée et le Palais-Bourbon encombrées de troupes. 
M. Thiers, les généraux Cavaignac, Lamoricière, Bedeau, 
Changarnier, le colonel Charras, avaient été pris dans 
leur lit, poussés dans un fiacre, et conduits de toute la 
vitesse des chevaux à la prison de Mazus. 

Cela fut connu partout en un clin d'oeil, sans qu'on 
puisse s'expliquer comment. On racontait même les 
détails. Lorsque les agents se présentèrent chez Gavai- 
gnac, qui devait se marier dans quelques jours, il 
écrivit deux lettres. Tune à sa fiancée, l'autre à la mère 
de sa fiancée, pour leur rendre leur parole ; puis il se 
déclara prêt à partir. Un personnage à figure sinistre, 
la main droite constammeat cachée sous son gilet, se 
tint à ses côtés pendant qu'il écrivait, et se plaça devant 
lui dans le fiacre. « Je devine votre mission, lui dit froi- 
dement Cavaignac, mais je ne vous donnerai pas l'oc- 
casion de la remplir. » Il ne prononça pas d'autres 
paroles. On racontait chez Goudchaux, quelques heures 
après, que Charras s'était jeté sur ses pistolets, qui, 
depuis plusieurs nuits, ne quittaient pas son chevet, 
mais qu'ils avaient été désarmés la veille par une main 
inconnue ; que plusieurs autres députés, dont on 
disait les noms, étaient servis depuis assez long- 
temps par des agents de police déguisés. Le général 
Changarnier, animé de tous les sentiments qui peuvent 
pousser aux résolutions extrêmes, s'avança sur les 

3 



34 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

agents, un pistolet à la main prêt à faire feu ; le com- 
missaire de police se glissa derrière lui et lui saisit les 
deux bras. Un fiacre escorté de cavaliers , le sabre au 
poing, le conduisit à Mazas quelques minutes après à 
travers la ville encore silencieuse. Lamoricière, en pas- 
sant devant le poste de la Légion d'honneur, se jeta à 
la portière, se nomma, appela los soldats à la défense 
de leur général : le commissaire de police qui l'accom- 
pagnait le repoussa violemment vers le fond de la voi- 
lure, et, tirant un bâillon de sa poche, menaça de le 
lui mettre dans la bouche. 

Le colonel Espinasse, qui devait être appelé peu de 
temps après à un rôle plus éclatant, était chargé de 
s'emparer du Palais législatif. Il range silencieusement 
ses hommes le long du mur qui borne le jardin de la 
présidence, et sonne lui-même u la grille placée quel- 
ques pas plus loin. On ouvre : il repousse le gardien, 
entre vivement par celte porte entre-bâillée ; ses sapeurs 
le suivent et le reste de la troupe. Un bataillon de son 
régiment était de garde au palais cette nuit-là ; le 
commandant, en voyant son colonel et les hommes qui 
se pressent en foule à sa suite, devine ce qui va se 
passer. Il s'écrie qu'on le déshonore et brise son épée 
avec rage. Il veut appeler ; on l'arrête, on étouffe sa 
voix* Espinasse court à la chambre du commandant du 
palais, le lieutenant-colonel Niol, qui, entendant du 
bruit, mettait à la hâte se^ vêtements. Dès la porte, il 
saute sur l'épée de M. Niol, déposée sur une chaise; 
M. Niol s'avance pâle de rage : « Vous faites bien de 
la pi'endre, car je vous l'aurais passée au travers du 
corps. » On n'inquiéta pas le président Dupin, qu'on 



L'ATTENTAT 35 

n'avait pas daigné consulter, et qu'on ne daignait pas 
craindre. 

L'arrestation des deux questeurs, H. Baze ôt le général 
Le Flô, qui tous les deux logeaient au palais, fut diffi- 
cile et presque tragique. En même temps que M. Espi • 
nasse, avaient pénétré dans le palais les deux commis- 
saires de police chargés de s'emparer des questeurs. 
L'un, en entrant dans l'appartement du général Le Flô, 
trouve son fils, enfant de sept ans, qui d'abord prend 
peur. Le commissaire le rassure. « C'est pour un mes- 
* sage du président I » L'enfant le mène à son père. Le 
général lutta corps à corps, dans sa chambre, dans 
l'escalier, dans la cour du palais. On assure qu'un 
officier supérieur, qui assistait immobile à cette lutte 
déplorable, eut le courage de l'Injurier. « Allez, nous 
en avons assez, des généraux avocats, et des avocats 
généraux. » M. Bazc ne déploya pas moins d'énergie. 
Sa femme s'arracha du lit pour le défendre ; un agent 
de police mit la main sur elle. M. Baze prolongeait la 
résistance, ne pouvant pas croire à l'abandon de tout 
ce qui l'entourait. On l'emporta de vive force, se débat- 
tant encore contre les soldats et les hommes de police, 
et criant à la trahison jusqu'au poste de la rue de 
Bourgogne, où il put enfin se vêtir avant d'ôlre jeté en 
fiacre et dirigé sur Mazas. 

Plusieurs représentants appartenant au parti avancé, 
MM. Beaune, Nadaud, Lagrange, Valentin, Cholat, Miot, 
Greppo, furent arrêtés cette même nuit dans leur domi- 
cile. Par quel caprice inscrivit-on M. Roger (du Nord) 
sur cette liste ? Est-ce comme ami de M. Thiers? 
ou faut- il croire que M. de Morny, qui connaissait 



36 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

Tardeur généreuse de son caractère, le fit arrêter, 
comme il s'en vanta plus tard, pour Tempècher de se 
compromettre? Les arrestations de citoyens, commencées 
dans la nuit, se poursuivirent sans relâche pendant les 
trois journées suivantes. 

La force armée occupait les bureaux et les ateliers 
des journaux hostiles, dont les plus importants furent 
supprimés. Il y avait un canon dans la cour du Natio- 
nal. Le directeur, M. Caylus, ancien préfet de la Répu- 
blique, désigné dès lors pour la transportation, parvint 
à déjouer les recherches de la police et à quitter la 
France. 

Le long des rues et des boulevards, les murs dispa- 
raissaient sous de nombreuses affiches, imprimées et 
placardées pendant la nuit. Ces documents, destinés à 
apprendre au pays ce qu'on entendait faire de lui, étaient 
au nombre de quatre. Le premier était ainsi conçu : 

« Au nom du peuple français, 

» Le président de la République décrète : 

)) ARTICLE PREMIER. — L*Assemblée nationale est dis- 
soute. 

» Art. 2. — Le suffrage universel est rétabli. La loi 
du 31 mai est abrogée. 

» Art. 3. — Le peuple français est convoqué dans 
ses comices à partir du J4 décembre jusqu'au 21 dé- 
cembre suivant. 

» Art.- 4. — L'état de siège est décrété dans l'éten- 
due de la première division militaire. 

» Art. 5. — Le conseil d'État est dissous. 

» Art. 6. — Le ministre de l'intérieur est chargé, etc. » 



L'ATTENTAT 37 

Ce décret est contre-signe par M., de Momy, nommé 
dans la nuit même ministre de Tintérieur. 

Venaient ensuite deux proclamations du président de 
la République , publiées sans contre-seing de ministre , 
Tune au peuple français, Tautpe à l'armée, et une autre 
du nouveau préfet de police, M. de Maupas, aux habi- 
tants de Paris. 

La proclamation du prince au peuple français por- 
tait en tête ces mots : « Appel au Peuple, » qui sont 
encore aujourd'hui le signe de ralliement du parti bona- 
partiste. M. Bonaparte y représente l'Assemblée comme 
ayant attenté à son pouvoir (pi'obabiement à cause de 
celte innocente loi des questeurs), et ce qui est plus 
extraordinaire, il accuse l'Assemblée constituante de 1848 
d'avoir conspiré contre lui avant qu'il fût président. 
11 est clair que les six millions de suffrages qu'il a ob- 
tenus sont, à ses yeux, une consécration du dogme de 
la légitimité dans la dynastie impériale ; qu'il se croit 
élu non pour jurer la Constitution et la faire respecter, 
mais pour la briser. Dictateur et empereur depuis le 
10 décembre 1848, il souffrait au-dessous de lui, par 
condescendance, une Assemblée qu'il aurait pu accepter 
comme instrument, mais qu*il devait supprimer dès 
qu'elle devenait obstacle. 

Voici les passages les plus significatifs de cette procla- 
mation, qui explique la pensée du règne, celle du coup 
d'État et des deux fameuses expéditions de Strasbourg 
et de Boulogne. 

tt L'Assemblée, qui devait être le plus ferme appui de 
l'ordre, est devenue un foyer de complots. Le patrio- 
tisme de trois cents de ses membres n'a pu arrêter ses 



38 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

fatales tendances... Elle attente au pouvoir que je tien 
directement du peuple; je l'ai dissoute, et je rends le 
peuple entier juge entre elle et moi. 

» La Constitution, vous le savez, avait été faite dans 
!e but d'affaiblir d'avance le pouvoir que vous alliez me 
confier. Six millions de suffrages furent une éclatante 
protestation contre elle, et cependant je Tai fidèlement 
observée. Mais aujourd'hui que les hommes qui ont déjà 
perdu deux monarchies veulent me lier les mains afin 
de renverser la République, mon devoir est de déjouer 
leurs perfides projets, de maintenir la République et de 
sauver le pays, en invoquant le jugement du seul sou- 
verain que je reconnaisse en France, le Peuple. » 

La proclamation indiquait ensuite les bases d'une 
Constitution conforme, disait-elle, au système d'organi- 
sation politique créé par le Premier consul au commen- 
cement de ce siècle, et qu'elle résumait en ces termes: 

« 1** Un chef responsable nommé pour dix ans; 

» ^ Des ministres dépendant du pouvoir exécutif seul; 

» 3** Un conseil d*État préparant les lois et en sou- 
tenant la discussion devant le Corps législatif; 

» 4^ Un Corps législatif discutant et votant les lois, 
nommé par le suffrage universel, sans scrutin de liste 
qui fausse l'élection ; 

» 5® Une seconde Assemblée formée de toutes le§ illus- 
trations du pays, pouvoir pondérateur, gardien du pacte 
fondamental et des libertés publiques. 

» Pour la première fois depuis 1804, disait M. Bona- 
parte, vous voterez en connaissance de cause, sachant 
bien pour qui et pour quoi. » 

La proclamation à l'armée débutait ainsi: 



L'ATTENTAT 39 

< Soldats, 

» Soyez fiers de voire mission. Vous sauverez la patrie, 
car je compte sur vous, non pour violer les lois, mais 
pour faire respecter la première loi du pays, la sou- 
veraineté nationale, dont je suis le légitime repré- 
sentant. 

» Depuis longtemps vous souffriez comme moi des 
obstacles qui s'opposaient et au bien que je voulais vous 
faire, et aux démonstrations de votre sympatliie en ma 
faveur. Ces obstacles sont brisés. L'Assemblée a essayé 
d'attenter à l'autorité que je tiens de la nation entière : 
elle a cessé d'exister... » 

M. Bonaparte donnait aux soldats sous les armes le 
droit de voter: 

« En 1830 comme en 1848, on vous a traités en 
vaincus. Après avoir flétri votre désintéressement hé- 
roïque, on a dédaigné de consulter vos sympathies et 
vos vœux, et cependant vous êtes l'élite de la nation. 

» Aujourd'hui, en ce moment solennel, je veux que 
Farmée fasse entendre sa voix... » 

Le préfet de police disait de son côté : 

« Le président de la République, par une courageuse 
initiative, vient de déjouer les machinations des partis 
et de mettre un terme aux angoisses du pays. 

» C'est au nom du peuple, dans son intérêt, et pour. le 
maintien de la République que l'événement s'est accompli. 

» C'est au jugement du peuple que Louis-Napoléon 
. Bonaparte soumet sa conduite. 

» Lorsque l'élu de six millions de suffrages appelle 1« 
peuple entier à exprimer sa volonté, des factieux seuls 
pourraient vouloir y mettre obstacle. 



40 souyE^'IRs du quatre septembre 

y> Toute tentative de désordre sera donc promptement 
et inflexiblement réprimée. 9 

Ces divers actes et tout le plan du coup d'État 
étaient préparés de longue date. Le président les gar- 
dait toujours près de lui dans un paquet cacheté, sur 
lequel il avait écrit de sa main ce seul mot : Rubicon. 
Les ouvriers de l'Imprimerie nationale travaillèrent 
toute la nuit, surveillés chacun par deux gendaimes. 
Ordre était donné de fusiller quiconque s'approcherait 
des fenêtres ou tenterait d'avoir communication avec 
le dehors. On avait poussé la précaution jusqu'à couper 
et émietter la copie de manière à la rendre inintelli- 
gible ; celui qui recueillit les paquets et fit la mise 
en pages en connut seul le contenu. Les placards fu- 
rent immédiatement portés chez le préfet de police, qui 
avait sous la main une légion d'afficheurs, dont le tra- 
vail fut surveillé et protégé par de nombreux agents. 
Tout était achevé à sept heures, au moment où le jour 
:ommençait à poindre. 

Il faisait un peu de pluie. Des cercles se formaient 
autour des affiches et se renouvelaient rapidement. On 
échangeait peu de paroles. Dès ce moment on pouvait 
juger que les ouvriers resteraient inactifs, qu'ils sus- 
pendraient leurs résolutions. Ils avaient, depuis le 
31 mai, une rancune mortelle contre l'Assemblée. Les 
Montagnards, d'accord en cela seulement avec la So- 
ciété du 10 décembre, club bruyant et agissant, où 
s'élaborait à ciel ouvert la propagande bonapartiste, 
leur répétaient chaque jour que la droite voulait réta- 
blir la monarchie, qu'elle leur ramènerait Louis-Plii- 
lippe ou Chambordy que là était le danger. 



L'ATTENTAT 41 

Michel (de Bourges) le leur avait dit la veille du haut 
de la tribune. Ceux d'entre eux qui étaient socialistes, 
et c'était certainement le grand nombre , pouvaient-ils 
oublier que Napoléon avait écrit YExtinction du paupé- 
risme? qu'il avait été leur idole? que toutes les émeutes 
de 1848 s'étaient faites sous l'invocation de son nom? 
Ils n'avaient pas lu son livre, qui n'est qu'une brochure 
ennuyeuse et médiocre, mais le titre n'avait pu être 
choisi que par un socialiste. Dans les proclamations 
qu'ils avaient sous les yeux, il parlait d'appel au peu- 
ple, de restauration du suffrage universel, de -maintien 
de la République. Les ouvriers en blouse, avec le pain 
de la journée sous le bras et le compas tout ouvert 
dans la poche, lisaient d'un air grave, sans étonne- 
ment, sans colère. Quelques-uns laissaient échapper un 
mot d'approbation et semblaient croire que ces événe- 
ments étaient une revanche du peuple contre la bour- 
geoisie. Les bourgeois étaient divisés; le parti de la 
force respirait : il lui faut toujours, en tout et à tout 
prix, la paix. Les politiques se sentaient envahis par 
une colère furieuse; c'était le grand nombre, le très- 
grand nombre. Trouvant les bureaux de journaux fer- 
més, ils couraient chez les hommes qui avaient l'habi- 
tude de les recevoir, 'chez Goudchaux, chez Landrin, 
chez Delestre, chez Crémieux, chez Marie. Je ne parle 
que des républicains. Les autres avaient aussi leurs 
lieux de réunion ; les amis de M. Odilon Barrot rempli- 
rent sa maison des le matin. On se comptait ; tout ab- 
sent passait pour être à Mazas. Les nouvelles se croi- 
saient, vraies ou fausses. Faut-il avouer que, dans les 
prévisions des attentats où le vainqueur se porterait dès 



42 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

le lendemain, tout le monde restait au-dessous de la 
vérité? On commentait le coup d'État en termes en- 
flammés; on cherchait les moyens de résistance; on se 
disait que le peuple des ateliers se réveillerait, qu'il 
comprendrait. Le président déclarait dans ses procla- 
mations, ses afBdés répandaient partout qu'il n'était 
pas l'agresseur, qu'il opposait la force à la force; qu'il 
se levait pour anéantir un complot monarchique, pour 
rendre au peuple ses droits. Mais les réponses sautaient 
aux yeux! Le piège était trop grossier! 

Les nianœuvres des partis, le complot, les tendances 
funestes de l'Assemblée, tout cela se résumait dans un 
mot : l'Assemblée, par la loi des questeurs, avait voulu 
pourvoir à sa propre sûreté. Le bon sens lui en faisait 
un devoir, la Constitution lui en donnait le droit. 

Loin d'empiéter sur le pouvoir du président, elle 
l'avait subi à l'excès; elle avait poussé l'abnégation, on 
pouvait même dire l'obéissance passive, jusqu'à la fai- 
blesse, jusqu'à la lâcheté. 

Le président l'accusait d'avoir fait la Constitution 
contre lui, cette Constitution qu'il avait jurée, celte 
Constitution faite dans une Assemblée dont il était 
membre, avant qu'il fût candidat, et dans un temps où 
l'on ne croyait pas qu'il eût jamais l'audace de l'être ! 
Il se plaignait de n'avoir pas en main le pouvoir ab- 
solu! a On ne s'est appliqué qu'à aflaiblir par avance le 
■ pouvoir que vous alliez me confier! » Cet inconnu, ce 
médiocre auteur de pamphlets socialistes, ce conspira- 
teur risible de Strasbourg et de Boulogne, élevé à la 
première dignité de l'État par la vertu de la légende 
impériale, si différente de Thistoire de l'Empire, se 



L'ATTENTAT *3 

plaignait de n'être pas encore à sa place. C'était un 
dictateur, un César ravalé à la basse et humiliante con- 
dition de président de la République! 

On devait reconnaître qu'il était plus près de la vérité, 
quand il accusait l'Assemblée d'avoir attenté au suffrage 
universel. Mais n'avait-il pas trempé dans la loi du 31 
mai? Aurait-elle été faite sans lui? Il se vantait dans sa 
proclamation de rétablir le suffrage universel. Que lui 
donnait-il à faire, au suffrage universel rétabli? Une 
Chambre sur deux. Et cette Chambre, il la diminuait, 
il la bridait, il la subordonnait au président, au Sénat, 
au conseil d'État ! N'était-ce pas railler ceux qu'on dé- 
pouillait, que de parler dans ces conditions du réta- 
blissement du suffrage universel? Voilà ce que nous 
disions; qu'aurions-nous dit si nous avions pu prévoir 
que ce qui restait du suffrage universel allait être dé- 
trijit et avili par le système des candidatures officielles? 

Il répétait partout, dans son décret, dans ses deux 
proclamations, dans la proclamation de son préfet de 
police, qu'il voulait le maintien de la République. Après 
avoir, pendant trois ans, juré chaque jour fidélité à la 
Constitution, il commençait un nouveau rôle, en jurant 
qu'il voulait maintenir et sauver la République. Mais il 
ne voulait, il ne rêvait, il n'avait jamais voulu et rêvé 
que l'Empire. 

Il parlait d'appel au peuple : le peuple, après le coup 
d'État, si le coup d'État réussit, n'aura le choix qu'en- 
tre Napoléon et la guerre civile. Quoi ! prendre tous les 
pouvoirs, tout le pouvoir ; prendre Tarmée et les fonc- 
tionnaires, en leur inculquant par surcroît le dogme 
de l'obéissance passive, empoigner comme des malfai- 



44 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

leurs les plus grands personnages du pays, M. Thiers, 
M. Cavaignac; fouler aux pieds ses serments, déchirer 
la Constitution, mettre les députés en prison, faire violer 
la salle des délibérations par un régiment ; dire, dans 
des proclamations : Que les méchants tremblent ! et 
essayer ensuite de faire prendre Tappel au peuple au 
sérieux? Quand Philippe Auguste disait: « Que le plus 
digne prenne la couronne! » on savait bien que c'était 
pure rhétorique: il n'y avait pas de tragédie sous cette 
comédie. Mais le traître, le parjure, le conspirateur, le 
tout-puissant, qui tenait la France agonisante sous sa 
botte, lui dire: « Votez librement! Je m'en irai si vous 
votez autre chose ! Je ne serai qu'un humble et paci- 
fique citoyen de la République que vous aurez faite, ou 
un sujet soumis du roi que vous vous serez donné! » 
Nous pensions alors, dans notre colère, que parler ainsi 
à un grand peuple, c'était se jouer de la justice divine. 



VIII 



La résistance légale. 



Un certain nombre de députés et d*hommes politi- 
quesy réunis chez M. Odilon Barrot, avaient signé la 
protestation dont voici la teneur : 

« Vu Tarticle 68 de la Constitution» 

j> Considérant que, violant ses serments et la Consti- 
tution, Louis-Napoléon Bonaparte a dissous l'Assemblée, 
et employé la force publique pour consommer cet 
attentat ; 

» Les membres de l'Assemblée, soussignés^ après 
avoir constaté la violence qui est apportée, par les -or- 
dres du président, à la réunion légale de l'Assemblée, 
et l'arrestation de son bureau et de plusieurs de ses 
membres ; * 

)> Déclarent que l'article 68 de la Constitution trace à 
chaque citoyen le devoir qu'il a à remplir ; 



46 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

» En conséquence, le président est déclaré déchu de 
ses fonctions. 

« La haute cour de justice est convoquée. Défense 
est faite à tout citoyen d'obéir aux ordres du pouvoir 
déchUy sous peine de complicité. 

(( Les conseils généraux sont convoqués et se réuni- 
ront immédiatement; ils nommeront une commission 
dans leur sein, chargée de pourvoir à l'administration 
du département et de correspondre avec l'Assemblée 
dans le lieu qu'elle aura choisi pour se réunir. 

a Tout receveur général, ou percepteur, ou détenteur 
quelconque des deniers publics qui se dessaisirait des 
fonds qui sont dans ses caisses sur jun autre ordre que 
celui émané du pouYoir régulier ccmstitué par l'Assem- 
blée, sera responsable sur sa propre fortune et, au 
besoin, puni des peines de la complicité. » 

Suivent de nombreuses signatures. Je remarque 
MM. Odilon Barrot, de Tocqueville, Gustave de Beau- 
mont, Lanjuinais, Passy," le duc de Broglie, Duvergier 
de Hauranne, et parmi les membres de l'Assemblée 
actuelle, MM. Dufaure, Oscar de Lafayette, de Corcelles, 
Bocher,Vitet, Mathieu de la Redorte, Victor Lefranc,elc. 
Les représentants réunis chez M. Crémieux furent 
arrêtés en un seul coup de filet, et conduits à pied à 
la Conciergerie. L'extrême gauche nomma un comité de 
résistance. M. Victor Hugo, l'un de ses délégués, 
rédigea un appel aux armes qui fut imprimé immédia- 
tement, répandu dans la foule, et même affiché dans 
certains quartiers. Quarante ou cinquante députés 
pénétrèrent dans le Palais-Bourbon par une porte de 



LA RÉSISTANCE LÉGALE 47 

service qu'on avait oublié de fermer. Ils s'installèrent 
dans la salle des séances, et rédigèrent sur-le-champ une 
protestation et un décret de déchéance. Ils commen- 
çaient à le signer quand M. de Horny donna ordre de 
les expulser. Des soldats les arrachèrent de leur siège. 
M. Honet essaya de leur lire l'article 68 de la Constitution : 
a Toute mesure par laquelle le président de la Républi- 
que dissout l'Assemblée nationale, la proroge, ou met 
obstacle à l'exercice de sou mandat, est un crime de 
haute trahison. Par ce seul fait, le président est déchu 
de ses fonctions, les citoyens sont^ tenus de lui refuser 
obéissance. » Les soldais ne voulaient ni écouter ni 
comprendre. Leur chef ne cessait de répéter : « J'ai 
mes ordres. y> On traîne les représentants dans la salle 
Casimir Périer, grande et belle galerie qui sert de péristyle 
à la salle des séances, et les soldats y entrent avec eux, 
les poussant toujours la baïonnette dans les reins. A ce 
moment arrive le président, M. Dupin, que deux ou 
trois députés amenaient de force, et qui, dans l'incer- 
titude du lendemain, ne voulait ni adhérer au coup 
d'Ëtat, ni le condamner. On lui passa, malgré lui, son 
écharpe. Il ne dit qu'un mot, qui était une vérité et 
une lâcheté. « Nous avons le droit, c'est évident; mais 
ces messieurs ont la force : âllons-nous-en. » Chassés 
enfin du palais, ces députés se répandirent sur la 
place et dans les rues avoisinantes. Quelques-uns^ 
parmi lesquels M. Toupet des Vignes et le général 
Radoult-Lafosse, voulurent haranguer la foule; ils furent 
arrêtés et conduits prisonniers au ministère des affaires 
étrangères. Les autres se rendirent rue de Lille, au 
domicile de M. Daru, vice-président de l'Assemblée, 



48 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

qui avait été arrêté dans la matinée. Ils y trouvèrent 
une grande affluence de membres de la droite. Là, on 
résolut de faire une nouvelle tentative pour se faire 
ouvrir la salle des séances. Plus de cent cinquante 
députés descendirent la rue de Lille, ayant à leur tête 
deux vice-présidents, M. Benoistd'Azy et M. Vitet; 
mais ils ne purent franchir la grille; les soldats croisè- 
rent la baïonnette devant eux. Ils se replièrent sur la 
mairie du X^ arrondissement, dont le général Lauriston, 
membre de l'Assemblée et colonel de la X® légion, leur 
fit ouvrir les portes. 

Dans cette salle de mairie fut tenue la dernière 
séance de l'Assemblée législative. II en existe deux 
comptes rendus, qui furent publiés à cette époque, et 
ne diffèrent l'un de l'autre que sur des points de détail. 
M. Ténot, dans son livre intitulé : Paris en décembre 
1851, a reproduit celui qui semble le plus complet. 
Tout le monde devrait avoir dans les mains le livre de 
H. Ténot. Il faut y lire ce compte rendu. J'en donnerai, 
par quelques extraits, une idée. 

Il était onze heures du matin. On était deux cent 
vingt membres. 

C'était assez pour délibérer vaablement dans les cir- 
constances où l'on se trouvait. Parmi les députés pré- 
sents, je remarque les deux présidents de l'Assemblée 
actuelle, MM. Grévy et Buffet; des ministres anciens et 
futurs, le duc de Broglie, père de M. de Broglic, aujour- 
d'hui vivant, M. Dufaure, M. Casimir Périer, M. de 
Larcy, environ quarante-cinq membres de l'Assemblée 
de Versailles. 

Toutes les opinions y étaient représentées. M. Marc 



LA RÉSISTANCE LÉGALE 49 

Dufraisse, M. Tamisier, M. !Çascal Duprat y côtoyaient 
M. Vitet, M. de Vogué, M. de Falloux ; cependant la 
droite y était en immense majorité. M. Benoist d'Âzy 
présida. On vota d'abord à l'unanimité un décret rédigé 
par Berryer, et qui proclamait la déchéance de Bona- 
parte. Tous les membres présents y apposèrent leur si- 
gnature. 

M. Pascal Duprat, persuadé que la troupe obéirait au 
président de la République, sans tenir compte de la dé- 
chéance légalement prononcée, et que, par conséquent, 
les lois que l'Assemblée allait faire n'auraient que la 
valeur d'une protestation si elle n'opposait une force à 
la force en appelant le peuple à la défense d^ la repré- 
sentation nationale, proposa d'envoyer des députés dans 
toutes les parties de Paris, et principalement dans les 
faubourgs, pour soulever la population. 

« C'est votre seul moyen de salut, dit-il, vous ne vous 
défendrez que par la révolution. » M. Berryer lui ré- 
pondit : « Nous nous défendrons par le droit. ï> Et l'on 
cria de toutes parts : « Et la loi, la loi ! pas de révo- 
lution ! 

La révolution était faite pendant qu'on criait : « Pas de 
révolution! » Elle était faite, non par l'Assemblée, mais 
contre elle, par le président. 

Le président, appuyé sur l'armée, qui le suivait sans 
hésiter dans cette voie, déchirait la Constitution, s'em- 
parait, en vertu de sa propre volonté, sans mandat quel- 
conque et par un acte de violence sans justification ni 
prétexte, de la totalité des pouvoirs publics. L'Assemblée 
no pouvait penser qu'il lui sufiirait, pour se défendre, 
de constater la violation du droit, qui était aussi évi- 

4 



50 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

dente que' la lumière du jour, et de rendre des décrets 
qu'elle ne pourrait ni faire exécuter ni même promul- 
guer au dehoi's. Comptait-elle sur la garde nationale, 
c'est-à-dire sur le peuple ? Alors elle devait écouter 
M. Pascal Duprat. £spérait-elle que l'armée désobéirait 
au président? que la déchéance prononcée dans cette 
salle de mairie serait connue et acceptée? 

L'espérait-elle, après Satory, après les discours pro- 
noncés par le général Hagnan devant son état-major, 
après la circulaire du général Saint-Arnaud, après les 
événements de la nuit et de la matinée? On put juger 
dans cette séance même, de ce que peuvent la loi contre 
la force, et la raison contre l'obéissance passive! 

A peine M. Pascal Duprat avait-il fini de parler, que 
les députés placés au fond de la salle s'écrièrent : « On 
monte ! on monte! » Un profond silence s'établit: a Pas 
un mot. Messieurs, dit le président. Gardez vos places. 
Songez que l'Europe entière vous regarde. » L'Europe 
entière allait voir qu'après avoir prononcé illégalement 
la dissolution de l'Assemblée issue du suffrage univer- 
sel, Louis-Napoléon Bonaparte envoyait pour la dissou- 
dre de fait un sergent d'infanterie suivi de douze fusi- 
liers. 

M. Vitet, vice-président de l'Assemblée, accompagné de 
M. Chapot, secrétaire, de M.Grévy et de quelques autres 
députés, s'avance vers lui. SurlesobservationsdeM.Vitet, 
il consent à se retirer pour aller chercher son capitaine. 
Le capitaine arrive. M. Vitet, M. Grévy parlementent 
encore avec celui-ci, qui se tient en dehors de la porte et 
ne leur répond que par ces mots, répétés avec obstination : 
e J'ai mes ordres. » Cependant, il reste dans le couloir 



LA RËSISTANCE LÉGALE 5i 

et s'abstient d'entrer dans la salle. On rend un décret 
qui charge Tarmée de Paris de veiller à la défense de 
l'Assemblée nationale et enjoint au générai Hagnan^ 
sous peine de forfaiture, de mettre les troupes à la dis- 
position de l'Assemblée. Quelques instants après» on dé- 
cide que le général Oudinot, duc de Reggio, prendra le 
commandement de l'armée et de la garde nationale au 
nom de l'Assemblée, investie, par le décret de dé- 
chéance, de la plénitude des pouvoirs publics. Le géné- 
ral Oudinot, avec l'assentiment de ses collègues, prend 
pour major-général de l'armée M. Tamisier et pour ma- 
jor-général de la garde nationale M. Mathieu de la Re- 
dorte. 

A ce moment, on voit entrer dans la salle un sous- 
lieutenant de chasseurs de Vinconnes, suivi de quelques 
soldats et de quelques sous-ofTiciers, qui ont l'air de le 
surveiller et de lui dicter ses réponses. Le général Ou- 
dinot essaie vainement de faire reconnaitre son autorité. 
« Mon général, dit le sous-lieutenant, vous connaissez 
notre position ; j'ai reçu des ordres. » 

On lui donne lecture du décret qui nomme le géné- 
ral Oudinot commandant en chef. Il l'écoute respec- 
tueusement, et ne répond que ces mots : « Je dois 
obéir aux ordres que j'ai reçus. » Il ajoute qu'il va de- 
mander les instructions de l'officier supérieur qui lui a 
donné sa consigne. 

Au moment où il sortait, deux commissaires de po- 
lice se présentent, et somment les représentants du pays 
de se disperser, au nom de M. de Maupas. Le président 
leur fait donner lecture du décret de déchéance. Il pro- 
nonce ensuite ces paroles : 



5i SOUVE.MRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

« C'est en vertu de ce décret, dont nous pouvons 
vous remettre une copie, que l'Assemblée s'est réunie 
ici, et qu'elle vous somme , par ma bouche, d'obéir ù 
ses réquisitions. Je vous répète que, légalement, il n'existe 
qu'une seule autorité en France en ce moment , c'est 
celle qui est ici réunie. C'est au nom de l'Assemblée 
qui en est la gardienne , que nous vous requérons d'o- 
béir. Si la force armée, si le pouvoir usurpateur, agit 
vis-à-vis de l'Assemblée avec la force, nous devons dé- 
clarer que nous, nous sommes dans notre droit. Il est 
fait appel au pays. Le pays répondra. 

D M. DE Ravinel. — Demandez leurs noms aux com- 
missures. 

1 M. LE PRÉSIDENT. — Nous qui VOUS parlons, nous 
sommes MM. Vilet, Benoist d'Azy, vice-présidents, Cha- 
pot, Grimault et Moulin, secétaires. 

» Un des commissaires. — Monsieur le président, voici 
l'ordre qu'on nous a donné, et sans plus attendre, nous 
vous sommons, que ce soit ^ à tort ou à raison, devons 
disperser. » {Violents murmures.) 

La fin de cette triste histoire fut que lofficier com- 
mandant, clief de bataillon ou capitaine , à la suite de 
ces pourparlers qui avaient duré près de devix heures, 
comprit enfin que ce n'était pas trop d'un officier de son 
i-ang pour mettre fin au régime parlementaire et ache- 
ver la ruine d'une Constitution. II entre et donne lec- 
ture d'une dépêche qu'il vient de recevoir du général 
Magnan, havesti depuis le matin du commandement des 
troupes : « Ordre de laisser sortir de la mairie du dixième 
arrondissement tous les représentants qui s'y trouvent 



LA KÉSISTANCE LÉGALE 53 

et qui n opposeront aucune résistance. Quant à ceux qui 
ne voudront pas obtempérer à cette injonction, ils se- 
ront arrêtés immédiatement et conduits à Mazas avec 
tous les égards possibles. » On avait eu moins d'égards 
potfr le général Bedeau/ qui fut traîné de degré en de- 
gré sur son escalier, pour le général de Lamoricière, 
qui fut menacé du bâillon, pour le général Le Flô, avec 
lequel les agents engagèrent une lutte corps à corps» 
pour M. Baze, qui fut emporté presque nu jusqu'au 
poste de la rue de Bourgogne. 

a La réunion avait hâte d'en finir, dit M. Taxile De- 
lord dans son excellente Histoire du second Empire. De 
toutes parts, le mémo cri se fait entendre : « Tous à 
Hazas! » Avoir hâte d*en finir, c'est un sentiment fran* 
çais qui n'est pas toujours un bon sentiment. J'aime 
mieux Baze et Le Flô se faisant traîner, Chanirarnier se 
jetant sur son pistolet. Les condamnés, sous la Terreur, 
avaient hâte d'en finir, couraient à la mort ; ce n'est là 
qu'un courage stérile, la dernière espèce de courage. Il 
faut revendiquer le droit jusqu'au bout, et le défendre 
encore quand il n'y a plus d'espérance. Les satisfaits de 
la matinée du 2 Décembre, qui, le soir, firent monter 
la Bourse, n'approuvaient pas tous le coup d'État ; beau- 
coup, au fond, le blâmaient; ils avaient hâte d'en finir, 
d'échanger l'incertitude contre la certitude d'un mal. 
Les irrités, les résistants, surtout les députés, gardiens 
du droit, n'auraient pas dû sentir la défaillance. Plus 
ils prolongeaient leur séjour dans cette salle, où leur at- 
titude, pendant trois heures, fut parfaite, plus ils don- 
naient de chances à la patrie. M. Oudinot expliqua au 
commandant la situation, et il conclut en lui deman- 



U SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

daut, comme il avait fait au sergent et aux autres offi- 
ciers, s'il allait obéir. 

« M. OuDiNOT. — Vous m'avez entendu, commandant 
du 6® bataillon : je vous ai donné l'ordre de faire éva- 
cuer la mairie. Allez- vous obéir? 

« L'officier. — Non, et voici pourquoi : j'ai reçu de 
mes chefs des ordres et je les exécute. 

a De toutes parts. — A Mazas ! à Mazas ! » 

Les députés eurent donc hâte d'en finir, d'aller à 
Mazas. Les vaillants déclarèrent qu'ils ne céderaient 
qu'à la tbrce. Des agents les prirent par le bras ; M. Vitet 
fut tenu au collet. Ils sortirent ainsi et furent conduits à 
pied jusqu'à la caserne de cavalerie du quai d'Orsay. A 
trois heures et demie, les poiles se refermèrent sur deux 
cent dix-huit députés. Le soir on en amena vingt au- 
tres. On les partagea ensuite entre Mazas et le Mont-Valé- 
rien. Ils y furent rejoints par plusieurs de leurs collègues, 
arrêtés dans des réunions de représentants ou à domicile. 
M. Valette, en se présentant à la caserne du quai d'Orsay 
pour y partager la captivité de ses collègues, avait dit : 
« Il y a deux raisons pour m'arréter : je suis député et 
rofesseur de droit. » 



IX 



Les citoyens combaltent pour la ConstiluUon et la loi contre l'ar- 
mée et les représentants de l'autorité. — La lutte dans Paris. 



Je n*ai pas à raconter ce qui se passa dans cette jour- 
née et dans les journées qui suivirent : ni la mort de 
Baudin, tué sur une barricade, ni l'héroïsme de Schœl- 
cher (le mot n'est pas trop fort), marchant sans armes 
au-devant des soldats, et, la pointe de leurs baïonnettes 
sur la poitrine, les conjurant de cesser une lutte fratri- 
cide, de se ranger du côté de la loi et du droit; ni Tef- 
farement des ouvriers, partagés entre leur dévouement 
pour des républicains éprouvés qui les appelaient à com- 
battre, et la crainte de servir des projets de restauration 
monarchique et de nuire à la République sociale en at- 
taquant Louis-Napoléon. A^cette date, il n'y avait dans 
les ateliers qu'un noyau très-restreint de républicains 
non socialistes, vieux débris des luttes de la Restaura- 
tion, restés fidèles à toutes les idées qui animaient le 



56 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

parti à cette époque. La Société du 10 décembre avait 
rempli les ateliers de ses émissaires, et elle avait fait 
assez de dupes pour se croire en droit d'affirmer que tout 
ouvrier républicain était socialiste, et tout socialiste na- 
poléonien. Il serait plus exact de dire qu'entre la Cham- 
bre, qui avait mulilé le suffrage universel, et le président, 
qui promettait de le rétablir, les ouvriers ne voyaient pas 
clairement où était l'intérêt de la République. L'incer- 
titude les rendit inaclifs. Comment auraient-ils oublié 
que, pendant plusieurs semaines^ des hommes en blouse 
avaient traversé Paris chaque soir en chantant : 

Nous l'aurons, nous l'aurons, 
Louis-Napoléon! 

qu'il avait publié un livre sur VExtinction du paupéris- 
mcy dont le titre était d'ailleurs ce qu'ils comprenaient le 
mieux ; qu'à l'époque de Télection de Paris, les délégués 
du Luxembourg avaient voté pour Louis-Napoléon ; qu'il 
avait été alors l'élu des ouvriers socialistes; qu'au mo- 
ment où la Chambre délibérait sur cette élection et hési- 
tait à la valider, ils s'étaient rassemblés en foule aux 
environs du Palais législatif, qu'ils avaient été sur le 
point d'engager une bataille ; que pendant les journées 
de Juin, c'était encore son nom qu'ils prononçaient sur 
les barricades? Un socialiste très-illustre^ M. Enfantin, 
définissait ainsi l'Empire dans une lettre écrite en no- 
vembre 1860 : (( Guéroult ne me paraît pas comprendre 
assez l'Empereur. Il ne voit pas qu'il s'agit de l'extinc- 
tion du paupérisme et de l'introduction du socialisme 
par l'armée, par l'État, par en haut, sans Crémieux, 



LA LUTT£ DANS PARIS 57 

Louis Blanc et Albert; ouvrier, ni Blanqui, ni Barbes^ 
mais peut*étre vous et moi. » 

Dans ces mêmes journées de Juin dont je parlais tout 
à l'heure, quand la bataille fut finie, je pénétrai dans le 
faubourg Saint-Antoine, avec mon ami David, d'Angers, 
pour visiter les ambulances. On me conduisit dans un 
ouvroir de la rue Saint-Haur-Popincourt, où les salles, 
les couloirs et jusqu'aux escaliers regorgeaient de blessés 
et de mourants. C'étaient tous des insultés. L'un d'eux, 
qui était évidemment à son dernier râle, avait près de 
lui sa femme et trois enfants dont les sanglots fendaient 
le cœur. « Parlez-lui, consolez-le, » me dit la sœur de 
Charité. J'essayai, mais que pouvais-je dire? Il tourna les 
yeux vers moi. J'avais mon écharpe de représentant: 
t Vous aurez beau faire, me dit-il dans un suprême eifort, 
nous aurons Louis-Napoléon. » Il mourut quelques mi- 
nutes après. Uu des assassins du général Bréa déclara 
aussi, devant le conseil de guerre, qu'il voulait Louis- 
Napoléon. Je n'accuse pas Louis Bonaparte d'avoir suscité 
ou encouragé l'insurrection de Juin. Je constate des 
faits qui expliquent la conduite des ouvriers en Décembre. 
L'Assemblée, à la suite de cette lutte sauvage, où Paris 
et la civilisation avaient failli périr, donna le premier 
exemple des transportations sans jugement. Les vaincus 
de Juin ne l'avaient pas oublié. 

La loi du 31 mai, faite contre eux, acheva de les 
exaspérer. Cette colère contrôla Chambre fut habilement 
entretenue en vue du coup d'État, habilement exploitée 
dans la proclamation du 2 décembre, (f L'Assemblée est 
dissoute. » C'était la vengeance! « La loi du 31 mai est 
abrogée. Le peuple est souverain. » Ces paroles acqué- 



Ô8 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

raient une nouvelle force , venant de l'auteur de Y Extinction 
du paupérisme. Même les plus ardents républicains de 
TAssemblée n'avaient-ils pas répété avec obstination 
que le danger ne venait pas de Bonaparte, qu'il fallait 
surtout se défier de la droite? La République s'était 
comme suicidée de ses propres mains, d'abord en se 
combattant, ensuite en se divisant. Quand Bonaparte, 
en invoquant son nom, acheva de la détruire, la bour- 
geoisie seule sentit l'horreur du coup qui nous frappait. 
Elle essaya de lutter sans le peuple contre l'armée: ten- 
tative héroïque dont elle-même ne se dissimulait pas 
l'inanité. Ce mot d'un ouvrier au représentant Baudin 
résume bien ce moment de l'histoire : « Croyez-vous 
que nous allons nous faire tuer pour vos vingt-cinq 
francs? — Citoyen, répondit-il, vous allez voir comment 
on meurt pour vingt-cinq francs. » Sa mort remua les 
masses, sans les soulever. 

Il n'y eut, les deux premiers jours, qu'un petit nombre 
de barricades, faites par des gens qui n'étaient pas du 
métier, derrière lesquelles on tira quelques coups de 
fusil. On porta dans les rues, autour de la Bourse et 
des Halles, un cadavre en criant : « Vengeance ! » Peu 
de personnes suivirent. C'était tragique et ridicule. 
Dans un moment d'effervescence populaire, ce n'aurait 
été que tragique. La foule, sur les allées du boule- 
vard, foule de bourgeois, était immense, indignée^ 
frémissante. On voyait au milieu d'elle des députés 
<^chappés aux arrestations, Michel, de Bourges, Victor 
Hugo, Schœlcher, et d'anciens constituants, Jules Bastide, 
Ch. Beslay, haranguant vainement ceux qui les entou- 
raient, cherchant des combattants dans les premières 



LA LUTTE DANS PARIS 59 

heures et plus tard cherchant la mort, des journalistes 
qui sortaient désespérés de leurs conciliabules, et ve- 
naient s'assurer par leurs propres yeui que tous les 
moyens de résistance faisaient défaut. On se racon- 
tait les arrestations nocturnes, la marche des deux cent 
dix-huit députés incarcérés du môme coup de filet, la 
protestation signée chez Marie, les résolutions prises et 
abandonnées faute de moyens d'exécution, la présence 
de M. Jérôme Bonaparte chez Landrin, et ses déclama- 
tions passionnées contre le coup d*État. Le milieu de la 
chaussée était inondé de troupes, dont les rangs s'ou- 
vraient de temps en temps pour laisser passer la cavalerie 
ou les canons. Les soldats paraissaient fort excités. On 
leur avait donné abondamment à manger et à boire 
dans leurs casernes. Chaque homme avait reçu, pendant 
la nuit, au nom du président, une petite somme. Un 
de ses biographes veut bien nous dire que ses derniers 
80,000 francs y passèrent. Un autre nous peint des 
colonels recourant à la ruse pour donner courage aux 
insurgés et les attirer en grand nombre sous les pas de 
leurs chevaux. 

« ... Le colonel masqua ses escadrons pendant quelques 
instants dans un pli de terrain pour leur donner le 
change et leur laisser croire qu'il était occupé du côté 
de la Bastille; mais, faisant brusquement demi-tour sans 
être aperçu et prescrivant aux trompettes et à Tavant- 
garde de rentrer dans les rangs, il se remit en marche 
au pas, jusqu'au moment où il se trouva à l'endroit le 
plus épais de cette foule compacte et incalculable, avec 
l'intention de piquer tout ce qui s'opposerait à son passage. 
Les plus audacieux, enhardis peut-être par la démon. 



60 SOUVEMRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

stratioii pacifique de ce régiment, se placèrent en avant 
du colonel et firent entendre les cris insultants de: «Vive 
rAssemblée nationale! à bas les traîtres! » Reconnaissant 
à ce cri une provocation, le colonel s'élance comme un 
lion furieux au milieu du groupe, en frappant d*estoc« 
de taille et de lance. Il resta sur le carreau plusieurs 
cadavres... » Des régiments de cavalerie ne cessaient de 
parcourir les boulevards en poussant des éclats de rire, 
et en proférant des injures contre la foule. Des sergents 
de ville, mêlés aux régiments de ligne, sortaient des 
rangs tout à coup, et envahissaient quelque maison d*où 
un cri d'indignation ou de douleur était parti. Les 
soldats en faisaient autant, quelquefois sans provoca- 
tion. Des arrestations brutales, non justifiées, avaient 
lieu. Il y eut même des meurtres dans les maisons, de 
plus nombreux encore dans les postes où les prison- 
niers étaient conduits. On regardait les mains, et si elles 
paraissaient noires de poudre, cela suflisait. « Au mur ! » 
Justice était faite. Sur les barricades on ne faisait pas 
de quartier. Le général Saint-Arnaud, ministre de la 
guerre, avait fait afficher cette protestation laconique : 

« Le ministre de la guerre, 

« Vu la loi sur l'état de siège, 

« Décrète: 

<c Tout individu pris construisant ou défendant une 
barricade, ou les armes à la main, sera fusillé. » 

Le Moniteur du 30 août 18S2 n*avoue que trois cent 
quatre-vingts morts. Il faut que les rapports aient été 



LA LUTTE DANS PARIS 61 

bien incomplets, ou qu'on n'ait pas compté dans ce recen- 
sement les personnes tuées dans leurs maisons ou dans 
les rues. 

La violence dé la répression contrastait péniblement, 
pendant les deux premiers jours, avec l'inanité de la 
résistance. Tout le monde savait que les barricades 
étaient en petit nombre, qu'elles ne tiendraient pas, 
qu'elles ne pourraient pas tenir, que le peuple ne se 
battait pas. On se demandait pourquoi^ ces décharges 
multipliées contre des ennemis absents, ces razzias contre 
des foules désarmées. 

Le 4 décembre seulement, les barricades furent nom- 
breuses. Celles du boulevard Poissonnière et de la rue 
du Petit-Carreau étaient formidables. La police laissa 
faire pendant toute la matinée. L'armée regardait et ne 
branlait pas: C'était un plan conçu par M. de Momy 
et habilefaient exécuté par le général Hagnan. M. de 
Momy lui avait télégraphié dès la veille : a Laissez 
les insurgés s'engager tout à fait et des barricades 
sérieuses se former, pour ensuite écraser l'ennemi et le 
détruire. » Le préfet de police^ qui se troublait aisé- 
ment, suivait l'exécution de ce plan avec terreur. II 
télégraphiait au ministre de l'intérieur le 4, à une 
heure de l'après-midi : « Les nouvelles deviennent très- 
graves; laisser grossir maintenant serait un acte de 
haute imprudence. » M. de Momy avait parcouru les 
boulevards jusqu'aux barricades, et ce qui effrayait tant 
M. de Maupas le remplissait 3e joie. £n rentrant au 
ministère, il trouva son entourage tout pâle: a Comment! 
leur dit-il, hier, vous vouliez des barricades, on vous 



62 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMRRE 

en fait, et vous n'êtes pas contents! » Le général Ma- 
gnan n'était pas moins harcelé de son côté; mais il 
avait décidé qu il n'attaquerait pas avant deux heures, 
et quelques instances qu'on lui fit, il resta inébranlable 
dans sa résolution. Enfin, quand les ennemis, comme 
les appelle M. de Morny, se turent massés imprudem- 
ment sous la gueule des canons, M. Magnan, voyant les 
battues faites, donna le signal du tirer. La stupeur fut 
au comble quand, vers trois heures, après cette longue 
inaction et ce long silence, on entendit tonner le canon 
sur le boulevard. Pendant plus d'une heure, quatre 
pièces rangées en batterie sur la chaussée tirèrent sans 
relâche, à obus et à boulets, sur la barricade du fau- 
bourg Poissonnière. La barricade tint bon. Attaquée 
plusieurs fois à la baïonnette, cette poignée de répu- 
blicains fit pleuvoir une grêle de balles sur les assail- 
lants et ne céda que quand elle se vit prise en queue 
et en flanc par les rues latérales. Toute la ville à ce 
moment était un champ de bataille, où 1,500 hommes à 
peu près luttaient contre 40,000. Le résultat ne pouvait 
plus paraître douteux, à la tombée de la nuit, même 
aux plus confiants et aux plus aveugles. Les barricades 
qui n'avaient pas été démontées n'étaient plus défendues 
que par des hommes qui voulaient mourir. Le plan de 
M. de Morny avait réussi : « Laisser les insurgés s'en- 
gager à fond, les cerner, les écraser... » 

La troupe ne tirait pas seulement sur les « insurgés » . 
Dans une liste officielle donnant les noms de 191 morts, 
avec l'indication du lieu où les victimes sont tombées, 
on compte neuf femmes, un enfant de sept ans et demi, 
sept noms d'hommes accompagnés de cette mention : 



LA LUTTE DANS PARIS 63 

Tué chez lui. Près de soixante personnes sont indiquées 
comme ayant péri dans l'espace compris entre le bou- 
levard Bonne-Nouvelle et le boulevard des Italiens. Je 
rappelle que le Moniteur du 30 août 18S2 fixe le nom- 
bre des morts à 380, et que ce nombre parait être au- 
dessous de la vérité. 

Il est constant qu où un ou deux régiments auraient 
suffi, on employa une armée, et que pendant deux 
ours on tira dans les rues de Paris, non pour réprimer, 
mais pour terrifier. On rabattit en quelque sorte les 
insurgés {Laissez des barricades sérieuses s'élever), pour 
les amener sous le canon. Les entrepreneurs et direc- 
teurs de cette révolution étrange jugèrent à propos, 
après la journée du 4, de mettre fin à leurs démon- 
strations guerrières. Les généraux arrêtés dans la nuit 
du 2 décembre avaient été transférés à Ham ; les mai- 
sons de détention, les forts et les postes de police re- 
gorgeaient de prisonniers. Dans les casernes, ce n'étaient 
que festins et cris de joie. Les rues étaient calmes, un 
peu désertes. On avait lavé le sang, enterré les corps. 
Des ouvriers achevaient d'abattre la salle, dite salle de 
carton, où avaient siégé l'Assemblée constituante et 
l'Assemblée législative. D'autres comblaient les fossés 
de la place de la Concorde, sans que personne pût 
s'expliquer les motifs et l'urgence de cette transforma- 
tion. On se montrait sur les maisons la trace des balles ; 
on allait, en longues files, visiter sur les boulevards la 
maison Sallandrouze, qui avait servi de cible aux canons. 
Ce violent orage n'avait pas laissé après lui d'autres 
marques visibles. La Bourse montait. Les Te Deum ne 
furent chantés que quelques jours plus tard, après le 



04 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

plébiscite. Quelques-uns respiraient eu disant : « C est 
fini! » A défaut de la liberté et de l'honneur irrémé- 
diablement perdus dans ce naufrage, on croyait ?u 
moins que les vainqueurs nous donneraient 1c repos. 



La lutte dans les départements. 



Le mouvement fut assez vif dans les départements. 
Les républicains ne s'y divisèrent pas comme à Paris; 
ils comprirent tous sur-le-champ que, si le coup d'Ëtat 
réussissait, c'en était fait de la République. Presque par- 
tout on compta qu'à Paris la résistance l'emporterait ; 
les soulèvements qui eurent lieu n'ont pas d'autre cause. 
La plupart furent réprimés par la force; tous cessèrent 
quand la défaite de la résistance à Paris fut connue. 
Chose étrange : les grandes villes furent un moment 
agitées, mais sans tentatives d'insurrection sérieuse; ce 
furent les villes moins importantes et les campagnes qui 
se soulevèrent. Ainsi dans le Sud-Ouest, Marmande, 
Auch résistèrent plus que Bordeaux et Toulouse; au 
Sud-Est, Lyon et Marseille furent contenus, tandis que 
la Drame, l'Hérault, le Var, les Basses-Alpes étaient le 
théâtre d'insurrections formidables. Peut-être faut-il at- 



66 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

tribuer ce résultat aux précautions prises à l'avance 
<lans les grandes villes, aux forces supérieures dont dis- 
posaient les préfets; peut-être aussi y connut-on plus 
tôt ce qui se passait à Paris. 

Dans plusieurs départements, des bandes de trois mille 
et de six mille hommes parcoururent le pays, s'emparèrent 
des préfectures et des casernes, engagèrent des luttes 
meurtrières avec la troupe. Quelques excès, en très-petit 
nombre, quelques attentats odieux furent commis par 
les insurgés, plutôt contre les personnes, par vengeance, 
que contre les propriétés. 

Les journaux qui défendaient le coup d'État gros- 
sirent démesurément certains faits, en inventèrent d'au- 
tres, et répandirent partout le bruit que les paysans 
brûlaient les châteaux, massacraient les riches, pil- 
laient les villes; en un mot, que les départements 
étaient livrés aux horreurs d'une nouvelle jacquerie. 
Pendant qu'on effrayait la France de ces récits, on lui 
disait aussi que Paris aurait été la proie des commu- 
nistes au 2 Décembre, si le président, qu'on appelait le 
Sauveur de la société, n'avait déjoué leurs projets par 
une courageuse initiative. On donnait aux combattants 
des rues de Paris, pendant les trois journées, la quali- 
fication de communistes, quoiqu'il fût constant que les 
socialistes s'étaient abstenus et qu'on n'avait eu affaire 
qu'à une poignée de bourgeois républicains. La Jac- 
querie des départements n'était pas plus véritable que 
le communisme de Paris; mais on eut besoin de ce 
double mensonge pour expliquer l'attentat d'abord, et 
ensuite le régime de terreur auquel on soumit le pays. 
On affirme que, dans la plupart des cas, les soldats tiré- 



LA LUTTE DANS LES DÉPARTEMENTS €7 

rent les premiers. Est-ce vrai? est-ce faux? Il est bien 
difficile de saisir .la vérité au milieu des assertions les 
plus contradictoires. Je suis presque d'avis que cela est 
indifférent. On ne saurait se dissimuler que ceux qui 
se révoltent ont l'intention de se battre, et que ceux 
qui marchent contre les révoltés sont dans la nécessité 
de recourir à la force si on n'écoute pas leurs exhorta- 
tions ou si on n'obéit pas à leurs sommations. Ce qui est 
criminel, c'est la cause, ou l'excès. Dans la courte guerre 
civile qui suivit le 2 Décembre, ceux qu'on appelait les 
révoltés étaient en réalité les défenseurs de la Constitu- 
tion. Ils avaient le droit et la loi pour eux. Ils furent 
traités presque partout avec barbarie. Le ministre de 
l'intérieur affectait de défendre non le coup d'État, mais 
la société elle-même, attaquée, disait-il, dans ses bases 
fondamentales ; et cette situation lui permettait d'écrire 
aux généraux des ordres tels que celui-ci : <( Les bandes 
qui apportent le pillage, le viol et l'incendie se trouvent 
hors des lois. Avec elles on ne parlemente pas, on ne 
fait pas de sommations; on les attaque et on les dis- 
perse. Tout ce qui résiste doit être fusillé, au nom de 
la société en légitime défense. » Le ministre de la 
guerre Saint-Arnaud donnait de son côté des instruc- 
tions qui n'étaient pas plus tendres. Il prescrivait de 
fusiller non-seulement les individus pris les armes à la 
main, mais « quiconque essaierait de fuir en présence 
de la force armée. » Le général Rostolan, qui com- 
mandait dans l'Hérault, fit exécuter cette dernière pres- 
cription ; il s'en vante dans une proclamation : a Déjà 
quelques-uns de vos compagnons ont été frappés de mort 
pour avoir désobéi aux sommations qui leur ont été 



C8 SOUVEMRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

faites de se rendre. » On fusilla un certain nombre 
d'insurgés pris les armes à la main^ des fuyards, des 
prisonniers. Martin Bidauré, fusillé, laissé pour mort, 
parvint à se cacher, à se guérir; on le reprit, on le 
fusilla une seconde fois. Parmi les prisonniers qu*on 
fusillait de sang-froid, plusieurs heures ou plusieurs 
jours après l'action, on en cite quatre qui furent 
fusillés dans leurs fers : le plus jeune, nommé Justin 
Gayol, n'avait que dix-sept ans. Il fut constaté ensuite 
qu'on l'avait arrêté par méprise. 

Les arrestations s'élevèrent à des chiffres presque fa- 
buleux : mille cinq cent dans la Nièvre, deux mille dans 
le Gers, trois mille dans l'Hérault... Un commissaire géné- 
ral » M. Carlier, décréta que quiconque donnerait sciem- 
ment asile à un réfugié serait réputé complice et traité 
comme tel et le général Eynard, commandant de Téiat 
de siège dans l'Allier, mit les biens des inculpés sous 
séquestre. 

Ces arrêtés de deux proconsuls furent étendus à toute 
la France et considérés comme des lois; on cite un ju- 
gement rendu à Lyon par un conseil de guerre, le 
30 décembre 1851, qui condamne un garde champùtro, 
nommé Astier, à vingt ans de travaux forcés pour 
avoir donné asile à des insurgés en fuite. 



XI 



L3 plébiscite. 



La révolution faite, le président la fit confirmer par un 
plébiscite. Il en promulgua la formule le 3 décembre : 
a Le peuple français veut le maintien de l'autorité de 
Louis-Napoléon Bonaparte, et lui délègue les pouvoirs né- 
cessaires pour faire une Constitution, sur les bases pro- 
posées dans sa proclamation du 2 décembre, o Voici le 
résultat du vote; il y eut 7,439,216 oui, contro 640,737 
non et quelques milliers de voix perdues. Le président jse 
déclara absous. Qui oserait dire que FAssemblée aurait eu 
moins de votes d'absolution si, commettant un attentat et 
violant la Constitution, elle avait emprisonné le président 
et saisi le pouvoir? Et qui put croire alors, qui croit 
aujourd'hui que la cinquième, la dixième partie de ceux 
qui votèrent oui fussent bonapartistes? 

Plusieurs des départements où la résistance avait été 
la plus vive se signalèrent par des votes très^favorables 



70 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

au coup d'État. La Drôme donna 63,799 oui contre 
10,279 non, le Gers, 64,449 oui contre 8,588 non; 
THérault, 60,336 oui contre 14,317 7wn; la Nièvre, 
74,356 oui contre 1,698 non; le Var, 62,824 oui contre 
4,342 non. Je fus moi-même témoin d'Une contradic- 
tion aussi étrange au premier abord; et, si j'entre 
dans ce détail, c'est qu'il peint le moment, et qu'en 
même temps il l'explique. 

La haute cour de justice s'était réunie spontanément 
le 2 Décembre dans une des salles de la Cour de cassa- 
tion, au Palais de justice, en vertu du 3* paragraphe de 
l'article 68 de la Constitution, ainsi conçu : « Les juges 
de la haute cour de justice se réunissent immédiatement, 
à pcûne de forfaiture ; ils convoquent les jurés dans le 
lieu qu'ils désignent, pour procéder au jugement du 
président et de ses complices; ils nomment eux-mêmes 
les magistrats chargés de remplir les fonctions du mi- 
nistère public. » L'arrêt suivant avait été rendu : « La 
haute cour, vu les placards imprimés et affichés, etc.; 
attendu que ces faits et l'emploi de la force militaire 
dont ils sont appuyés réalisent le cas prévu par l'ar- 
ticle 68 de la Constitution, déclare qu'elle se constitue ; 
dit qu'il y a lieu de procéder en vertu dudit article 68, 
nomme pour son procureur général M. Renouard, 
conseiller à la Cour de cassation, et s'ajourne à demain 
pour la continuation de ses opérations. » Vers la fin de 
la séance, trois commissaires de police, accompagnés 
d'officiers de paix et d'un détachement de gardes répu- 
blicains, étaient venus sommer la Cour de se dissoudre ; 
les membres s'étaient séparés en protestant qu'ils 
ne cédaient qu'à la force, et ils renouvelèrent leur 



LE PLÉBISCITE 71 

protestation le soir du môme jour dans le cabinet de 
M. Hardoin, leur président. Ils se réunirent encore 
le lendemain, 3 décembre, à midi, au^ termes de leur 
arrêt, dans le local des audiences de la Chambre civile. 
En arrivant, ils trouvèrent dans la première pièce les 
membres de cette Chambre, qui se préparaient à tenir 
séance, et le premier président M. Portalis. Ils leur ra- 
contèrent ce qui avait été tenté contre eux la veille, et 
les prièrent de se tenir dans la première salle pour 
assurer leur sécurité pendant qu'ils délibéreraient dans 
la salie du fond. M. Portalis et ses collègues, un peu 
étonnés de ce rôle, ne purent refuser leur consentement. 
La haute cour délijjéra, assistée, cette fois, de son procu- 
reur général, M. Renouard; mais elle s'ajourna indéfi- 
niment, a attendu que les obstacles matériels à l'exécution 
de son mandat continuaient. » 

Un des membres de la Cour vint chez moi en sortant 
de la séance; il me dit qu'il n'avait pas hésité à faire 
son devoir, et que le crime était d'ailleurs évident ; mais, 
ayant fait ce jour-là, peut-être pour la première fois de 
sa vie, un acte d'opposition, il se croyait perdu sans 
ressources et me donna ses instructions pour avoir soin 
de ses intérêts si j'échappais, et qu'il fût ^xilé comme il 
s'y attendait. Je le revis après le plébiscite. Je savais 
qu'il était allé dans une petite ville des environs de 
Paris, où il avait ses propriétés, pour engager les élec- 
teurs à voter oui. 11 me le confirma lui-même, en ajou- 
tant ces paroles qui expliquent plusieurs millions de 
votes : « Comme juge, je l'aurais infailliblement con- 
damné; comme citoyen, je l'ai absous, parce que dans 
l'état où il nous a mis par son crime, il n'y a plus que 



72 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

lui de possible, et qu'il vaut mieux être gouverné par 
un criminel que de tomber dans la guerre civile. » 

Les défenseurs de l'Empire invoquent les votes obte- 
nus après le succès des coups de force. Ces votes ne 
signifient rien que l'impuissance de lutter contre la 
brutalilé des fa'its accomplis. L'Empire, en dépit du plé- 
biscite, n'a d'autre origine que le 18 Brumaire et le 
2 Décembre. Celte comédie de légalité est un attentat 
de plus. Dans la séance du 18 mar? 1867, au Corps lé- 
gislatif, M. Rouher ressuscita, au profit de la dynastie 
impériale, le dogme de la légitimité. Je copie ses paro- 
les sur fe Moniteur. La scène mérite d'être rappelée et 
méditée. 

a AL Rouher. — En 1814, l'empereur Napoléon I**' a 
été renversé par la coalition étrangère {Oui! oui! cest 
vrai!) qui est venue installer sur le trône une dynas- 
tie qui prétendait à la légitimité, mais qui était en 
contradiction avec le principe de la souveraineté du 
peuple. 

» En 1830, vous n'avez pas eu la sanction populaire. 
Un trône a été brisé, vous en avez élevé un autre; 
vous l'avez construit avec les morceaux de l'ancien; 
vous y avez fait asseoir un membre de l'ancienne fa- 
mille régnante. {Cest vrai! c'est vrai !) Et puis vous 
avez marché dans cette voie sans aucun suffrage, sans 
aucune sanction émanée de la nation. 

» Messieurs, le gouvernement légitime par excellence 
est celui au nom duquel je parle. {Oui! oui! très-bien! 
très-bien!) 

» Il a, à trois ri^prises différentes, affronté le suffrage 



LE PLÉBISCITE 73 

universel ; il Ta affronté dans toutes les conditions, au 
moment où un autre gouvernement dirigeait les affai- 
res du pays et était maître de tous les pouvoirs et de 
toute l'action administrative, au moment où l'exilé se 
présentait seul à la nation avec son nom, avec le sou- 
venir, les infortunes, le prestige et la gloire de sa fa- 
mille. (Applaudissements.) 

D Mis en présence de cette candidature nationale, le 
peuple a librement, spontanément acclamé Louis- Napo- 
léon Bonaparte. (Très-bien! très-bien!) Après le 2 Dé- 
cembre, il l'a acclamé encore au moment où . . . 

» M. Jules Favre. — Ne parlez pas du 2 Décembre. . . 
(Vives exclamations.) 

.» M. Thi£iis, se levant. — Oui, laissez-le oublier ! Et 
les droits des proscrits. . . (Cris : A V ordre!) Ne réveil- 
lez pas ces souvenirs! (N'interrompes pas! n'interrom- 
pes pas!) Vous êtes heureux qu'on ait oublié!. . . (Bruit 
général.) 

» M. LE PRÉSIDENT Walewski. — Calmcz-vous, mon- 
sieur Thiers. 

» M. TmERs. — Qu'on ne parle pas du 2 Décembre de- 
vant ceux qu'il a proscrits! (Nouveaux cns lAVordre! 
à V ordre!), 

» M. LE PRÉsu)ENT Walewski. — Mousieur Thiers, ne 
prenez pas la parole sans que le président vous la 
donne. 

» (M. Thiers, toujours debout^ prononce avec anima* 
lion des paroles qui se perdent dans le bruit et Vagita- 
tion de l'Assemblée,) 



74 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

» M. LE PRÉSIDENT Walewski. — J'invitc de nouveau 
rhonorable M. Tliiers à se calmer, et je le prie de se 
rasseoir. 

» M. Rocher. — L'honorable M. Thiers m'interrompt 
avec une violence dont je prends la Chambre à té- 
moin. . . [Oui! oui! — Vives exclamations. — Bruyantes 
rumeurs à gauche.) 

» M. Jules Favre. — C'est vous, monsieur le ministre, 
qui êtes violent. {A V ordre!) 

)) M. Thiers. — J*en appelle à la Chambre. 

» M. Jules Simon. — J'en appelle î\ la France et à l'his- 
toire; nous' attestons la morale publique. {N'interrom- 
pez pas! n interrompez pas! — Agitation croissante. — 
A r ordre! à V ordre!) 

> M. LE PRÉSIDENT Walewski. — Lc bruit et l'agitation 
de l'Assemblée m'empêchent de saisir les interruptions, 
sans guoi je rappellerais à Tordre leurs auteurs. 

» M. LE MINISTRE d'État. — Je n'ai saisi des interrup- 
tions de l'honorable M. Thiers qu'un seul mot, celui de 
proscrit . . . 

» M. Jules Favre. — Oui, il a été proscrit, et contre la 
loi ! {Nouvelle et bruyante intermption.) 

» W. LE PRÉSIDENT Walewski. — Je VOUS prie de faire 
silence. Je rappellerai à l'ordre le premier qui inter- 
rompra. {Très-bien! très-bien!) 

» Veuillez continuer, monsieur le ministre. 

» M. LE MINISTRE d'État. — Jc répouds à l'honorable 
M. Thiers que jc n'ai voulu réveiller pour lui ni une 
douleur, ni un mauvais souvenir. J'ai constaté un fait, 



LE PLÉBISCITE 75 

c'est que la société française a été sauvée de l'anar- 
chie. .. (Ouil ouil — Violentes exclamations à gauche.) 

» M. Jules Favre. — C'est vous qui avez violé la loi ! 
{Le bruit et les interruptions continûment.) 

» M. LE MINISTRE d'État, se toumont vers les interrup- 
teurs. Vous voyez bien qu'elle a été sauvée de l'anar- 
chie ; j'en prends à témoins ces passions d'énergumènes 
qui éclatent sur les bancs de la gauche. (C'est vrai, 
c'est vrai! — Explosion de murmures à gaiœhe.) 

» Si vous croyez que je m'arrêterai devant cette sorte 
d'insurrection, vous vous trompez. {Bravo ! bravo I) 

» Le principe des nationalités, la souveraineté des po- 
pulations fondent solennellement et légitimement les 
gouvernements {Très-bien I très-lien!) et ceux qui pro- 
testent contre la souveraineté du peuple ne sont que 
des factieux... {Soudaine et violente interruption à 
gauche. — Oui! très^bien! sur les bancs de la ma^ 
jorité.) 

T> M. Ernest Picard. — C'est vous qui êtes des fac- 
tieux ! 

» M. Thiers se lève et essaie de nouveau de se faire 
entendre au mûieu du bruit. 

» M. Pelletan. — Oui, c'est vous qui êtes des fac- 
tieux ! C'est vous qui avez violé la souveraineté natio- 
nale et le suffrage universel. {A Vordre! à Vordrel à 
l'ordre ! ) 

i> M. RouHER. — Les factieux étaient ceux qui conspi- 
raient contre le prince Louis-Napoléon ! {Agitation con- 
fuse.) » 

Mais personne n'avait conspiré contre Louis-Napo- 



76 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

lëon, c'est Louis-Napoléon qui avait conspiré contre 
la Constitution de son pays; personne, au 3 Décem- 
bre 18S1, ne voyait en lui autre chose que l'élu du 10 
décembre 1848, révolté contre ceux qui Tavaient élu; 
personne ne croyait à cette légitimité de nouvelle 
création qui voulait se substituer à Fancien dogme 
du droit divin. Louis-Napoléon, dont la vie entière n'a- 
vait été qu'une longue conspiration, avait trompé par 
de faux serments le pays et l'Assemblée ; il avait, en 
pleine tranquillité, personne ne songeant à contester ou 
à diminuer son pouvoir, en présence d'une Constitu- 
tion qui allait être légalement revisée, n'ayant d'autre 
motif de violer son serment et de fouler aux pieds toutes 
les lois, que son ambition et ses convoitises, jeté l'armée 
sur le peuple, dispersé par trahison la représentation 
nationale, enfermé ou exilé les députés, proscrit tout ce 
que la France comptait de plus irréprochable et de plus 
illustre, tiré le canon dans les rues de Paris, répandu le 
sang à grands flots dans la Drume, dans la Nièvre^ dans 
le Gers, dans l'Hérault, dans les Basses-Alpes ; et ce 
qui était plus horrible encore et plus criminel, parodié 
les formes de la justice en faisant condamner à des 
peines cruelles, souvent à la mort, les citoyens qui 
s'étaient dévoués pour défendre contre lui et ses com- 
plices le droit et la loi. Voilà ce qu'il avait fait. Telle 
est l'inexorable vérité. 

Entre le 2 et le 20 décembre, la France était sous le 
régime de la terreur. On ne pouvait ni se réunir, ni 
parler, ni écrire. Il n'y avait d'autres journaux que 
ceux qui s'étaient soumis, et ceux-là mêmes subissaient 
les ordres de la censure. Les représentants du peuple, 



LE PLÉBISCITE 77 

les journalistes, les républicains dont les opinions 
étaient connues, et qui pouvaient se voir arrêtés à toute 
heure du jour et de la nuit, ou qui ouvraient le matin 
le Moniteur avec la pensée qu'ils y trouveraient peut- 
être leur arrêt d'exil, commencèrent pourtant dès ce 
premier jour la guerre de pamphlets qui dura pendant 
quinze ans. On les faisait imprimer quand on trouvait 
un imprimeur assez courageux ; le plus souvent ils 
étaient autographiés. On se les arrachait; tout le 
monde voulait les copier, bons ou mauvais; on les 
trouvait toujours assez bons, pourvu qu'ils fussent vio- 
lents : productions éphémères qu'il faudrait pourtant 
recueillir, car elles diraient l'histoire de nos pensées et 
de nos trop légitimes colères. Je donne ici un de ces 
pamphlets comme échantillon, et je le choisis, entre 
beaucoup d'autres, à cause de son auteur, M. Vivien. 
Voici ce qu'il griffonna, le 11 ou le 12 décembre, sur 
la table de notre ami commun, M. Rivet : 



Constitution de la république française, revus, cor- 
rigée ET considérablement DIMINUÉE. 

Article premier. 

La souveraineté nationale est imprescriptible et ina- 
liénable. 

En conséquence, le peuple français abdique entre les 
mains de Louis-Napoléon Bonaparte, lui délègue le soin 
de faire %ne Constitution telle qu*il l'entendra, et lui 



78 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

promet d'avance d'y obéir aveuglément, quelques dis- 
positions qu'elle contienne. 

Art. 2. 

Nul ne peut être arrêté et détenu que suivant les preS' 
criptions de la loi ; la demeure de toute personne habitant 
le territoire français est inviolable. 

En conséquence, il est permis à tout agent de police, 
muni ou non d'un mandat régulier, d'arrêter toutes les 
personnes qu'il lui plaît, de pénétrer, en armes et la 
nuit; daps le domicile de tout citoyen , de violer le 
secret des correspondances et de mettre le scellé sur les 
presses des Journaux qui ont Taudace de ne pas chanter 
les louanges du gouvernement. 

La Bastille, qu'on a fait la faute de détruire, il y a 
soixante ans, sera remplacée par le château de Ham, 
par les forts du Mont-Valérien, de Vinoennes et par 
la prison de Mazas. On expulsera de France tous les 
citoyens qui ne se déclareront pas parfaitement contents. 

Art. 3. 

Nul ne sera distrait de ses juges naturels. 

En conséquence, les conseils de guerre seront en per- 
manence. Toute réunion de trois personnes est une 
société secrète, et tout membre d'une société secrète 
sera déporté, à moins qu'il n'ait été préalablement fu- 
sillé. 

Art. 4. 

L'enseignement est libre. 



LE PLÉBISCITE 79 

En conséquence, M. de Montalembert et ses amis les 
jésuites sont seuls chargés de renseignement de la jeu- 
nesse. 

Art. s. 

Aucun impôt ne peut être établi ni perçu quen vertu 
d'une loi. Tout impôt est établi pour l'utilité com- 
mune. 

En conséquence, le ministre des finances, notre bien- 
aimé Fould, réglera seul le budget et dépensera l'argent 
des contribuables sous notre seul contrôle. 

Art. 6. 

Une haute cour de justice est instituée pour juger 
les crimes de haute trahison du président et de ses com- 
plices. 

En conséquence, le président et ses complices auront 
le droit de disperser par la force la haute cour et de 
jeter en prison les membres de cette cour. Lesdils 
membres seront mis au secret et seront autorisés à 
réfléchir à loisir sur les moyens do saisir et de juger 
les délinquants. 

Art. 7. 

La force publiqvs est instituée pour assurer, dans 
l'étendue de la République, l'exécution des lois. 

En conséquence; ceux qui violeront les lois auront 
seuls le droit de requérir ladite force publique et de 
s'en servir pour violenter, emprisonner et fusiller au 
besoin ceux qui auront Taudace de réclamer la stricte 
exécution des lois et de la Constitution. 



80 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

Art. 8. 

Le suffrage universel est rétabli. 

Mais il ne fonctionnera plus qu une seule fois, le 
20 décembre prochain, et sa décision souveraine sera 
respectée, pourvu qu'elle proclame Louis-Napoléon 
Bonaparte président de la Republique. 



XIl 



Les proscriptions. 



Le dictateur n'eut pas la victoire clémente. Comme 
on avait voulu, le 4 décembre, tuer beaucoup pour en 
finir plus sûrement et plus promptement, on voulut en- 
suite réprimer beaucoup, soit pour faire croire à un 
complot antérieur et justifier le titre de sauveur de 
Tordre social, soit pour obtenir de la peur une soumis- 
sion que, surtout dans ces premiers temps, on ne pou- 
vait attendre de la confiance. Quatre-vingts membres 
de l'Assemblée furent frappés, dirai-je de peines ou de 
condamnations ? la langue ne fournit pas de mots justes 
quand il s'agit d'une sentence prononcée par le coupa- 
ble contre ses victimes, qui auraient le droit d'être ses 
juges. Les condamnations, s'il faut se servir de ce mot, 
furent d'une sévérité très-inégale : les uns furent dési- 
gnés pour Cayenne, ce qui est, selon le Code pénal, la 
première peine après la mort, omnia extra mortem. 

6 



82 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

comme on disait dans Tanciennc langue du droit; d'au- 
tres furent « éloignés provisoirement »;f d'autres enfin 
lurent a expulsés » . C'est un terme dont l'invention ap- 
partient en propre au 2 Décembre, et qui a le même 
sens que le mot « exilé », avec quelque chose de plus 
injurieux dans la forme. L'ai'ticle 2 du décret qui pro- 
nonce contre soixante-six députés la peine de l'expul- 
sion porte que « les individus ci-dessus nommés » se- 
ront transportés dans une colonie pénale, s'ils remettent 
le pied sur le territoire. 

MM. Thiers, de Rémusat, Duvergier de Hauranne, 
Baze, Jules de Lasteyrie et Creton furent a éloignés 
provisoirement, » en même temps que les généraux 
Bedeau, Changamier, Lamoricière et Le Fld. Mais 
c'est surtout sur les républicains que la vengeance du 
maître s'appesantit. Sept d'entre eux furent désignés 
pour Cayenne, JDI. Marc Dufraisse, Mathé, Miot, Greppo, 
Richardet, Michot-Boutet et Martin. M. Mathé n'avait pu 
être saisi ; il parvint quelques jours après à gagner la 
frontière; les autres furent conduits au Havre en voitu- 
res cellulaires. 

Au Havre, on les embarqua sur le Canada^ pour les 
transporter à Brest, et de là à Cayenne. La frégate 
était disposée pour contenir 200 forçats : elle reçut 
cinq cents citoyens, dont tout le crime était d'être 
restés fidèles à la loi de leur pays. 

Un mois plus tard, les journaux de toute l'Europe 
racontaient les horreurs de cette traversée. L'histoire 
doit reproduire quelques-uns de ces détails, pour qu'on 
sache bien ce qu'était cette transportation à Cayenne, 
dont l'Empire i usé, pendant dix ans, dans une 



LES PROSCRIPTIONS 83 

grande proportion, et avec un arbitraire si effroyable. 
J'emprunte le résumé de M. Delord, en avertissant qu'il 
n'a pas tout dit, d'abord par la nécessité de se borner^ 
et parce qu'il y a des détails qu'on ne peut écrire. 

V 180 prisonniers furent entassés dans la batterie^ 
240 par moitié dans les deux loges du faux-pont, et 
80 en deux parts dans les deux cabines du gaillard 
d'avant. Défense aux premiers d'ouvrir les sabords, 
malgré la chaleur produite par une telle agglomération 
et le voisinage de la machine. Les seconds, au lieu de 
14 mètres cubes d'air nécessaires à chaque homme 
pour vivre, recevaient à peine plus de 1 mètre cube 
par tête, encore cet air était-il profondément vicié. 
L*air et la lumière n'arrivaient aux troisièmes que par 
une lucarne d'un pied carré. La manche à vent faisait 
parvenir un peu de fraîcheur dans cet enfer; mais 
chaque prison n'en pouvait jouir que pendant deux 
heures sur vingt-quatre. Les émanations d'un grand 
baquet placé au centre de chaque loge et destiné à 
tout le monde, corrompaient le peu d'air respirable 
qui restait aux déportés : le commandant aurait pu leur 
éviter cette torture en leur permettant de monter aux 
quatre poulaines voisines; il s'y refusa. 

» ...Faute d'espace, la moitié des prisonniers restait 
debout, attendant que l'autre moitié vint prendre sa 
place. Pour toute nourriture, celle des forçats. (Un 
baquet de bouillon maigre, qui ressemblait à de l'eau 
sale et exhalait une odeur fétide, dans lequel on jetait 
des débris de biscuits. On mangeait cela avec les doigts; 
les plus favorisés avaient une cuiller pour dix.) 

y> La difQculté de boire était une des plus grandes 



84 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

souffrances des prisonniers. Approchant leurs lëvres 
des caisses à eau attachées aux murailles de la frégate, 
ils suçaient Teau par les siphons. Les hommes valides 
parvenaient à calmer un peu leur soif; mais comment 
mettre fin à la torture endurée par les malheureux que 
la maladie empêchait de se lever? Un des prisonniers, 
après avoir pris de Teau dans sa bouche, la versait dans 
un gobelet, et l'apportait en rampant, si c'était la 
nuit, parce qu'une rangée de hamacs suspendus aux 
poutres ne permettait pas de se lever, à celui de ses 
compagnons dont le mal de mer anéantissait les forces. 
Quand les gobelets manquaient (on n'en avait qu'un 
pour vingt prisonniers), il fallait reverser l'eau de sa 
bouche dans la bouche du malade dévoré de soif. » 

Les malheureux arrivèrent demi-morts à Brest, après 
une longue et horrible traversée, qui ne dura pas moins 
de huit jours. Ils y apprirent qu'on avait changé leur 
destination. M. Miot fut envoyé en Afrique dans une 
colonie.pénitentiaire. Ses compagnons furent mis à terre 
et reçurent un ordre d'exil. La même mesure fut appli- 
quée à soixante-six députés, dont quelques-uns, MM. Louis 
Lalrade, Michel Renaud, Boysset, Schœlcher, Joigneaux, 
Esquiros, Noël Parfait, Guiter, Pierre Lefranc et Tes- 
telin, font partie de l'Assemblée de Versailles. Dans ce 
groupe de soixante-six expulsés figurait Victor Hugo, 
qui devait répondre par Napoléon le Petit et les Châti- 
ments. On se contenta d'éloigner provisoirement six 
autres représentants républicains, MM. Edgar Quinet, 
Pascal Duprat, Victor Chauffour, le général Leydet, An- 
tony Thouret et Versigny. 

Transportés, expulsés, éloignés, ces gradations dans 



LES PROSCRIPTIONS 85 

les peines avaient probablement pour but de démontrer 
qu'il s'agissait bien d'un châtiment , et non pas d'une 
simple proscription politique. On tue ou on proscrit des 
prisonniers de guerre; on ne leur inflige pas des souf- 
frances inutiles à la sécurité du vainqueur. Le président 
affectait de faire œuvre de justicier. M. Miot, qu'on en- 
voya dans les ateliers pénitentiaires de l'Afrique, n'était 
pas plus dangereux que M. Hathé ; et H. Hichot-Boutet, 
qui avait été d'abord dirigé sur Caycnne, était un hon- 
nête ouvrier ébéniste, dont le Loiret avait fait un repré- 
sentant du peuple, et qui s'était fait remarquer à la 
Chambre pai* son extrême douceur, et pendant les jour- 
nées de Juin, par son courage contre les insurgés.. Louis- 
Napoléon ressuscitait à son profit le gouvernement per- 
sonnel ; et pour le montrer d'abord sous sa forme la 
plus redoutable, il s'attribuait sur ses nouveaux sujets le 
droit de haute et basse justice. 

Des commissions mixtes instituées dans chaque dé- 
partement furent chargées de débarrasser la France de 
tous les hommes dangereux. Ces commissions avaient 
les pouvoirs les plus étendus, et d'abord, celui de défi- 
nir à leur guise ces mots d'hommes dangere^xx, suscep- 
tibles de tant d'interprétations diverses. Les Codes n'é- 
taient pas supprimés : nul citoyen ne pouvait être 
condamné à 10 francs d'amende sans avoir été cité de- 
vant un tribunal, interrogé, confronté avec les témoins, 
défendu par un avocat, jugé une seconde fois par un 
autre tribunal s'il trouvait à propos d'interjeter appel ; 
mais les commissions mixtes, décidant à huis clos, sans 
intervention de témoins, sans pièces à l'appui, sans pu- 
blicité, sans défenseurs, sans règlement, sans appel. 



m SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

purent appliquer toute une échelle de peines qui allait 
depuis la surveillance de la police jusqu'à la déporta- 
tion. Leur liberté n'était gênée qu'en un seul point : 
on leur imposait avant tout examen un nombre de con- 
damnés qu'elles devaient fournir coûte que coûte. C'é- 
tait une presse d'un nouveau genre: 1,000 condamnés 
pour ce déparlement, 1,S00 pour cet autre, absolument 
<;omme on frappe une contribution sur une ville con- 
duise; seulement ici, c'était une contribution d'êtres 
humains. Quelques femmes furent transportées, pour 
des articles publiés dans des journaux obscurs, ou 
des discours humanitaires prononcés dans des clubs. 
On voyait aussi, dans les bandes de citoyens enchaînés, 
à demi-vêtus, qui nuirchaient entre un double rang de 
gendarmes mobiles pour se rendre sur les pontons, des 
enfants de douze ans qui n'avaient pas voulu dénoncer 
la retraite de leurs parents et qu'on arrachait à leur 
pays et à leurs familles. Des malades, pris sur leur lit 
>d'hôpital, malgré les remontrances du médecin, étaient 
portés sur des brancards. A l'hôpital d'ivry, le médecin, 
M. Reynasse, protesta avec tant d'énergie que ses ma- 
lades lui furent rendus. L'un d'eux, M. Legrand (de 
Bar-sur-Aube) , avait une fièvre typhoïde, et serait in- 
failliblement mort dans le trajet. Des hommes riches, 
bien élevés, jouissant de l'estime générale, quel- 
ques-uns occupant ou ayant occupé des situations 
importantes, coupables seulement d'être républicains 
ou d'avoir défendu la constitution contre les auteurs 
du coup d'État, étaient arrêtés dans leur famille, 
dans la rue, au milieu de leurs amis, traités en for- 
•çats de point eu point la minute d'après, conduits 



LES PROSCRIPTIONS «7 

• 

dans un port les menottes aux mains, et expédiés à la 
Guyane ou en Afrique avec les contingents de voleurs 
et d'assassins fournis par les bagnes. 

Nous avons vu et supporté cela. Et, ce qui est hor- 
rible à dire, beaucoup de personnes l'ont oublié. H. Baze 
me racontait, hier encore, qu'un jeune homme lui avait 
dit : « Vous avez été trois jours en prison : ce n'est 
pas beaucoup dans la vie d'un homme ; ce n'est rien 
dans la vie d'un peuple. » Ce jeune homme ne réflé- 
chissait pas que M. Baze a été en prison trois jours et 
en exil dix-huit ans ; que beaucoup d'exilés se trouvaient 
condamnés, avec leurs familles, à la plus affreuse mi- 
sère ; que quelques-uns sont morts de faim ; que d'au- 
tres n'ont pas pu donner d'éducation à leurs enfants; 
qu'outre les exilés, il y a eu des transportés en Algérie 
et à Cayenne ; que cette peine de la transportation est 
expressément la peine des galères ; qu'on n'y condamne 
que les assassins, les incendiaires, les faussaires, les 
coupables de vols qualifiés et d'attentats aux mœurs 
avec violence; que, suivant les déclarations de l'Empire, 
déclarations très-évidemment mensongères, le nombre 
des tués, des transportés, des exilés, dépasse vingt-cinq 
mille ; que ces vingt-cinq mille victimes (il y en avait 
peut-être cent mille) avaient des familles; que c'étaient 
vingt-c»nq mille innocents, non pas seulement des in- 
nocents, mais des défenseurs de la Constitution et des 
lois; qu'au contraire, M. Bonaparte et ses complices 
violaient leurs sermentç, se mettaient au-dessus des 
lois, versaient des torrents de sang et attentaient à 
la liberté et aux droits d'un nombre immense de 
leurs concitoyens, pour régner, pour dominer, pour 



.88 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

s'enrichir, pour se décorer de titres et de rubans, s'at- 
tribuer de gros traitements, mettre la main dans les 
affaires véreuses, et gouverner si bien leur pays qu'il 
est sorti de leurs mains ruiné et mutilé, après une suite 
de scandales et la plus horrible des catastrophes. Le 
comble de l'horreur, après avoir subi un pareil régime, 
serait de l'amnistier, de laisser le gouvernement impérial, 
qui a ces peccadilles sur la conscience, s'identifier, dans 
ses proclamations, avec l'ordre moral de la société ; 
de lui permettre, malgré les trahisons et les proscrip- 
tions de 1851, malgré la loi do sûreté générale, malgré 
les élections falsifiées et la presse muselée, malgré le 
Mexique, malgré Sedan, de se présenter comme un sau- 
veur, et de se déclarer le seul gouvernement légitime, 
en vertu des prouesses accomplies dans ce terrible mois 
de décembre 18S1 . L'histoire a été si mal préparée que 
quand on veut faire le dénombrement des morts, des 
transportés et des exilés, les documents font défaut. 



XIII 



Le nombre des victimes. 



Beaucoup de victimes tombèrent sans laisser de traces. 
Réclamer un absent , c'était se livrer soi-même. Il n'y 
avait plus de presse libre. Les journaux non supprimés 
applaudissaient aux massacres, ou les cachaient, selon 
leur tempérament. Quand tous les renseignements nous 
manqueraient, il suffirait, pour affirmer que le nombre 
des victimes fut considérable, de connaître l'état moral 
des régiments qui prirent part à l'action. Les récits de 
leurs cruautés remplissent des volumes. Je ne citerai 
qu'un détail; mais je le prends dans le principal apolo- 
giste du coup d'Ëtat. 

« L'armée, dit-il , n'était pas seulement convaincue, 
mais fanatisée. Un escadron de lanciers occupait Chail- 
lot; on amène un des plus notoires démagogues de 
cette commune, pris les armes à la main, et les poches 
pleines de balles. Le colonel, voulant essayer jusqu'où 



^ SOUVENIRS D*D QUATRE SEPTEMBRE 

allait robéissance chez ses soldats» appelle ses deux 
plantons d'ordonnance et leur dit en secouant la cendre 
de son cigare : — Vous allez me brûler la cervelle à ce 
brigand-là. Faites-le mettre à genoux, et au comman- 
dement de: «Feul;) cassez-lui la tête. — Les deux lanciers 
arment froidement leui's pistolets, prennent à la cravate 
l'homme, qui se tordait et criait « Grâce !)^ lui appliquent 
leur arme sur chaque tempe, et attendent, avec le plus 
grand calme, le commandement du colonel. — Emme- 
nez-le, dit-il alors ; il est trop lâche pour être fusillé par 
•des gens comme vous. — Et il le fit conduire à la pré- 
fecture de police. — Quels hommes! dit-on au colonel 
quand il raconta cet incident. Il répondit : « Tout mon 
régiment eût fait de même. » L'auteur de ce récit a 
bien raison d'ajouter « qu'une pareille anecdote a la 
valeur d'un événement. » 

Le Moniteur du 30 août 18S2 fixe à 380 le nombre 
•des personnes assassinées dans les rues de Paris pen- 
dant les journées de Décembre. Il est impossible de vé- 
rifier ce chifirc, qui est certainement au-dessous de la 
vérité, et de dire combien firent de victimes les luttes 
sanglantes de la Drôme, des Basses-Alpes, de la Nièvre, 
du Gers, de l'Hérault et des autres départements où la 
population se souleva. Nous connaissons par leurs noms 
quelques-uns des prisonniers qui furent fusillés « après 
le rétabUssement de l'ordre, » sans ombre ni apparence 
de jugement. On n'oserait liasarder une conjecture sur 
le nombre de ces exécutions; j'espère et je crois qu'elles 
furent très- rares. Pour les transportés, les exilés, etc., 
nous avons un tableau présenté à l'empereur, le 27 jan- 
vier 1853, par M. de Maupas, ministre de la police, d'où 



LE NOMBRE DES VICTIMES 91 

il résulte que 26,642 personnes ont été arrêtées ou pour- 
suivies en France à l'occasion du coup d'État. Les com- 
missions mixtes en remirent 6,501 en liberté; plus de 
20,000 furent frappées de diverses peines. La plus douce, 
qui est la surveillance de la police, n'est appliquée par 
les tribunaux qu'à de véritables malfaiteurs. Outre l'as- 
sujettissement et l'humiliation; elle peut avoir pour ceux 
qui vivent de leur travail des conséquences ruineuses. 
5,108 personnes y furent soumises. 915 furent condam- 
nées par les tribunaux et les conseils de guerre pour 
crimes ou délits de droit commun, c'est-à-dire, la plu- 
part du temps, pour crimes ou délits politiques. Ainsi, 
par exemple, un condamné politique, réfugié à Genève, 
qui rentrait en France pour défendre la République, est 
arrêté à la frontière, lutte contre les agents qui veulent 
le prendre et a le malheur d'en tuer un. Il est pour- 
suivi pour assassinat, condamné à mort et guillotiné. 
Un autre, que j'ai déjà cité, est condamné par jugement 
à vingt ans de travaux forcés pour avoir donné asile à- 
des fugitifs. Cayenne reçut 239 déportés politiques. On 
les expédiait sur la colonie en même temps que les for- 
çats. La frégate la Forte^ partie de Brest le 25 avril, 
emportait 16 politiques, 33 repris de justice et 347 for- 
çats; VÉrigone^ partie de Brest le 29 mai, avait un ef- 
fectif de 339 hommes, composé de 94 repris de justice, 
161 forçats et 144 républicains, La mortalité, dans la 
colonie, fut de 19.2 pour 100 en 1853, de 9. 1 en 1854, 
de 25.5 et 24.5 pour 100 en 1855 et 1856, à cause de 
la fièvre jaune; elle varia entre 8 et 9 les années sui- 
vantes, et descendit au-dessous à partir de 1862. En 
mars, avril, mai et juin 1853, elle avait été de 26, 37, 



92 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

41 et 4S pour 100. II ne faut pas oublier» en lisant ces 
renseignements, qu'il s'agit d'une population d'honunes 
adultes et valides, sans enfants ni vieillards. Le tableau 
de M. de Haupas porte seulement 239 condamnés poli- 
tiques pour Cayenne. Ce chiffre s'accrut les années sui* 
vantes. La notice, publiée en 1867 par les soins de 
l'amiral Rigault de Genouilly, établit qu'il s'élevait en 
août 1866 à 329. Je trouve dans le même tableau men- 
tion de 2,641 repris de justice. Les condamnations les 
plus légères pour délits politiques transformant un 
citoyen en repris de justice, il n'est pas permis de douter 
qu'un grand nombre de politiques ne fussent compris 
sous cette dénomination. Cela nous met assez loin des 
239 transportés à Cayenne de M. de Maupas. 

H. de Maupas donne pour les transportés politiques 
en Algérie le chiffre de 9,530, pour les citoyens con- 
damnés à l'éloignement ou l'expulsion celui de l,o45, 
et celui de 2,804 pour les condamnés à rint,ernement. 

Le colonel Espinasse, qui fut chargé de parcourir 
plusieurs départements pour reviser le travail des com- 
missions mixtes, déclare que leur zèle et leur intelligence 
ont été au-dessus de tout éloge. « Nous avons, dit-il, 
tenu compte des demandes en grâce, des preuves écrites 
de repentir, et pourtant sur près de quatre mille con- 
damnations, je n'ai pu prononcer en votre nom que cent 
commutations et deux cents grâces entières. » Le colonel 
Espinasse parait surtout préoccupé de la crainte qu'on 
ne se laisse aller à la clémence. Elle produirait, dit-il, 
un effet désastreux. « Parmi les services que vous avez 
rendus à la société. Monseigneur, celui qui est le plus 
apprécié est de l'avoir débarrassée d'une partie des élé- 



LE NOMBRE DES VICTIMES 93 

meuts qui menaçaient de la dissoudre. L'opinion est hos- 
tile à toute amnistie immédiate, qui est regardée comme 
un piège tendu par les partis vaincus. » 

Il me parait assez difficile d'admettre que le nombre 
des exilés ne s'élevait qu'à 1,543. Nous en avions en 
Belgique, en Angleterre, en Espagne, en Italie, en 
SuissC; en Belgique surtout, où le plus grand nombre 
s'étaient réfugiés. La misère y était effroyable. Beaucoup 
d'exilés n*avaient aucune autre ressource que leur tra- 
vail, et le travail leur manqua presque toujours. Ceux 
qui avaient quelque argent le partagèrent d'abord entre 
leurs compagnons d'infortune; puis la faim se fit sentir. 
On écrivit à ceux qui restaient en France, « aux exilés 
de l'intérieur. » Cet appel fut entendu, quoique nous 
fussions accablés de plus de malheureux que nous 
n'en pouvions secourir. M. Goudchaux, l'ancien mi- 
nistre des finances, ouvrit une souscription perma- 
nente. Ses listes furent assez vite couvertes, parce 
qu'on donnait suivant sa fortune, les uns 100 francs 
par mois, comme H. Sénard et M. Cavaignac, les autres 
beaucoup moins, 50 centimes, 25 centimes; il acceptait 
tout ; mais ce qu'il craignait, c'était le manque de per- 
sévérance. II entreprit de faire la collecte lui-même, et 
mena, à partir de ce moment, la vie d'un homme de 
peine. Ni la fatigue^ ni, ce qui est plus dur, le mauvais 
accueil, ne le rebutaient. Il en est mort... Grâce à lui, 
nous pûmes envoyer d'abondants secours aux exilés, et 
c*est comme cela que nous en avons su le nombre. Je 
puis attester, pour avoir servi de secrétaire à Goud- 
chaux, que ce nombre dépassait de beaucoup le chiffre 
de H. de Maupas. M. de Haupas ne parle que des con- 



94 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

damnés ; un très-grand nombre de citoyens, privés de 
tout moyen d'existence, ou menacés de Cayenne et de 
Laml)essa, avaient gagné la frontière sous divers dégui- 
sements. Les Français refluèrent jusqu'en Amérique. On 
vit se renouveler des aventures analogues à celles de 
l'émigration. Un de mes plus chers amis devint photo- 
graphe ambulant dans l'Amérique du Sud. Un ancien 
député, très-connu, vendit des légumes sur une brouette 
dans les rues de Bruxelles. Un autre regarda comme un 
bonheur inespéré d'obtenir une place de correcteur dans 
une imprimerie avec un salaire de 2 fr. par jour. A 
Maëstricht; je reconnus un membre de TAssemblée légis- 
lative dans l'employé qui recevait les billets à la sortie du 
chemin de fer. 

J'ai pris les chiffres de H. de Maupas, les chiffres offi- 
ciels donnés par les prescripteurs : ils sont horribles. Je 
les crois inférieurs de plus de moitié à la réalité. En 
comptant les morts, tant à Paris que dans les dépar- 
tements, les transportés, les exilés, les expulsés, les 
internés, les condamnés des conseils de guerre, des cours 
d'assises et de la police correctionnelle, je ne crois pas 
exagérer en disant que la révolution du 2 Décembre 
1851 a fait au moins cent mille victimes. 



XIV 



La loi de sûreté générale. 



Les auteurs du coup d'Ëtat n'avaient pas seulement 
usé de l'arbitraire ; ils en avaient fait une sorte de 
régime légaL Un décret, ayant force de loi, contre- 
signé par HM.. de Morny et Saintr-Arnaud, et qui porte 
la date du 8 décembre 1831, donne à Fautorité admi- 
nistrative le droit d'ajouter à la peine de quelques mois 
de prison prononcée par un tribunal, la peine de la 
transportation, qui vient immédiatement, dans le Code 
pénal, au-dessous de la mort. En voici les propres 
termes. 

« Article l®"^. — Tout individu placé sous la sur- 
veillance de la haute police, qui sera reconnu coupable 
de rupture de ban, pourra être transporté par mesure 
de sûreté générale dans une colonie pénitentiaire, à 
Cayenne ou en Algérie. La durée de la transportation 
sera de cinq ans au moins et de dix ans au plus. 



96 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

Art. 2. — La même mesure sera applicable aux 
individus reconnus coupables d*avoir fait partie d'une 
société secrète. 

» Art. 7. — Les individus transportés en vertu du 
présent décret seront assujettis au travail sur rétablisse- 
ment pénitentiaire, lis seront privés de leurs droits 
civils et politiques. Ils seront soumis à la juridiction 
militaire ; les lois militaires leur seront applicables. » 

La loi du 27 février 1858, dite loi de sûreté générale, 
complète le décret du 8 décembre, et achève de mettre 
tous les citoyens à la merci du ministre de Tintérieur. 
Elle commence par édicter des peines qui varient 
d'un mois à cinq ans d'emprisonnement, et de 80 
à 10,000 francs d'amende, contre tout individu cou- 
pable d'avoir « provoqué publiquement d'une ma- 
nière quelconque à un attentat contre la vie ou la per- 
sonne de l'Empereur et des membres de la famille impé- 
rialC; à un changement dans la Constitution ou l'ordre 
de successibilité au trône, sans que cette provocation ait 
été suivie d'effet ; d'avoir, dans le but de troubler la 
paix publique ou d'exciter à la haine ou au mépris du 
gouvernement de l'Empereur, pratiqué des manœuvres 
ou entretenu des intelligences soit à l'intérieur, soit à 
l'étranger ; d'avoir, sans autorisation, fabriqué ou fait 
fabriquer, débité, distribué, détenu ou porté des ma- 
chines meurtrières ou de la poudre fulminante. » Les 
condamnés, même aux peines les plus légères, un mois 
de prison ou 50 firancs d'amende, peuvent être in- 
ternés en France ou en Algérie, par décision du mi- 
nistre de l'intérieur. Le même pouvoir lui est attribué 
sur tout individu ayant été interné, expulsé ou trans- 



LA LOI DE SURETË GËNÉRALE 97 

porté par mesure de sûreté générale à l'occasion des 
événements de mai et juin 1848, de juin 1849 ou de 
décembre 1851 , et que des faits graves signaleraient de 
nouveau comme dangereux pour la sûreté publique. 

11 est bien évident que, quand le législateur emploie 
ces mots « provoqué publiquement d'une façon quel- 
conque », et ceux-ci « pratiqué des manœuvres ou 
entretenu des intelligences soit à l'intérieur, soit à 
l'extérieur », il cherche à dessein l'ambiguïté. Dans la 
discussion au Corps législatif, les amendements des 
membres de l'Assemblée qui avaient pour but de donner 
quelque précision ou quelque claité à la loi furent sys- 
tématiquement écartés. On voulait une loi pénale dont 
personne ne pût pénétrer le sens. La discussion ajoute 
encore au sentiment d'amère tristesse que le texte de la 
loi fait éprouver. C'est grand' pitié d'entendre Torateur 
du gouvernement déclarer « qu'on pourra témoigner sa 
reconnaissance à ceux que l'on a aimés ou servis, leur 
faire part d'événements de famille qui peuvent les inté- 
resser. » Cela ne s'appellera pas « entretenir des intelli- 
gences à l'extérieur. » Le projet n'est pas fait non plus 
contre ceux qui émettent sur le gouvernement une opi- 
nion plus ou moins vive ; on conserve la liberté des 
épigrammes. « Ceux qui se permettent un tel passe- 
temps se livrent, il est vrai, à un jeu qui pourrait bien 
être dangereux pour eux-mêmes. » 

Ces délits. si bien définis, lorsqu'une fois le tribunal 
les a constatés, ce qui ne saurait jamais être bien difii- 
cile, et punis d*une amende de 50 francs ou de quel- 
ques jours de prison, peuvent entraîner pour leurs au- 
teurs pa peine de l'internement en Algérie. Quant aux 

7 



98 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMRRE 

anciens transportés, expulsés où exilés, qui croyaient 
être quittes, après avoir profité d'une amnistie ou subi 
leur peine (je demande encore pardon pour l'expression), 
ils se trouvent, par cette loi, livrés sans défense à l'arbi- 
traire des préfets, qui peuvent les accoupler par ime 
chaîne de fer avec des forçats, et les transporter à 
Cayenne, sans autre formalité que d'obtenir la signa- 
ture du ministre. C'était bien la peine, en vérité, de faire 
! a révolution et de raser la Bastille ! 

J'ai lu les livres de beaucoup de condamnés ; je ré- 
siste avec peine à la tentation d'en transcrire quelques 
extraits : 

(( Un jeune homme d'une vingtaine d'années, cordon- 
nier de son état, nommé Bellemare, sorti récemment 
de Bicêtre, où il avait été renfermé comme aliéné, 
avait voulu tirer sur l'Empereur avec un de ces petits 
pistolets appelés coup de poing. 11 se trompa de voi- 
ture, et ne fit que briser la glace d'une berline oc- 
cupée par trois dames de l'impératrice et un chambel- 
lan. Une des dames fut égratignée par un éclat de 
verre. La police profila de cette circonstance pour faire 
quelques arrestations dans le parti républicain, qu'elle 
essayait de rendre complice de l'acte d'un fou. Un de 
ces républicains a raconté lui-même les suites de son 
arrestation. Compromis dans le complot dit de VHippo- 
dromCy il avait connu un instant Bellemare, alors pri- 
sonnier comme lui à Sainte-Pélagie. Cette rencontre, 
toute fortuite, suggéra l'idée de s'emparer de lui, pour 
donner un certain corps à l'affaire Bellemare. « Gela se 
passait à neuf heures; à minuit, j'étais arrêté; à la même 
heure, on arrêtait un ouvrier cordonnier, Pascal Lange, 



LÀ LOI DE SÛRETÉ GËNÊ&ALB 99 

qui, lui aussi, avait connu Bellemare à Sainte-Pélagie. 
Lange fut interrogé une fois pai* H. le juge d'instruc- 
tion Braulty puis il n'entendit plus parler de rien ; moi, 
je ne fus pas interrogé du tout. J'étais du reste fort 
tranquille, n'ayant absolument rien fait qui pût me 
compromettre, et certain que Bellemare était incapable 
de porter contre moi une accusation fausse. En effet, 
plus tard, lorsque j'allais en Afrique, un de mes gen- 
darmes me montra ma feuille signalétique, et j'y vis 
qu'on m'y reprochait seulement — d'avoir connu les 
projets de Bellemare. 

» Néanmoins les jours se suivaient et se ressemblaient 
au dépôt de la Préfecture. On ne m'interrogeait pas, 
mais je ne sortais pas pour cela ; un jour j'appris que 
Bellemare,— reconnu atteint d'aliénation mentale, — avait 
été conduit à Bicetre. Donc il n'y aurait pas de procès! 
Donc j'allais être mis en liberté ! 

» Mais les semaines s'écoulèrent sans que rien fût 
modifié dans ma situation. Enfin, un jour, au bout de 
trois mois, je fus mandé à la Préfecture. Je descendis, 
et je me trouvai en face d'un commissaire de police 
qui me lut un arrêté de M. BillauU, ministre de l'inté- 
rieur, portant en substance que, vu le rapport de 
M. Piétri, préfet de police, vu le décret du 8 décem- 
bre 1831, vu le jugement du tribunal correctionnel qui 
m'avait condamné à un an de prison pour société se- 
crète, j'allais être transporté à Cayennc. 

» Cet arrêté était fort en règle ; le décret du S dé- 
cembre très-formel : il n'y avait rien à dire* Je me 
bornai donc à demander au commissaire de police 
quand aurait lieu le départ et si j'aurais le .temps de 



)00 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

taire quelques préparatifs. Le commissaire, fort poli du 
reste et presque ému, me répondit qu'il l'ignorait et de 
m'enquérir auprès de M. le préfet. Je m'adresse au 
préfet, pas de réponse. Cela sentait mauvais, et me 
voilà m' attendant à être enlevé le soir môme, sans pou- 
voir embrasser ma mère, sans voir mon père, qui était 
en ce moment absent. 

» Heureusement, nous n'étions à Paris que deux po- 
litiques en partance, et l'on ne pouvait pas faire pour 
nous seuls les frais du transfèrement. On attendit qu'il 
y eût à laj Roquette assez de forçats dis(M)nibles pour 
remplir une voiture cellulaire. Grâce à ce répit, ma 
famille put se mettre en campagne. Une parente de ma 
mère, qui connaissait quelques personnes du monde of- 
Hciely s'employa avec cette activité que savent mettre 
les femmes quand on en appelle à leur dévouement, et 
elle parvint à faire changer Cayenne en Lambessa. Je 
lui en fus profondément reconnaissant, surtout pour les 
miens, dont la douleur et les inquiétudes étaient ainsi 
allégées de moitié, car pour moi j'ai la vie dure, et j'ai 
idée queje miserais tiré de Cayenne comme de Lambessa. 

i> EnQn, un soir, on m'emmena à la Roquette. Je 
trouvai au greffe Pascal Lange, qui arrivait de Mazas. 
Lui aussi s'était attendu, pendant deux mois, tous les 
jours, à être mis en liberté ; lui aussi, on Tavait mandé 
devant un commissaire de police, qui lui avait lu un 
arrêté de transportalion. Seulement, sa pauvre vieille 
mère, sa mère iniirme qu'il soutenait de son travail, 
n'avait pas de relations en haut lieu, et il s'en allait à 
Cayenne ! 

^ A la Roquette, on nous rasa, on 'nous coupa les 






LA LOI DE SÛRETÉ GÉNÉRALE [iOl 

cheveux, on nous désliabilla, et Ton nous revêtit de 
l'habit gris, Tljabit des condamnés pour vol. Le lende- 
main, nous partions pour Marseille et Toulon en voiture 
cellulaire : trente-six heures de route par un froid gla- 
cial, les fers aux pieds. Je m'arrêtai & Marseille ; Lange 
continua sa roule jasqu'à Toulon. Quant à moi, sans 
vouloir insister et sans donner de détails, j'affirme, — 
car il faut qi^e ces choses-là soient sues, — que de 
Marseille jusqu'au jour de mon arrivée à Lambessa, je 
vécus en promiscuité absolue avec quatre forçats, cou- 
chant sur le même lit de camp, mangeant à la même 
gamelle, accouplé avec l'un d'eux quand nous traver- 
sions une ville, enchaîné par les pieds à la même barre 
-sur le bateau. Je dois dire du reste que ces quatre mal- 
heureux étaient fort convenables, discrets, et que je 
n'eus aucunement à m'en plaindre. Pascal Lange ne 
resta pas à Cayenne jusqu'à l'amnistie, il fut transféré 
en Algérie. Hais hélas! son séjour à Cayenne dura assez 
pour qu'il y ait contracté les premiers germes d'une 
cruelle maladie; et maintenant, Pascal Lange, un des 
esprits les plus libres et les plus joyeux, un des cœurs 
les plus dévoués et les plus généreux que j'aie connus, 
qui de Cayenne et d'Algérie trouvait le moyen d'envoyer 
à sa mère un peu d'argent. Lange est brisé par la 
souffrance : il est paralysé des membres inférieurs. Il a 
trente-six ans à peine, il a conservé toute son intelli- 
gence, toute sa volonté, et il est condamné à l'inaction, 
à l'immobilité presque absolue. 

» De Bellemare on n'a jamais entendu parler. Est-il 
mort à Bicêtre? Vit-il dans quelque' cabanon? Nul ne le 
sait. » 



t02 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

L'auteur de cette lettre, qui serait, dit-il, revenu de 
Cayenne parce qu'il a la vie dure, est au moins revenu 
de Lambessa, puisqu'il est aujourd'hui député. De pareilles 
lettres (on en a publié un grand nombre) forment le plus 
frappant commentaire de la loi des suspects. 

Voilà le récit sommaire de l'attentat du 2 Décembre 
1851, aujourd'hui trop oublié. C'est beaucoup, pour un 
peuple un peu léger, qu'un quart de siècle ; et d'ail- 
leurs, la date de 1870, qui se place entre nous et ces 
souvenirs, arrête la pensée ; il semble que l'histoire 
commence là. Je passe sur les dix-huit années du règne 
inauguré par le 2 Décembre. On les résumerait, pour le 
régime intérieur, en quatre mots : les commissions 
mixtes, la loi de sûreté générale, le régime administra- 
tif de la presse, les candidatures officielles : aucune li- 
berté; 

Et y pour les faits extérieurs, en quatre mots aussi : 
Sébastopol, l'unité italienne tronquée par la paix de 
Villafranca, le Mexique, Sadowa : aucune alliance. 

A présent, je puis dire les origines de la guerre con- 
tre la Prusse. 



LIVRE DEUXIEME 



LA GUERRE DE 1870 



L'Empire laisse égorger le Danemark* 

Quand le peuple de Paris a renversé l'empereur 
Napoléon III dans la journées du 4 septembre 1870, il 
lui reprochait d'avoir perdu la France en faisant la 
guerre sans y ôtre contraint, en la commençant sans 
préparation suffisante, en la dirigeant sans capacité, en 
sacrifiant la patrie à la dynastie. 

L'immensité de notre ruine aurait suffi pour expli- 
quer la chute d'une dynastie séculaire, libérale, glo- 
rieuse. 

Mais ici, il s'agissait d'un Empire inauguré par la 
trahison, consolidé par la terreur; qui, jusqu'au 19 jan- 
vier 1870, avait refusé au pays les libertés nécessaires, 
qui avait encouragé le luxe malsain et les spéculations 
véreuses, qui ne pouvait invoquer comme titres de 
gloire qu'un succès très-chèrement payé à Sébastopol, 



106 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

et une campagne en Italie, heureuse au point de vue 
militaire, d'une habileté très-contestable à tous les 
autres points de vue; qui enfin avait jeté dans la 
guerre du Mexique, sans profit et sans honneur, Tor et 
le sang de la France. 

Le peuple avait-il raison dans sa colère? 

Les ministres du dernier règne disent à présent 
qu'ils n'ont jamais voulu la guerre, qu'ils l'ont subie 
malgré eux. Nous verrons ce qu'il en faut croire. S'ils 
avaient conscience de l'inanité du prétexte qui fut invo- 
qué, ils sont inexcusables de l'avoir porté à la tribune 
avec une feinte indignation. S'ils regardaient la guerre 
comme contraire aux intérêts du pays, pourquoi ne se 
sont-ils pas retirés, laissant la responsabilité à d'autres, 
et donnant, par leur retraite, à l'Empereur, un avertis- 
sement qui l'eût peut-être arrêté ? Ils n'ont pas seule- 
ment à se justifier d'avoir fait la guerre ; il faut qu'ils 
expliquent comment ils ont pu se décider à la faire, 
dans les conditions d'infériorité où nous nous trouvions. 
Ils ne se laveront pas en disant qu'on les a trompés. 
Des hommes qui ont le sentiment de leur devoir ne 
jouent pas une telle partie à l'aveugle. Les chefe de 
ser\ice s'étonnent de ne pas avoir été interrogés. Au 
premier mot; ils auraient dit la vérité; ils auraient ma- 
nifesté leur épouvante. On disait tout haut à la tribune 
et dans la presse, que la guerre du Mexique avait réduit 
nos effectifs, vidé nos arsenaux; qu'il fallait des années 
pour nous refaire. Pendant que nos ministres Tigno- 
raient ou ne prenaient pas la peine de s'en assurer, on 
le savait à Berlin; on le répétait dans toute l'Europe. 
Avions-nous seulement un plan de campagne? On se 



AFFAIRE DES DUCHÉS 107 

hâta de déclarer la guerre, sans autre motif que l'intérêt 
prétendu de la dynastie; et le lendemain , on chercha 
comment on la ferait, avec quelles troupes, avec quelles 
armes, sous quels généraux. Voilà nos ministres. 

Mais les ministres importent peu. Les ministres tom- 
bés ne sont plus rien ; ils sont moins que rien, quand 
ils tombent pour une telle cause. Il n'en est pas de 
même d'une dynastie. 

Une dynastie a la vie dure. On a beau la chasser. 
Pendant son règne, elle était un malheur; après sa 
chute, elle est une menace. Aujourd'hui empereur, 
demain prétendant. C'est cette responsabilité là qu'il 
faut approfondir, non celle des ministres. 

Que voulait l'Empereur ? A-t-il aussi cédé malgré lui ? 
n était le maître, il a fait la guerre : donc il est cou- 
pable; il l'a faite contre le vœu de la nation, donc il 
est deux fois coupable. Qu'il ait, ou non, cédé îtux exci- 
tations de l'impératrice et de quelques ambitieux qui 
l'entouraient, cela importe peut-être pour lui, non pour 
sa race. H a agi par ambition, ou par aveuglement, ou 
par faiblesse ; mais tous ceux qui sont morts dans cette 
guerre, sont morts par lui; ceux qui ont été ruinés, 
sont ruinés par lui; ceux qui ont perdu leur nationa- 
lité. Tout perdue par lui. C'est par lui que la France est 
déchue. C'est lui qui a donné à là Prusse l'Alsace-Lor- 
raine. Voilà l'Empereur. 

Encore une fois, ces griefs sont-ils fondés ? Que l'his- 
toire réponde. 

Pour se rendre compte des causes de la guerre de 
1870, il faut remonter jusqu'à Sadowa, et approfondir 
les causes et les conséquences de ce grand événement. 



108 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

Soit que la Prusse ait fait la guerre à la France pour 
poursuivre sa Yictoire, ou que la France ait fait la 
guerre à la Prusse pour se relever de sa défaite, c'est 
à Sadowa que commence la série de nos revers. 

Le cx)nflit entre la Prusse et l'Autriche a eu pour 
occasion l'affaire des duchés de l'Elbe : le Sleswig et le 
Holstein. Ces duchés, depuis plusieurs Isiëcles, appar- 
tenaient à la couronne de Danemark, mais avec cette 
différence que, pour le Danemark proprement dit, les 
femmes étaient admises à l'hérédité, et que, dans les 
duchés, elles en étaient exclues. Le roi Frédéric VU, 
n'ayant pas d*enfants et voyant que son oncle, le 
prince Frédéric-Ferdinand, héritier présomptif, n'en 
avait pas, changea l'ordre de la succession au trône et 
appela à lui succéder son parent le duc de Sleswig- 
Holstein-Glûcksbourg, écartant la postérité féminine de 
son aïeul le roi Christian VII, dans la pensée de rendre 
désormais indissoluble l'union dos duchés et du Dane- 
mark. Pour rendre ce règlement solide, le roi voulut 
qu'il fût garanti par les grandes puissances de l'Europe. ' 
Une conférence eut lieu à Londres à cet effet en 18S2. 
L'Angleterre, la France, la Suède, la Russie, l'Autriche 
et la Prusse y furent représentées. Non-seulement les 
grandes puissances ainsi réunies acceptèrent la nou- 
velle loi de succession et le successeur désigné, mais 
elles décidèrent que, dans l'intérêt de l'Europe, autant 
que dans celui du Danemark, les duchés continueraient 
à faire partie intégrante de la monarchie. L'empereur 
de Russie avait des droits sur le Holstein, comme repré- 
sentant des Holstein-Gottorp : il y renonça; le duc 
d'Augustenbourg, chef d'une brancne cadette, en avait 



AFFAIRE DES DUCHÉS 109 

aussi; on lui offrit, pour prix de sa renonciation, une 
somme de dix millions qu*il accepta. Le traité de 1832 
fut suivi d'une loi votée la même année par le Risgrad, 
et la nouvelle organisation se trouva consacrée par la 
volonté du roi, le consentement du peuple et l'autorité 
des grandes puissances de l'Europe. Frédéric VI [ mourut 
en 1863, et le duc de Slesvig-Holstein-Glûcksbourg lui 
succéda, sans aucune opposition, le 13 novembre de la 
même année, sous le nom de Christian IX. C'est le 
père du roi de Grèce, de la princesse de Galles et de la 
princesse Dagmar, mariée en 1866 au grand-duc 
héritier de Russie. 

Très-peu de temps après l'avènement de Christian IX, 
H. de Bismark, au nom de la Prusse, contesta, non 
pas la légitimité de ses droits au trône, mais l'annexion 
des duchés à la monarchie danoise. L'opinion publique 
en Allemagne lui donnait raison. C'était le temps où 
les démocrates songeaient à constituer « la grande 
patrie allemande, d M. de Bismark y songeait aussi; 
non pour faire une Allemagne libre, mais, au contraire, 
pour asservir toute l'Allemagne sous la Prusse afin dv 
donner des lois à l'Europe. 11 fit revivre les droits du 
duc d'Augustenbourg et prétendit que le traité de 1832 
était sans valeur, parce que, le Holstein étant pays alk- 
mand et faisant partie de la Confédération, la dièle 
aurait dû être consultée. 

On pouvait s'étonner que M. de Bismark, ennemi 
de toute doctrine liiiérale dans son pays, prit en main 
la cause du duc d'Augustenbourg. Ce prince, en 1848, 
avait soulevé les duchés contre le roi de Danemark, 
leur souverain légitime; il leur avait donné, selon l'es- 



110 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

prit du temps, une Constitution assez libérale; et c'était 
la Prusse elle-même, aidée de T Autriche, qui, en 1851, 
avait chassé le duc d'Augustenbourg et remis le Slesvig 
et le Holstein sous Tautorité du roi. Quant à la diète, il 
est vrai qu'en 18S2, elle n'avait pas été consultée ; on 
avait cru, à cette époque, qu'une délibération, dans la 
situation générale des affaires, ne serait pas sans péril ; 
mais plusieurs États importants de la Confédération, le 
Hanovre, la Hesse, le Wurtemberg, la Saxe, avaient 
adhéré au traité. Quoi qu'il en soit, la diète ne 
rechercha pas quelles pouvaient être les vues secrètes 
de M. de Bismark, elle adopta ses conclusions et or- 
donna l'exécution fédérale. 

Le Danemark fit toutes ses réserves sur le bien jugé 
de la décision, en ce qui concerne le Hol^ein ; et ce- 
pendant, comme il s'agissait d'une province allemande 
faisant partie de la Confédération et soumise, par con- 
séquent, à l'autorité de la diète, il se soumit provisoire- 
ment et accepta l'exécution fédérale pour ce duché. 
Mais le Sleswig n'était pas allemand ; il ne l'avait ja- 
mais été ; il comptait à la vérité de nombreux Alle- 
mands sur son territoire, parce que c'est la condition 
des pays frontières d'être pénétrés par la population des 
peuples voisins ; mais il n'en était pas moins danois 
par son origine, par son histoire, par son organisation 
politique. La diète, en l'associant au Holstein, com- 
mettait une usurpation manifeste. Le Danemark évacua 
le Holstein, se retira sur le territoire du Sleswig, der- 
rière l'Eider, qui sépare les deux duchés, et déclara 
que si les troupes de la diète franchissaient cette limite, 
il résisterait par les armes. Le Hanovre et la Saxe, qui 



AFFAIRE DES DUCHÉS 111 

avaient accepté la mission de procéder à l'exécution 
fédérale, occupèrent le Holstein militairement. 

On en était là, lorsque tout à coup l'Autriche et la 
Prusse (l'Autriche poussée par la Prusse) se chargèrent, non 
comme membres de la Confédération, mais comme signa- 
taires du traité de 18S2, d'achever la dépossession du 
Danemark, annonçant, par une note identique, en date 
du 31 janvier 1864, qu'elles s'engageaient à soumettre 
à l'appréciation des grandes puissances les arrange- 
ments définitifs destinés à remplacer le traité de 18S2. 
Une armée de 80,000 hommes, formée du contingent 
des deux nations, passant sur le Holstein, se jeta sur le 
Danewirke, retranchement formidable construit au 
dixième siècle contre les invasions des Allemands, sur 
une ligne parallèle à l'Eider, et qui, réparé et complété 
au douzième siècle et au quatorzième, mais ravagé par 
le temps, forme encore une importante ligne de dé- 
fense. Les 15,000 Danois qui défendaient cette fron- 
tière furent culbutés après une résistance vigoureuse, et 
se jetèrent, réduits d'un quart au moins, dans l'île 
d'Alsen. 

C'est alors que l'Angleterre, qui avait pris une part 
importante au traité de 18S2, proposa une conférence. 
Cette ouverture fut acceptée, même par l'Autriche et 
par la Prusse, qui d'ailleurs s'y étaient engagées au dé- 
but de l'expédition. Non-seulement la France se fit re- 
présenter à la conférence, mais il paraît que ce fut elle 
qui demanda la présence d'un député de la diète. Ce 
député fut M. de Beust, alors ministre de la Saxe, qui 
a été depuis premier ministre en Autriche. 

Dans la conférence, les diplomates allemands et sur- 



Ii2 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

tout les diplomates prussiens tirent la déclaration sui- 
vante : « Les plénipotentiaires des puissances alle- 
mandes ont reçu Tordre de demander que les duchés 
de Holstein et de Slesvvijj^ soient séparés du royaume de 
Danemark et réunis sous l'autorité héréditaire du prince 
d'Augustenbourg. » L'Angleterre, la Russie, la Suède 
soutinrent énergiquement le ministre du Danemark, qui 
demandait le maintien pur et simple du traité de iSM. 
La protection de la France était particulièrement due 
au Danemark, à qui sa fidélité pour notre cause avait 
coûté, en ISIS, la couronne de Norwége. Il est vrai que 
les duchés se plaignaient de leur Constitution politique; 
mais le gouvernement français n'était pa^ en droit de 
se montrer exigeant pour la liberté intérieure des autres 
peuples. Nul doute que s'il s'était joint à l'Angleterre, à 
la Russie et à la Suède pour résister aux prétentions 
allemandes, l'intégrité du Danemark n'eut été sauvée. 
Il prit un biais inattendu ; il demanda que la population 
des duchés fût consultée; c'était donner les duchés à 
l'Allemagne. 

La Prusse, en prenant les intérêts du duc d'Augus- 
tenbourg, la France, en soutenant le principe des na- 
tionalités et le droit, pour les populations, de disposer 
d'elles-mêmes, étaient-elles sincères? 

L'empereur Napoléon III regardait comme le principe 
fondamental de la politique moderne, le droit pour un 
peuple de choish* sa nationalité et la forme de son 
gouvernement. Sur cette théorie repose le dogme tout 
nouveau de la légitimité de la dynastie impériale. La 
France, en 1804, avait voté le premier Empire; elle 
n'avait pas été consultée depuis ce vote : donc elle 



AFFAIRE DES DUCHÉS II3 

appartenait à Napoléon I«' et à ses descendants. Con- 
sullée de nouveau en 1851 et 18S2, elle s'était donnée 
de nouveau. Ces plébiscites étaient sans doute révoca- 
bles, car la souveraineté populaire n'abdique pas, ne 
s'épuise pas ; mais révocables par un autre plébiscite, 
rendu dans la même forme. L'Empereur appliquait à la 
politique internationale ces principes de sa politique in- 
térieure. Quant à H. de Bismark, sans se prononcer sur la 
valeur de la théorie, il acceptait les bénéfices de la consé- 
quence. Il savait que cette théorie une fois admise met- 
trait fin à la politique en vertu de laquelle les Étals 
ont un droit les uns sur les autres pour tout ce qui 
touche aux intérêts généraux de l'Europe et à la sécu- 
rité commune ; mais il savait surtout qu'elle est infaillible- 
ment la réponse d'un peuple quand il est interrogé après le 
fait accompli. On lui accordait le fait : il n'avait nul 
souci du droit. « Je te tiens pieds et poings liés; mais 
je reconnais que tu es libre, et même souverain : dé- 
cide que tu m'obéiras fidèlement, ou je vais à l'instant 
te jeter par la fenêtre. » C'est ainsi que le second et le 
premier Bonaparte entendaient le suflrage universel et 
la souveraineté populaire dans l'application. Mais pour- 
quoi M. de Bismark se serait-il demandé si la France 
aurait volé avant le 18 Brumaire, le 28 Floréal et le 2 
Décembre, comme elle a voté le lendemain? Il lui suffi- 
sait de savoir que, si le Sleswig et le Holstein exer- 
çaient, eux aussi, leur souveraineté, ils seraient occupés 
à ce moment-là par 80,000 Allemands et défendus par 
15,000 Danois. On n'est injuste ni envers l'empereur 
Napoléon, ni envers M. de Bismark, en disant que le 
premier songeait seulement à s'assurer la bienveillance 

8 



114 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

de la Prusse pour obtenir d'elle la rétrocession des Pro- 
vinces rhénanes, et que le second était plus qu'indiffé- 
rent, comme la suite des événements va le démontrer, 
aux intérêts de la diète allemande et aux droits du duc 
d*Augustenbourg » 

Les puissances, devant l'attitude nouvelle de la 
France, avaient modifié leurs résolutions. Elles avaient 
concédé l'indépendance du Holstein, en y ajoutant 
môme une portion du SIeswig, comprise entre TEider 
et le Danewirke, qui serait devenu la frontière danoise; 
mais elle maintenait la connexion avec le Danemark 
pour le reste du duché. Ce fut encore la France qui 
résista, en demandant le vote des populations, même 
pour le SIeswig, sous prétexte que le nombre des Alle- 
mands y balançait assez exactement celui des Danois. 
Cette prétention rendit tout arrangement impossible ; 
la conférence fut rompue sans résultat. 

Aussitôt la Prusse fait sortir du Holstein les faibles 
contingents du Hanovre et de la Saxe; elle en expulse 
aussi le duc d'Augustenbourg, au nom de qui elle avait 
commencé la lutte. Elle ne reconnaît plus ses droits à 
ce moment, ses droits, qui ont été le prétexte unique 
de la guerre, et qu'elle vient, tout présentement, de 
défendre au sein de la conférence. Elle déclare que les 
syndics de la couronne de Prusse sont saisis de la ques- 
tion pendante entre le roi de Danemark et le prince; 
qu'ils vont examiner et peser avec le plus grand soin 
les droits de chacun, et provisoirement, elle reste en 
possession. 

Cette déclaration inattendue mit fin au concert qui 
s'était établi entre la Prusse et l'Autriche, l'Autriche 



AFFAIRE DES DUCHËS 115 

tenant pour le duc d'Âugustenbourg, conformément aux 
déclarations communes, la Prusse s'en référant s^ux syn- 
dics de la couronne avec l'intention, enfin évidente, de 
s'approprier les duchés. On était sur le point d'en venir 
aux hostilités, lorsque intervint la convention de Gastein 
(14 août 186S), qui ne pouvait être qu'un répit avant la 
guerre. Par cette convention, l'Autriche garde provisoire- 
ment le Holstein, où elle ne peut accéder qu'en traversant 
toute l'épaisseur de la Prusse; la Prusse garde le Sles- 
wig, dont elle est séparée par le Holstein. Le Holstein, 
pour l'Autriche, est un dépôt. Le Sleswig, pour la 
Prusse, est une conquête. Elle l'a entendu ainsi dès 
l'origine, sans l'avouer : elle le déclare à présent, en 
s'appuyant sur le jugement des syndics de la couronne, 
qui ont prononcé la nullité des droits du duc d'Augus- 
tenbourg. En vertu de cette sentence, que la Prusse 
veut imposer à tout le monde, le traité de 1833 était 
excellent, et les duchés sont la propriété légitime du roi 
de Danemark. Mais au lieu de dire : « Je lui ai fait la 
guerre injustement, je lui restitue son bien, et j'y ajoute 
même des dommages-intérêts pour l'indemniser des 
pertes de toute nature que je lui ai occasionnées », elle 
soutient qu'ayant conquis les duchés sur le véritable 
propriétaire, et traité depuis la guerre avec le vaincu, 
elle est régulièrement substituée à ses droits. En con- 
séquence, elle punit avec la dernière rigueur toute 
manifestation en faveur du duc d'Augustenbourg et 
de l'indépendance des duchés. Elle trouve dans cette 
politique, outre l'avantage de s'étendre, celui de faire 
une guerre où elle espère fermement l'emporter, grâce 
à l'appui de l'Italie, qui s'engage à entrer dans la 



116 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

Vénétie dès que les hostilités seront commencées, et à 
diviser ainsi l'armée autrichienne. Si la Prusse, grâce 
à la coopération de Tltalie, met en déroute son ennemi 
séculaire, elle n'a plus de rivale en Allemagne, et de- 
vient, par son action désormais sans contre-poids sur 
la Confédération germanique, la puissance prépondé- 
rante de l'Europe. La France, par une conséquence 
nécessaire de ce prodigieux accroissement de la Prusse, 
descend du premier rang au second. Cependant le gou- 
vernement impérial, abandonnant l'Autriche après avoir 
abandonné le Danemark, se déclare indifférent à ce 
qui va se passer. La Prusse ne lui en demandait pas 
davantage. Voici les paroles prononcées par Tempereur 
Napoléon III dans le discours de la couronne : 

« A l'égard de l'Allemagne, mon intention est de 
continuer à observer une politique de neutralité qui, 
sans nous empêcher parfois de nous affliger ou de nous 
réjouir, nous laisse cependant étrangers à des questions 
où nos intérêts ne sont pas directement engagés. » 

Telle était la situation en mai 1866, au moment où 
la discussion sur les affaires générales s'engage au sein 
du Corps législatif, à propos d'un appel de 100,000 
hommes. C'est la veille de Sadowa. 



Ww 



II 



L'Empire laisse égorger i' Autriche. 

M. Rouher, ministre d'État, ouvrit la discussion eu 
insistant de nouveau sur les déclarations de TEmpereur. 
a Nos efforts en faveur du maintien de la paix n'ont eu 
pour limites que la ferme volonté de ne faire contracter 
à la France aucune obligation (Très-bien! très-bien I) et 
de maintenir sa liberté d'action vis-à-vis des puissances 
engagées. Dans ces questions , qui n'affectent , après 
tout, ni l'honneur, ni la dignité, ni les intérêts directs 
de notre pays, n'était-il pas du devoir du gouvernement 
de l'Empereur, après avoir proclamé hautement ses 
tendances pacifiques, de respecter et de pratiquer les 
règles d'une neutralité loyale et sincère, et par consé- 
quent, de demeurer, en face d'événements compliqués, 
libre de ses déterminations? » 

« — C'est tout ce qu'on nous demande en Allemagne, 



118 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

répondit M. Thiers. Ce qu'on nous demande en Alle- 
magne, non pas du côté des petits États, mais du côté 
que j'appellerai le côté dangereux, le côté ambitieux, 
c'est tout simplement rindi£férence de la France. Or, 
Messieurs, ajoutait-il, c'est cette indifférence que je 
crains. » 

On savait en Prusse (une lettre de M. Benedetti, notre 
ambassadeur à Berlin, en date du 8 juin 1866, en fait 
foi) qu'il suffisait d'une simple manifestation de nos 
sympathies pour entraver les progrès de H. de Bis- 
mark et mettre l'Autriche en situation d'infliger à la 
Prusse la plus cruelle des humiliations. 

Cela paraissait si évident qu'à Berlin on n'avait pas 
osé compter sur notre indiflférence, et qu'on en était 
aussi surpris que charmé. 

« Notre attitude aux conférences de Londres et notre 
réserve durant la guerre contre le Danemark, dit H. Be- 
nedetti dans la lettre dont je parle et qu'il adressait de 
Berlin à H. Drouyn de Lbuys, ont considérablement 
atténué Tacrimonie des préventions dont la France était 
l'objet en Prusse. Nos adversaires les plus exaltés ont 
été contraints d'avouer que nous avions montré pour 
rAIIemagne, en nous abstenant de profiter de ses em- 
barras ou de lui créer de faciles difficultés, des senti- 
ments qu'on était loin de nous supposer. » 

En réalité, personne n'était dupe de ces sentiments. 
M. de Bismark attribuait notre abstention, dans un 
moment où nous pouvions l'arrêter court sans tirer 
l'épée, soit à l'inintelligence de nos hommes politiqiies, 
soit au désir d'obtenir pour nous-mêmes des agrandis- 
sements de territoire en compensation de ceux que nous 



SADOWA 119 

lui laisserions prendre. Il profitait de notre faute, se 
promettant bien, quand la Prusse, grâce à notre aveu- 
glement, serait devenue plus forte que nous, de tourner 
cette force contre la France, au lieu de nous permettre, 
comme nous l'espérions, de nous fortifier à notre tour. 

Assurément, les avertissements ne manquèrent ni au ' 
gouvernement ni au Corps législatif. 

tt Un jour peut-être, disait H. Jules Favre, la Prusse 
sera appelée, non pas seulement dans les conseils, mais 
sur les champs de bataille, à devenir notre rivale. Il • 
peut arriver qu'un jour elle ait sous la main 800,000 
hommes à nous opposer. (M. de Geiger : Ce ne sera 
pas de sitôt!) Soufirir sans s'y opposer son téméraire 
agrandissement, ce serait une faute énorme que la France 
ne doit pas commettre. » 

H. Thiers, à cette époque, sans prévoir encore toutes 
les folies qui allaient suivre cette première faute, lisait 
l'avenir comme dans un livre ouvert. Voici les paroles 
prononcées par lui dans la séance du 3 mai : 

« Si la guerre est heureuse à la Prusse, elle s'empa- 
rera de quelques-uns des États allemands du Nord, et 
ceux dont elle ne s'emparera pas, elle les placera dans 
une diète qui sera sous son influence. (Voix nombreuses : 
Cest celai) Elle aura donc une partie des Allemands 
sous son autorité directe et l'autre sous son autorité in- 
directe ; et puis, on admettra l'Autriche comme proté- 
gée dans ce nouvel ordre de choses. 

» Et alors, permettez-moi de vous le dire, on verra 
refaire un grand empire germanique, cet empire de 
Charles-Quint, qui résidait autrefois à Vienne, qui rési- 
derait maintenant à Berlin, qui serait bien près de 



liO SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

notre frontière , qui la presserait, qui la serrerait, et, 
pour compléter l'analogie, cet empire de Charles-Quint, 
au lieu de s*appuyer, comme dans le xv^ et le xvi® siè« 
cle, sur TEspagne, s'appuierait sur l'Italie. » (Mouve- 
ment.) 

Vous ne pouvez approuver cette politique, * disait 
M. Thiers. « Lors même qu'elle vous apporterait un 
accroissement de territoire quelconque, cette politiqu 
n'en deviendrait que plus honteuse, car elle aurait con- 
senti à recevoir un salaire pour la grandeur de la 
France indignement compromise dans un prochain ave- 
nir. » {Très-bien! — Bravos et applaudissements sur 
un grand nombre de bancs.) 

Le Corps législatif applaudissait H. Thiers parce 
qu'il avait du bon sens, et il votait avec les ministres 
parce qu'il avait le tempérament servile. Le gouverne- 
ment, fort de cet appui, qui lui était donné à contre- 
cœur, mais sans réserve» persista dans sa politique 
de neutralité absolue. Il ne donna pas à l'Autriche 
a cette simple manifestation de ses sympathies » qui, 
suivant M. Benedetti, aurait suffi pour dianger la face 
des choses. 

Il n'essaya même pas de peser sur l'Italie. 

Nous avions bien des droits sur cette nation, que 
nous venions de créer ; et, de son côté, elle pouvait, ou 
rendre la victoire de la Prusse facile, en occupant la moi- 
tié de l'armée autrichienne à défendre la Vénétie, ou en 
gardant la neutralité, permettre à l'Autriche de lutter 
avec toutes ses forces contre son redoutable ennemi. 
Ainsi, de toutes façons^ elle devait exercer une influence 
décisive sur les résultats de la guerre. Elle n'aurait pu. 



SADOWA 121 

après notre récent service, et pour un intérêt français 
si évident et si pressant, nous refuser de garder la 
neutralité. Nous ne le lui demandâmes pas. « Nous lais- 
sons ritalie maîtresse d'intervenir à ses risques et 
périls, » disait M. Rouher, dans la séance du 3 mai. — 
« Ajoutez au moins un mot, lui répondait H. Thiers; 
dites à ritalie que, si l'Autriche est victorieuse et veut 
lui faire payer les conséquences de son intervention, la 
France ne prendra pas les armes pour l'en empêcher. » 
Hais ce secours si léger, si négatif, qui n'était pas une 
menace pour l'Italie, qui n'était que l'expression bien 
atténuée d'un désir, le gouvernement ne voulut pas le 
donner à l'Autriche. La faute était si énorme, que le 
Corps législatif parut hésiter. H. Kouher enleva le 
vote en déclarant qu'il venait de recevoir pendant la 
séance même, « une notification officielle émanée de 
l'Italie, la notification qu'elle prenait l'engagement de 
ne pas attaquer l'Autriche... (Très^ienl très-bien!) 
Cela prouve, Messieurs, ajoutait-il d'un ton dogmatique, 
qu'il ne faut pas se hâter imprudemment de discuter 
des questions aussi brûlantes et d'y engager le gouver- 
nement. » Il avait sans doute reçu cette notification, 
puisqu'il le disait. Si elle était formelle, le gouverne- 
ment impérial fut le jouet de l'Italie comme il était déjà 
celui de la Prusse. Je crois plutôt que l'Italie n* envoya 
que des déclarations vagues, et qu'elle comprit, comme 
tout le monde, que l'Empereur laisserait faire; qu'il se 
disait indifférent, et qu'il l'était. Il se leurra, jusqu'au 
bout, de ses espérances d'agrandissement de territoire. 
11 ne vit pas que la Prusse avait battu le Danemark, et 
battait maintenant l'Autriche pour se rendre capable 



122 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

de battre la France. Il était seul en Europe à ne pas 
le voir. Le roi de Prusse s'en cachait à peine. La veille 
de son entrée en campagne, il disait à un diplomate 
allemand, chef de mission et militaire : « Si nous avons 
maintenant la guerre entre nous, nous nous réconcilie- 
rons plus tard en faisant une autre guerre en commun, d 

La bataille de Sadowa eut lieu le 3 juillet 1866, et à 
partir de ce jour, la Prusse fut la maîtresse de l'Alle- 
magne. Elle le devait, en grande partie, aux fautes de 
notre politique. On répéta de tous côtés, à Paris et en 
Europe : a Le véritable vaincu, c'est la France. » 

Cependant la paix générale n'était pas sérieusement 
menacée. H. de Bismark avait franchi deux étapes. Il 
voulait certainement aller plus loin, diriger contre nous 
cette force que nous l'avions aidé à créer, de nos mains 
complaisantes ; mais il ajournait ses projets ; il voulait 
d'abord consolider et organiser son nouveau pouvoir, 
compléter ses moyens d'action. Même en 1870, il ne 
croyait pas le moment venu d'agir ; nous en verrons la 
preuve. L'empereur Napoléon, de son côté, ne songeait 
pas dans le début à reconquérir les Provinces rhénanes par 
la force des armes. Il croyait les obtenir parla voie des 
négociations; et M. de Bismark, qui voulait gagner du 
temps, se gardait bien de lui opposer un refus formel. 



m 



L'Empire négocie avec la Prusse victorieuse pour obtenir de sa 
loyauté des agrandissements de territoire. 



n est évident que l'Empereur ne laissa faire la gran- 
deur de la Prusse que parce qu'il espérait être payé de 
ses complaisances. Après Sadowa, la Prusse voulait que 
ses agrandissements de territoire fussent reconnus offi- 
ciellement par la France; elle demandait même que 
cette reconnaissance fût immédiate. L'Empereur comp- 
tait bien l'accorder, mais il comptait se la faire payer 
et se faire en même temps payer Sadowa. A la date du 
3 août 1866, H. Drouyn de Lhuys, notre ministre des 
affaires étrangères, écrit ces propres paroles à M. de 
Goltz, ambassadeur de Prusse à Paris : « Toutes les 
fois que, dans mes conversations avec vous, j'ai abordé 
la question des changements territoriaux qui pourraient 
avoir lieu au profit de la Prusse, je vous ai exprimé la 
confiance que le cabinet de Berlin reconnaîtrait l'équité 
et la convenance d'accorder à l'Empire français des 
compensations de nature à augmenter, dans une cer- 
taine proportion, sa force défensive. » Il n'y a pas à se 



\U SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

inépi*eDdre sur cette déclaration ; c'est comme s'il disait : 
« Prenez votre part et laissez-moi prendre, la mienne. » Il 
dit un peu plus loin, dans la même dépèche : a L'Empe- 
reuTy en interposant ses bons offices pour le rétablisse- 
ment de la paix, n*hésita pas à admettre que la Prusse, à 
la suite de ses succès, pouvait prétendre à une extension 
de territoire comportant de trois à quatre millions d'habi- 
tants. Il ne pouvait d'ailleurs méconnaître que ces agran- 
dissements modiGeraient gravement sur notre frontière 
l'équilibre des forces, d II est certain qu'après avoir 
laissé la bride sur le cou à l'Italie, l'Empereur était 
hors d'état de marchander à la Prusse les fruits d'une 
victoire à laquelle il avait coopéré ; mais puisqu'il vou- 
lait tirer profit de sa complaisance, ne commettait-il pas 
une nouvelle faute, en commençant par concéder à la 
Prusse tout ce qu'elle demandait, au lieu de négocier 
d'abord et de n'accéder aux instances de la Prusse 
qu'après avoir obtenu d'elle les compensations qu'il se 
croyait en droit d'attendre? Ce fut l'Empereur lui-même 
qui prescrivit cette étrange ligne de conduite ; et il le 
fit en dépit des remontrances de M. Drouyn de Lhuys, 
qui sentait bien qu'une fois désarmés par nos conces- 
sions imprudentes, nous n'avions plus rien à espérer. 

Quinze jours après Sadowa, M. de Bismark savait 
déjà par un télégranmie de M. de Goltz, « que l'Em- 
pereur appuierait les annexions dans le nord de l'Alle- 
magne jusqu'au chiffre de quatre millions d'habitants. i> 

Quelle était la nature des compensations réclamées 
par les Tuileries? On désirait tantôt les Provinces 
rhénanes, tantôt la Belgique. Il ne paraît pas qu'on ait 
eu, dans le principe, des idées bien arrêtées. Une note 



NÉGOCIATIONS AVEC LA PRUSSE 1Î5 

de M. Rouher, adressée le 6 août 1866 à M. Conti, 
et qui devait être mise sous les yeux de l'Empereur, 
atteste cette incertitude. IM. Roidier y rappelle d'abord 
que M. de Goltz insiste pour la reconnaissance officielle, 
immédiate, des annexions de la Prusse dans le nord de 
l'Allemagne : a Je lui fis observer que cette question était 
solidaire de celle de la rectification de nos frontières^ 
et que probablement on lui manifesterait la volonté 
de les traiter simultanément. 9 En effet , H. Benedetti, 
-notre ambassadeur à Berlin , avait déjà répondu en ce 
sens à M. de Bismark. M. Rouher explique, dans la 
suite de sa note, qu'il es.t temps de formuler une demande 
précise. S'il parle en son propre nom, il peut demander 
plus pour avoir moins; s'il parle comme ministre, il 
doit demander sur-le-champ la compensation que l'Em- 
pereur veut obtenir : « Faut-il ne demander que les 
frontières de 1814? Faut-il avoir une prétention initiale 
plus vaste? Exprimant une opinion purement person- 
nelle, je peux, sans inconvénient, afficher de grandes 
exigences. Étant l'écho de la pensée impériale, je dois 
avoir un langage rigoureux et correct. 9 

L'opinion personnelle de M. Roidier est qu'il suffirait 
de reprendre les frontières de 1814. Mais il ajoute : 
a Cette rectification obtenue ne vaudrait pas quittance 
pour l'avenir. » Ainsi M. Rouher trouvait sage de s'y 
prendre à deux fois; de s'assurer d'abord l'essentiel, 
c'est-à-dire les frontières de 1814, et de s'acheminer 
ensuite, avec prudence et persévérance, à d'autres 
agrandissements. Il constate que ce n'est pas l'avis de ' 
l'impératrice, a Elle voudrait demander beaucoup ou 
ne demander rien pour ne pas compromett nos pré- 



126 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMRRE 

tentions définitives. » Du côté de rAIIemagne, ou était 
très-opposé à un abandon, quel qu'il fût, d*une portion 
du territoire allemand; mais, que ce fût de bonne foi 
ou non, on se montrait beaucoup moins hostile à des 
agrandissements d'une autre nature. 

L'Empereur lui-même songeait, pour aplanir les dif- 
ficultés, à conclure avec la Prusse un traité qui nous 
assurerait la Belgique. 

Cette idée venait-elle de lui, ou la Prusse nous l'a- 
vait-elle suggérée? Il y a eu à ce sujet des versions con- 
tradictoires. H. de Bismark a produit un projet d'an- 
nexion écrit de la main de H. Benedetti. Celui-ci a 
répondu que ce projet avait été en efiet écrit par lui, 
mais corrigé et annoté sur le bureau de H. de Bismark, 
et dans une conversation où il n'avait pris la plume 
que pour fixer les idées communes avec plus de préci- 
sion. Il affirme expressément, dans une dépêche datée 
de Nickolsbourg le 26 juillet 1866, que c'est la Prusse, 
par l'organe de H. de Bismark, qui a mis la première 
en avant l'idée d'annexer la Belgique à la France. Si 
cela est exact, j'ose dire que la Pi*usse n'a jamais eu 
sérieusement la pensée de donner les mains à une pa- 
reille solution, et que les ouvertures qu'elle a pu 
faire à ce sujet, et que nous acceptions si avidement, 
n'étaient destinées qu'à nous amuser, à nous faire, 
comme on dit, mâcher à vide. M. de Bismark a lui- 
même caractérisé le sens de sa politique à notre égard 
pendant ces négociations. Il dit, dans une circulaire du 
mois de juillet 1870, que, depuis la réorganisation de 
l'Allemagne, la France n'avait pas cessé de tenter le 
gouvernement prussien par des ofires, aux dépens de 



NÉGOCIATIONS AVEC LA PRUSSE 127 

r Allemagne et de la Belgique, a Je n'ai jamais pensé 
qu'il fût possible d'accepter des offres de cette nature. 
Je croyais bien qu'il était utile, dans l'intérêt de la paix^ 
de laisser aux diplomates firançais les illusions qui leur 
sont particulières aussi longtemps que cela serait pos- 
sible, s^ns faire même de promesses verbales... Par ces 
motifs, je me taisais sur les demandes qui m'avaient été 
faites, et je négociais dilatoirement, sans jamais faire de 
promesses. Lorsque les négociations avec le roi des Pays- 
Bas pour l'acquisition du Luxembourg eurent échoué, 
la France me renouvela ses propositions précédentes 
concernant la Belgique. » L'Empereur, on le voit, se 
trompait lourdement en croyant à la sincérité de H. de 
Bismark ; mais il avait raison de croire qu'il serait plus 
facile au ministre allemand de nous laisser prendre la 
Belgique que de blesser l'amour-propre national en nous 
permettant de nous étendre du côté des Provinces rhé- 
nanes. Il disait dans une note dictée à H. Conti, et que 
l'on a retrouvée : « Un acte qui consisterait à régler le 
sort ultérieur de la Belgique de concert avec la Prusse^ 
en prouvant à Berlin que l'Empereur cherche définitive- 
ment ailleurs que sur le Rliin l'extension nécessaire à la 
France depuis les événements dont l'Allemagne vient 
d'être le théâtre, nous vaudra du moins une certitude 
relative que le gouvernement prussien ne mettra pas 
d'obstacle à notre agrandissement dans le Nord. » 

L'Empereur avait tourné ses vues vers l'annexion de 
la Belgique; quand on lui avait fait comprendre la répul- 
sion excitée dans toute la Prusse par la seule idée d'une 
rectification de frontières sur .le Rliin. Battu encore 
dans ses nouvelles espérances, et sentant de plus en 



128 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

plus la nécessité de satisfaire Topinion publique par un 
agrandissement de territoire, il engagea des négociations 
avec la Hollande pour en obtenir, à prix d'argent, la 
cession du grand-duché de Luxembourg. Ces pourparlers, 
presque aussitôt connus en Europe, causèrent une grande 
fermentation dans plusieurs États, et particulièrement 
en Prusse. Le public français ne connut que par la 
presse étrangère l'existence de cette nouvelle négociation. 
n en pouvait sortir la gueire. Nous étions en 1867 ; 
tout le monde, en France, voulait la paix, d'abord pour 
la paix elle-même, et ensuite, parce qu'on avait le sen- 
timent qu'après cette folle et désastreuse expédition du 
Mexique, et en présence des agrandissements nouveaux 
de la Prusse, la paix n'était pas seulement pour nous 
un avantage, mais une nécessité. En Ihnisse, où on 
connaissait peut-être mieux que nous notre véritable 
situation, on avait tenu à notre égard un langage diffi- 
cile à supporter. La Prusse levait le masque, puisqu'il 
ne s'agissait plus de territoires allemands^ et qu'elle ne 
pouvait plus prendre pour prétexte les susceptibilités 
d'amour-propre national. Elle mettait à nu la vanité de 
la politique impériale qui avait donné les mains à ses 
accroissements, et qui, le lendemain de ses victoires, 
lui demandait à elle-même les moyeïis de se défen- 
dre contre elle. Les préoccupations furent si grandes 
que trois demandes d'interpellation venant des parties 
les plus opposées de la Chambre fiirent déposées à 
la séance du 8 avril 1867. Â cette même séance, le 
ministre des affaires étrangères vint lire à la tribune 
un court exposé qui consistait surtout à dire que la 
question avait été soulevée par la Hollande et non par 



NÉGOCIATIONS AVEC LA PRUSSE 129 

la France; qu'elle était encore pendante, mais que, dans 
tous les cas, on ne traiterait de cette acquisition de 
territoire que sous trois conditions: le consentement 
libre du grand-duc de Luxembourg; Texamen loyal des 
intérêts des grandes puissances; le vœu des populations 
manifesté par le suffrage universel. Cela tenait en vingt 
lignes. C'était bien, comme le fit remarquer M. Pelletan, 
parler pour ne rien dire. M. Thiers et M. Berryer main- 
tinrent, énergiquement la nécessité des interpellations. 
M. Berryer demandait la communication des pièces. « Il 
ne s'agit que de conversations, répondait le ministre. 
On ne peut pas communiquer de pièces, parce qu'il n'y 
en a pas. » La fin fut que les bureaux, toujours dociles, 
refusèrent les trois interpellations, et que la France 
dut s'en tenir à ce qu'elle apprenait par les débats des 
parlements étrangers. Elle sut bientôt par cette voie 
que nous n aurions pas la guerre, parce que nous n'au- 
rions pas le Luxembourg. Cette espérance, comme 
toutes les autres, s'en allait en fumée, et Napoléon III 
dut être enfin convaincu qu'il n'obtiendrait rien en 
échange de ce qu'il avait fait pour la Prusse. 

Il reste prouvé jusqu'à l'évidence qu'après Sadowa, le 
gouvernement impérial n'était préoccupé que d'obtenir 
des accroissements de territoire en compensation d 
ceux qu'il avait procurés à la Prusse, et qu'avant Sadowa 
c'était en vue de ces mêmes accroissements qu'il accordait 
à la Prusse, qui osait à peine croire à tant de bonne 
fortune, le bénéfice de notre indifférence. Cette politique 
est bien celle que M. Thiers avait flétrie en 1866, et 
qu'il flagella de nouveau dans la séance du 14 mars 
1867:a Je la connais, cette politique, et je l'avais flétrie d'à- 

9 



130 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

vance Tannée dernière, en VOUS la montrant comme prête 
à accepter un salaire pour le sacrifice des plus grands 
intérêts de la France dans Tavenir. Quoi ! au déshonneur 
de la France, au dommage de ses plus grands inté- 
rêts, on aurait accepté quelques lambeaux de territoire 
pour laisser faire l'unité allemande tout entière ! » 

Mais cette politique, si honteuse en elle-même, devait 
le devenir doublement par Tavortement de toutes nos 
.prétentions. M. Beneâetti avait averti le gouverne- 
ment, avant la, victoire de la Prusse à Sadowa : « Nous 
^ 4ivons contribué, avec les événements, à apaiser les 
appréhensions que la France inspire partout en Alle- 
magne; mais elles subsistent, et elles se réveilleraient 
unanimes et violentes au moindre indice qui laisserait 
soupçonner notre intention de nous étendre vers le 
Rhin. » Il dit un peu plus loin, dans la même lettre : 
« Le prince royal, si profondément pénétré des dan- 
gers de la politique dont il est le témoin, déclarait, il 
n'y a pas longtemps, à l'ambassadeur d'Angleterre, 
avec une vivacité dont mon collègue a été surpris, qu'il 
préférerait la guerre à l'annexion des duchés acquise au 
prix du comté de Glatz. » Le comté de Glatz est un' 
petif territoire de la Silésie, près de la frontière de 
Bohême. M. de Clermont-Tonuerre avait bien pénétré 
l'inanité de nos espérances et la politique tortueuse de 
31. de Bismark, car il écrivait de Berlin, le 30 juin 
1866 : % Le but actuel de M. de Bismark paraît être 
•de prolûç^er notre inaction par un mirage d'acquisi- 
itious territoriales y en rassurant en même temps l'Alle- 
magne coQtre la réalité de ce danger. » Ainsi, nous 
avons eu toute la honte, sans aucun bénéfice. 



NÉGOCIATIONS AVEC LA PRUSSE 131 

Quand Napoléon Ilf vit enfin, à n'en plus pouvoir 
douter, qu'il avait été pris pour dupe, il dut en ressen- 
tir une amertume profonde. Il avait dit et fait dire, 
avant l'événement, que nos intérêts n'étaient pas direc- 
tement engagés dans la guerre de la Prusse contre 
l'Autriche. Mais sMl avait eu réellement quelques illu- 
sions au commencement, il dut les perdre quand la 
ruine de l'Autriche fut consommée. Cette parole « que 
la France avait été vaincue à Sadowa » lui revint de 
tous les côtés avec une force accablante. 

Deux lettres extrêmement graves, venant de deux 
sources bien différentes, lui furent adressées presque à 
la fois, quelques jours après la bataille, quand il était 
encore persuadé qu'il retirerait quelque bénéfice de ses 
complaisances. L'une est de M. Magne, qui fut peut-être 
le plus clairvoyant et le plus réellement utile de ses 
ministres : M. Magne, qui dit carrément les choses, ne 
se sert pas du mot d'indififérence avec lequel on a 
essayé de déguiser la nature de notre politique en 1866. 
11 se sert du mot d'intervention, parce que nous som- 
mes intervenus, en efiet, en permettant l'intervention 
de l'Italie. Voici ses paroles : a Le sentiment national 
serait profondément blessé si, en fin de compte, la 
France n'avait obtenu de son intervention que d'avoir 
attaché à ses deux flancs deux voisins dangereux par 
leur puissance démesurément accrue. Tout le monde se 
dit que la grandeur est une chose relative, et qu'un pays 
peut être diminué, tout en restant le même, lorsque de 
nouvelles forces s'accumulent autour de lui. » On ne 
pouvait pas dire une vérité plus frappante. 
L'autre lettre, datée du 18 juillet 1866, est de. la 



132 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

reine de Hollande, une femme supérieure, fidèlement 
et tendrement attachée à l'Empereur et à sa famille, 
a Vous vous faites d'étranges illusions! Votre prestige 
a plus diminué dans cette dernière quinzaine qu'il n'a 
diminué pendant toute la durée de votre règne. Vous 
permettez de détruire les faibles; vous laissez grandir 
outre mesure Tinsolence et la brutalité de votre plus 
proche voisin; vous acceptez un cadeau, et vous ne 
savez pas même adresser une bonne parole à celui qui 
vous le fait. (Il s'agit de la Vénétie. Au fond, le cadeau 
n'était que la forme prise par l'Autriche pour rendre 
moins amer l'aveu de sa défaite.) Je regretté que vous 
me croyiez intéressée à la question, et que vous ne 
voyiez pas le funeste danger d'une puissante Allemagne 
et d'une puissante Italie. C'est la dynastie qui est 
menacée, et c'est elle qui en subira les suites. Je le dis, 
parce que telle est la vérité, que vous reconnaîtrez plus 
tard. Ne croyez pas que le malheur qui m'accable dans 
le désastre de ma patrie me rende injuste ou méfiante. 
La Yénétie cédée, il fallait secourir l'Autriche, marcher 
sur le Rhin, imposer vos conditions! Laisser égorger 
l'Autriche, c'est plus qu'un crime, c'est une faute. 
Peut-être est-ce ma dernière lettre. Cependant je croi- 
rais manquer à une ancienne et sérieuse amitié si je ne 
disais une dernière fois toute la vérité. Je ne pense pas 
qu'elle soit écoutée; mais je veux pouvoir me répéter 
un jour que j'ai tout fait pour prévenir la ruine de ce 
qui m avait inspiré tant de foi et d'afiection. » ] 






• ' • - 



IV 



L*Empire, après avoir lui-même créé la puissance de la Prusse, 
comprenant, mais trop tard, qu*il n'obtiendra d'elle aucune com- 
pensation, cherche une occasion de se venger et de reconquérir 
son prestige par une guerre heureuse. 



Au moment où cette belle et triste lettre lui parve- 
nait, l'Empereur avait bien d'autres sujets d'amertume. 
Les prédictions de H. Magne se réalisaient avec rapidité. 
Les fautes commises dans Taffaire des duchés, et ensuite 
pendant la lutte entre la Prusse et l'Autriche, avaient 
été mises par M. Thiers dans une lumière si éclatante, 
il avait démontré avec tant de force que notre honneur 
était compromis, que nos intérêts étaient en péril, que 
nous étions livrés à un gouvernement tout à la fois 
despotique et incapable, qu'il était difficile, même aux 
partisans les plus résolus de l'Empire, de ne pas voir 
que la position devenait de plus en plus critique pour 
la dynastie impériale. A l'hostilité des républicains, 
restés irréconciliables depuis 1851, se joignait celle des 
libéraux et de tous les patriotes. On se demandait com- 



13» SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

ment, après tant de sacrifices faits en faveur de lltalie, 
on en était si promptement venu à n'exercer sur elle 
aucune action. On voyait se développer tous les jours 
les conséquences des récents triomphes de la Prusse. 
Ce qui n'était en i86S qu'un petit peuple de dix- huit 
à dix-neuf millions d'hommes était devenu en quelques 
mois la nation la plus puissante de l'Europe, ayant, 
avec une forte organisation et le prestige du succès, 
trente et un millions de sujets directs, et l'hégémonie 
de la Confédération du Nord, bientôt unie peut-être à 
la Confédération 5iu Sud. De qui dépendaient les événe- 
ments, avant la guerre? De la France. De qui dépen- 
daient-ils après la guerre? De la Prusse. Notre gouver- 
nement, qui pouvait tout, n'avait rien essayé pour 
empêcher ce résultat. Il avait déclaré^ dans ses docu- 
ments les plus solennels, que les affaires de l'Allemagne 
étaient sans connexion avec les nôtres, qu'il y demeu- 
rait indifférent. Pendant que cette prodigieuse puissance 
se constituait à côté de nous, contre nous, il avait 
cherché la satisfaction des intérêts dynastiques dans 
quelques accroissements de territoire, et cette politique 
misérable ne lui avait rapporté que des échecs, puisque 
après avoir promené ses espérances d'une province à 
l'autre, il se voyait réduit, en fin de compte, à pro- 
tester de son désintéressement afin de couvrir sa re- 
traite. 

Ces complications fâcheuses coïncidaient avec les 
malheurs de notre échaufiburée dans le Mexique, qui 
venait enfin d'avoir son dénoûment. À l'étonnemenl 
douloureux que cette étrange expédition avait causé 
dans le principe, les demandes successives d'hommes et 



LÀ COUR DÉSIRE UNE GUERRE 135 



'o- 



d'argent avaient déjà fait succéder une véritable et uni- 
verselle indignation, qui dut nécessairement s'accroître 
quand les courriers commencèrent à ne plus nous ap- 
porter que les nouvelles de nos embarras militaires» 
financiers et politiques. Quels récits de gloire et de 
prospérité n'avail-on pas faits à la tribune ! Avec quel 
dédain n'avait-on pas reçu les plaintes et les critiques 
de l'opposition ! Cet Empire créé au delà des mers ap- 
paraissait» au milieu de notre monde prosaïque» comme 
une légende des siècles passés. Il fallut pourtant con- 
céder que tout était perdu, qu'il n'y avait plus de pré- 
texte pour l'illusion» qu'on avait sacrifié ce sang et cet 
or aux visions d'un esprit troublé. Il nous en coûtait 
360 millions, en crédits extraordinaires» plus d'un mil- 
liard sur les budgets ordinaires de la guerre et de la 
marine» et l'élite de notre armée ; car, par une fatalité 
inouïe» nous faisions décimer nos régiments en pure 
perte» à l'autre bout du monde, pendant que la Prusse 
quadruplait ses forces. Croit-on qu'elle eût osé Sadowa 
si elle n'avait connu l'épuisement de notre effectif et 
de notre matériel? Nous étions» par notre folie, hors 
d'état de mettre cent mille hommes sur notre frontière* 
du Nord-Est. La mort de l'empereur Maximilien, qui 
fut connue en France un an après Sadowa, termina 
tragiquement cet épisode de l'histoire du second Emp're. 
On commençait à répéter dans l'entourage du souve- 
yerain ce mot des causes perdues ou compromises i 
« Il y a quelque chose à faire. » Une note de police 
du 30 septembre 1867, qui fut placée sous les yeux de 
l'Empereur^ constate que l'Empire est atteint a dans son 
prestige extérieur, dans la prospérité matérielle du pays 



136 SOOVENIRSiDU QUATRE SEPTEMBRE 

qu'il avait ramenée, dans les garanties mêmes qu'il 
donnait à Toitlre social et aux intérêts conservateurs. » 
On cherchait de tous côtés, et l'Empereur lui-même 
cherchait le moyen de consolider la dynastie, de recon- 
quérir quelque popularité. Parmi ses conseillers les plus 
intimes, les uns voulaient revenir aux exécutions et aux 
sévérités de 1852. 11 y répugnait, car il était plutôt 
porté aux idées d'apaisement, quand son intérêt ne le 
contraignait pas à se montrer implacable. Il suivit 
l'opinion de ceux de ses amis qui rêvaient l'Empire 
libéral, et fit, le 19 janvier 1867, quelques concessions 
dans ce sens. C'était trop peu pour ramener à lui les 
amis de la liberté, et c'était assez pour leur donner de 
nouvelles forces. Après trois années agitées, où l'opinion 
publique se sépara de lui de plus en plus, il prit enfin 
un parti qu'on pouvait regarder comme décisif, en ap- 
pelant le ministère Ollivier. On devait croire qu'il allait 
s'efforcer de faire oublier son origine, et donner désor- 
mais satisfaction aux aspirations libérales du pays; 
mais ce nouveau ministère, toujours préoccupé, comme 
l'Empereur lui-même, de réparer Sadowa, au lieu de 
chercher cette réparation dans l'établissement complet 
et sincère du régime libéral, la demanda au plébiscite, 
que M. Emile Ollivier appelait le Sadowa français : 
« Puisque vous nous parlez du Sadowa prussien, je vous 
dirai que nous avons fait le Sadowa français, le plébis 
cite. » C'était raviver toutes les colères. 

L'Empereur, dans ses difficultés, en appelait à la na- 
tion ; il lui demandait une consécration nouvelle et 
l'absolution de son passé. Le résultat matériel ne pou- 
vait être douteux. La nation lui donna un nombre 



LA CODR DËSIRE UNE GUERRE 137 

d'adhésiODS considérable; mais elle ne lui donna ni son 
cœur ni sa confiance. Les votants ne furent pas rassu- 
rés ; les opposants devinrent de plus en plus irréconci- 
liables; les hésitants se tournèrent du côté de l'opposition. 
En général, on ne crut pas que l'Empire fût raffermi 
par cet expédient ; mais on comprit qu'il se sentait 
ébranlé. 

A Paris, la mort de Victor Noir avait agité violem- 
ment les esprits. Pendant deux jours, on avait pu se 
croire à la veille d'une révolution. Le vote du plébiscite, 
en multipliant les réunions publiques, en donnant aux 
républicains l'occasion de discuter ouvertement l'Empire 
dans les clubs et dans les journaux, leur avait fourni 
en même temps le moyen de se compter et de constater 
l'affaiblissement de l'autorité. Peut-être l'Empereur, ayant 
épuisé toutes les autres ressources pour reconquérir du 
prestige, commençait-il à vouloir la guerre ; il était trop 
éclairé sur la situation, et trop maître de lui pour la 
vouloir immédiatement. Ses amis, ses confidents, se 
divisaient sur celte question, comme, trois ans aupara- 
vant, ils s'étaient séparés sur la question des réformes 
libérales. Ce serait trop généraliser de dire que les 
bonapartistes libéraux voulaient la paix, et que les bo- 
napartistes autoritaires voulaient la guerre ; pourtant il 
y avait quelque chose de cela. M. Buffet, M. Daru 
étaient certainement pour la paix ; M. Ollivier aussi, 
avec certains élans de patriotisme belliqueux, qui le 
rendaient capable d'un moment d'entraînement. Les 
bonapartistes purs, ceux que j'appellerai les légitimistes 
de l'impérialisme, s'en tenaient aux idées du fondateur 
de la dynastie, et faisaient assez peu de cas de la liberté 



138 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

et des libéraux. Ils ne croyaient pas la France capable 
de supporter même cette liberté que M. OUivier lui ver- 
sait à si faible dose. Ils se refusaient surtout à admettre 
que cet essai de pariementarisme pût tourner au profit 
de la dynastie, et en cela ils n'avaient pas tort. Ils vou- 
laient une bataille pour effacer Sadowa et en supprimer 
les conséquences. Us disaient qu'avec une grande vic- 
toire et le verdict récent du suffrage universel, le second 
Empire reprendrait le vol du premier et en finirait avec 
les avocats et les idéologues. L'impératrice était de leur 
bord. On l'entendait répéter, en regardant son fils : 
a Cet enfant ne régnera pas si on ne fait rien pour 
effacer Sadowa. », Tel était l'état des esprits à la cour. 
En France, tout le monde était à la paix. 



La Prusse ayant voulu mettre un prince prussien sur le trône 
d'Espagne, l'Empire exige et obtient la renonciation du préten- 
dant et l'adhésion formelle du roi de Prusse à cette renonciation. 



Le 30 juin 1870, H. Emile Ollivier disait, à la tribune 
du Corps législatif: a Je réponds à l'honorable H.Jules 
Favre que le gouvernement n'a aucune inquiétude; qu'à 
aucune époque le maintien de la paix en Europe ne 
lui a paru plus assuré. De quelque côté qu'il porte ses 
regards, il ne voit aucune question irritante engagée ; 
tous les cabinets comprennent que le respect des traités 
s'impose à tous. Si le gouvernement avait la moindre 
inquiétude, il ne vous aurait pas proposé cette année-ci 
une réduction de dix mille hommes sur le contingent; 
il vous aurait très-nettement demandé de vous associer 
à sa sollicitude, et d'augmenter les forces de notre 
armée. y> 

Cinq jours après« M. Ccchery déposait une demande 
d'interpellation «ingi conçte : a Nous demandons à in- 



140 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

terpeller le gouvernement sur la candidature éventuelle 
d'un prince de la famille royale de Prusse au trône 
d'Espagne. » 

Ce prince était Léopold de Hobenzollem, d'une branche 
cadette de la maison régnante de Prusse, dont le père, 
Charle^Àntoine de HohenzoUem-Sigmaringen , avait 
abdiqué, en 1849, au profit du roi de Prusse, et reçu 
«n échange le titre d'Altesse royale, avec les préroga- 
tives de prince puîné de la maison régnante. Charles- 
Antoine est né en 1811. Son fils atné, le prince Léopold, 
l'ancien prétendant au trône d'Espagne, est né en 1835. 
Un autre de ses fils, le prince Charles, a été élu, en 
1866, prince de Roumanie. L'empereur Napoléon in- 
tervint auprès de la Porte , pour le règlement des 
afiaires intérieures du nouveau souverain, qui lui en 
<3xprima avec efi'usion sa reconnaissance. 

Le lendemain du jour où M. Cochery avait déposé sa 
demande d'interpellation, c'est-à-dire le 6 juillet, M. le 
duc de Gramont, ministre des affaires étrangères, lut à 
la tribune la déclaration suivante : 

« Il est vrai que le général Prim a ofiert au prince 
Léopold de Hohenzollern la couronne d'Espagne, et 
que le prince l'a acceptée. (Sensation,) Mais le peuple 
espagnol ne s'est point encore prononcé, et nous ne 
connaissons point encore les détails vrais d'une négo- 
ciation qui nous a été cachée. (Mouvement.) 

» Nous n'avons cessé de témoigner nos sympathies à 
la nation espagnole et d'éviter tout ce qui aurait pu 
avoir les apparences d'une immixtion quelconque dans 
les affaires intérieures d'une noble et grande nation en 
plein exercice de sa souveraineté ; nous ne sommes pas 



LÀ CANDIDATURE HOHENZOLLERN 141 

sortis, à regard des divers prétendants au trône, de la 
plus stricte neutralité, et nous n'avons jamais témoigné 
pour aucun d'eux ni préférence ni éloignement. {Mar- 
ques t approbation.) 

» Hais nous ne croyons pas que le respect des droits 
d'un peuple Voisin nous oblige à souffrir qu'une puis- 
sance étrangère, en plaçant un de ses princes sur le 
IrAne de Charles-Quint, puisse déranger à notre détri- 
ment l'équilibre actuel des forces en Europe {Vifs et 
nombreux applaudissements) et mettre en péril les in- 
térêts et l'honneur de la France. 

)> Cette éventualité, nous en avons le ferme espoir, 
ne se réalisera pas. 

9 Pour l'empêcher, nous comptons à la fois sur la 
sagesse du peuple allemand et sur l'amitié du peuple 
espagnol. 

» S'il en était autrement, forts de votre appui. Mes- 
sieurs, et de celui de la nation, nous saurions remplir 
notre devoir sans hésitation et sans faiblesse. » 

De longues salves d'applaudissements suivirent ces 
paroles. A gauche, voyant la guerre inévitable après 
une telle imprudence, nous étions consternés. 

H. Gamier-Pagès s'écria, au milieu des murmures les 
plus violents : « Ce sont des questions dynastiques qui 
troublent la paix de l'Europe ! Les peuples n'ont que 
des raisons de s'aimer et de s'enlr'aider. » 

Cette déclaration de M. de Gramont : « Nous ne 
sommes pas sortis à l'égard des divers prétendants au 
trône de la plus stricte neutralité, et nous n'avons ja- 
mais témoigné pour aucun d'eux ni préférence ni 
éloignement, » avait tout lieu de surprendre. 



143 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

C'est une opinion très-générale, et qui paraît établie sur 
les raisons les plus sérieuses, que le gouvernement fran- 
çais avait donné l'exclusion à H. le duc de Hontpensier, 
et que 1( général Prim , blessé de cette intervention, 
avait patronné la candidature du prince de Hohenzol- 
lern par esprit de représailles contre nous. Je ne sais ce 
qu'il faut penser des motifs du général Prim ; c'est un 
détail sans intérêt ; l'intervention du gouvernement fran- 
çais pour empêcher l'élection du duc de Hontpensier 
est un fait d'une importance tout autre. 

Une note autographe de l'Empereur, trouvée dans les 
papiers des Tuileries, explique avec beaucoup de netteté 
les idées et la conduite de son gouvernement à l'égard 
de cette candidature. 

<^ Nous avons, dit TËmpereur dans cette note, un res- 
pect profond pour les décisions de la volonté nationale, 
et si le duc de Montpensier est réellement élu par la 
nation espagnole, nous n'aurons rien à dire. Mais avant 
que cet événement se produise, si toutefois il doit avoir 
lieu, nous tenons à dire notre opinion. Si la nation es- 
pagnole ne veut plus de Bourbons, tant mieux ; mais si 
elle revient sur sa première impression, il me semble 
qu'elle ne. pourrait pas faire un plus mauvais choix que 
d'élever sur le trône un d'Orléans, répétant en Espagne 
l'usurpation de 1830 et donnant à l'Europe le funeste 
exemple d'une sœur détrônant sa sœur. » L'exclusion 
du duc de Hontpensier, si elle eut lieu, comme il n'est 
guère possible d'en douter, fut l'occasion de la candi- 
dature du prince Léopold, et par ce côté-là comme par 
tant d'autres, le gouvernement impérial a été la cause 
de nos malheurs. Cette faute, je le reconnais, lui était 



LÀ CANDIDATURE HOHENZOLLERN 143 

en quelque sorte imposée par sa situation. C^est la con- 
dition d'une dynastie nouvelle d^avoir les yeux fixés sur 
la dynastie qu'elle remplace et de s'efforcer constam- 
ment de la tenir dans un état d'impuissance. Ce qui est 
bien autrement grave, c'est d'avoir fait la guerre sans 
nécessité et sans préparation suffisante. Cette responsa- 
bilité est la plus lourde qui puisse incomber à un gou- 
vernement; et les affreux désastres qui ont suivi si 
promptement la déclaration de guerre rendent cette res- 
ponsabilité accablante. 

J'ai déjà dit que les ministres du 3 janvier n'ont cessé 
de prétendre, avant et après la guerre, qu'ils étaient 
partisans'' de la paix, qu'ils se sont décidés à la guerre 
malgré eux, sous la pression du sentiment national, et 
parce que la France avait reçu un outrage que l'honneur 
ne lui permettait pas de supporter. 

Je n'ai pas à faire la part des responsabilités entre 
les serviteurs de l'Empire. Ce qui importe, c'est que 
l'Empire a fait la guerre, pouvant conserver la paix. Et 
si les ministres du 3 janvier parvenaient à établir qu'ils 
ont fait leurs efforts pour empêcher la guerre, on peut 
dire qu'il n'en résulterait pour eux aucune atténuation 
de leur faute, puisqu'ils auraient seulement prouvé 
qu'ils l'ont commise les yeux ouverts, et qu'en même 
temps la faute de TEmpereur en serait considérable- 
ment aggravée, puisqu'il* aurait été averti, et qu'il aurait, 
par sa volonté personnelle, en dépit de ses conseillers 
responsables, dans un intérêt purement dynastique, 
précipité la France vers l'abtme. Il y a d'ailleurs ici 
plusieurs malentendus qu'il est nécessaire de dissiper. 
D'abord, la déclaration si souvent reproduite, que le 



144 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMRRE 

pays voulait la guerre, est absolument inexacte. J*ai 
parcouru bien des fois le Midi pendant les dernières 
années de TEmpire, depuis Bordeaux jusqu'à Cette; 
j'ai bien vu l'esprit des populations; j'étais en rap- 
ports continuels avec les électeurs de Paris, avec 
ceux de la Marne et de la Haute-Vienne; mes impres- 
sions concordaient absolument avec celles de mes col- 
lègues de l'opposition, dont les relations étaient, comme 
les miennes, très-étendues. Je regarde comme certain 
que les dispositions du pays étaient essentiellement pa- 
cifiques. Il est impossible qu'une nation dont la grande 
masse vit du travail et des affaires ne tienne pas ardem- 
ment à la paix. Quand Louis-Napoléon avait dit à Bor- 
deaux : « L*Empire, c'est la paix, i> il savait bien qu'il 
nous promettait ce que nous désirions le plus, et nos 
aspirations n'avaient pas changé, au contraire. La paix 
était plus désirée que jamais, et j'ajoute qu'elle était 
devenue plus nécessaire, depuis les grandes et aventu- 
reuses entreprises que l'Empire avait fort imprudemment 
multipliées, et qui avaient besoin de pouvoir* compter 
sur un avenir assuré. 

Une enquête, ou plutôt une consultation, a été faite 
par M. Chevandier de Valdrôme, ministre de l'inté- 
rieur, pour se rendre compte des sentiments des dépar- 
tements. Les préfets ont été consultés, et leurs réponses 
ont été publiées. Il n'y est nulle part question d'en- 
thousiasme pour la guerre. Quelques préfets répondent 
que si le gouvernement fait la guerre, il sera soutenu 
avec énergie; le plus grand nombre exprime les 
vœux de la population pour le maintien de la paix. Il 
faut noter qu'à ce même moment; dans beaucoup de villes 



LÀ CANDIDATURE HOHENZOLLERN 145 

et même de simples chefs-lieux de canton, la police pro- 
voquait des manifestations belliqueuses; le mot d'ordre 
venait-il du ministère de Tintérieur ou de quelques fa- 
miliers du château? J'admets cette seconde origine : 
les préfets n'en devaient pas moins conclure que la 
guerre était désirée en haut lieu ; or, il arrive trois fois 
sur quatre que les inférieurs donnent è leurs chefs, au 
lieu des renseignements qui pourraient les éclairer, 
les renseignements qu'ils supposent devoir leur plaire. 
Si donc les préfets ont attesté que les départements 
voulaient la paix^ c'est que l'opinion publique se pro- 
nonçait d'une façon irréfragable. En était-il de même 
à Paris? Pour la grande masse de la population, je le 
crois. Il y eut quelques manifestations guerrières. On 
cria dans les rues : a À Berlin I » Tout le monde crut 
que c'était une sorte de représentation commandée par 
la police. On fut indigné. Pourquoi la police n'aurait- 
elle pas |fait à Paris ce qu'elle a fait notoirement dans 
les provinces? Le soir où le Corps législatif fut réuni 
pour la déclaration de guerre, une bande fort mena- 
çante se porta devant le péristyle, criant : « A Ber- 
lin! » et injuriant les députés de l'opposition, parce 
qu'ils voulaient la paix. La police tout au moins ne 
parut pas ; elle laissa cette manifestation se produire 
sans aucun obstacle. Pendant les journées suivantes, 
Paris était sillonùé de soldats à moitié ivres, criant aussi : 
« A Berlin! » Il suffisait d'un mot de l'autorité pour 
mettre fin à ces promenades, aussi funestes à l'ordre 
et aux affaires qu'à la discipline de Fermée : ce mot ne 
fut pas dit. On assure que quelques membres de 1'/;?- 
ternationaley ayant voulu faire une manifestation paci- 

10 



146 SOUVENIRS DO QUATRE SEPTEMBRE 

fique, furent repoussés par la foule, qu'on se livra à 
des voies de fait sur leurs personnes et que les ser- 
gents de ville furent obligés de les protéger. Cette 
tentative, qui, en tout cas, est restée ignorée, put n'être 
pas comprise dans le quartier où elle se produisit. Les 
membres de Y Internationale n'étaient pas seulement op- 
posés à la guerre, ils étaient opposés au patriotisme, 
ce qui est profondément différent, et le peuple pari- 
sien est avant tout patriote. Il faut bien savoir que 
Y Internationale n'a jamais été populaire dans les ate- 
liers^ elle n'y comptait pas beaucoup d'adhérents, et 
tous ceux qui n'étaient pas pour elle étaient contre 
elle. L'insuccès de celte promenade intempestive et ri- 
dicule s'explique donc de la façon la plus naturelle, 
sans qu'il soit permis d'en rien conclure pour ou con- 
tre les sentiments belliqueux de la population de Paris. 
En parlant de rassemblements tumultueux devant le 
ministère de la justice, M. Piétri, l'ancien préfet, af- 
firme qu'ils eurent lieu « parce que M. Ollivier fut un 
moment soupçonné d'être trop favorable à une solution 
paciBque. » M. Ollivier a été plusieurs fois l'objet de dé- 
monstrations hostiles pendant son ministère; il fut 
même obligé sur la fin de faire barrer la place Ven- 
dôme par un bataillon dMnfanterie. Jamais, non, jamais 
les personnes qui habitaient Paris à cette époque, et qui 
se rendaient compte des événements, n'auraient pu ima- 
giner l'explication qu'en donne Tancien préfet de po- 
lice. M. Émilè Ollivier prétendait qu'il s'était converti à 
l'Empire parce que l'Empire s'était converti à la liberté; 
le peuple de Paris, resté irréconciliable, ne croyait pas 
à la conversion de l'Empire, et; voyant M. Ollivier mi- 



LA CANDIDATURE HOHENZOLLERN 147 

nistre, il raccusait de trahison. Ces émeutes, fort re- 
grettables» n'avaient pas d'autres causes. Il s y joignit, 
dans les derniers jourS; le ressentiment causé par le re- 
fus de donner des armes à la garde nationale; 

M. Piétri dit aussi que la police fut obligée de pro- 
téger la maison de M. Thiers. Pour celui-là, il voulait 
la paix, rien n'est plus authentiquement, plus incontes- 
tablement certain ; mais si la police fut obligée de protéger 
son domicile contre une douzaine d'émeutiers, c'étaient 
des milliers de personnes qui lui faisaient cortège dans 
la rue Royale et la place de la Concorde en poussant 
des cris d'enthousiasme. Ce fut le commencement de sa 
grande popularité dans Paris, car il était illustre long- 
temps avant d'être populaire, et il dut cette popularité 
à l'opposition énergique, persévérante, infatigable qu'il 
faisait à toute idée de guerre contre la Prusse. On ne 
peut avoir oublié que tous les députés de la gauche, 
même les moins célèbres, recevaient chaque jour des 
ovations, précisément parce qu'on les savait animés d'un 
amour ardent pour la paix ; et moi-même, à mon pro- 
fond chagrin, car tout ce qui est scène m'est odieux, 
j'étais reconduit jusqu'à ma porte après chaque séance 
par une foule énorme. Quand la police intervint pour 
sauver la maison de M. Thiers, n'aurait-elle pas par ha- 
sard protégé le domicile du grand citoyen contre elle- 
même? Ces manifestations grossières, en opposition avec 
le courant de l'opinion, si elles ne venaient pas de la 
police, venaient très-certainement de la coterie des ul- 
tra-bonapartistes, qui, nous le verrons tout à l'heure, 
avait résolu de nous jeter dans cette entreprise détes- 
table. 



148 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

Un jour le public de l'Opéra imagine d'obliger M. Faure 
à chanter le Rhin allemand. Quel est ce public? ou, plu- 
tôt, quelle est la partie de ce public qui mène la salle? 
C'est le personnel du ' plébiscite. M. Piétri triomphe de 
cette aventure. J'en conclus qu'il ne l'avait pas lui-même 
organisée. En effet, les habitués de a la loge infernale » 
étaient plutôt ses patrons que ses soudoyés. « Voilà, dit- 
il, un signe éclatant des sentiments de la population. » 
La population est aussi étrangère à cette petite scène 
qu'à la politique des deux ou trois salons du faubourg 
Saint-Germain, qui croient diriger l'opinion publique, 
et dont l'influence expire à la porte de leurs anticham- 
bres. Que les Parisiens, après le 1S juillet, aient profité 
de la permission enfin rendue déchanter la Marseillaise y 
qu'ils aient chaudement applaudi quelques tirades de pa- 
triotisme, je demande ce qu'on en peut conclure, sinon 
que, tout en regrettant et en blâmant la guerre, ils vou- 
laient, par patriotisme, qu'elle fût heureuse. Nous n'a- 
gissions pas autrement au Corps législatif. Après avoir 
lutté pour la paix jusqu'à la dernière heure, nous applau- 
dissions tout ce qui annonçait l'élan national et tout ce 
qui pouvait le susciter. Il en était de même des journaux. 
Les Débats f le Temps, le Siècle, qui avaient si ardemment 
désiré la paix, ne cessaient d'écrire des articles belli- 
queux depuis qu'à leur corps défendant on avait décidé 
la guerre. Qu'on vienne dire aussi que ces efforts pa- 
triotiques impliquaient une adhésion quelconque à la 
fatale politique qui nous avait précipités dans la crise ! 
M. Thiers, qui avait voulu de son côté s'assurer des 
vrais sentiments de Paris et en juger par ses yeux, a 
rendu ce témoignage devant la Commission d'enquête : 



LA CANDIDATURE HOHENZOLLERN 149 

« J'ai tout vu; et j'affirme , la main sur la conscience, 
que la France n'a pas voulu la guerre. » 

Une seule chose est vraie , c'est qu'il y avait autour 
de l'Empereur un parti qui ne rêvait que la guerre, qui 
la voulait immédiatement, et qui, en définitive, Ta em- 
porté. <K Ceux que j'ai appelés les bonapartistes purs, dit 
encore M. Thiers, ne connaissant rien à la situation de 
notre armée, répétant d'après le maréchal Le Bœuf 
qu'on était prêt, que les Prussiens ne l'étaient pas, qu'il 
fallait en finir avec une puissance insolente et insatiable 
(les malheureux l'avaient créée en 1866), et que ce se- 
rait une campagne de six semaines à faire : ceux-là, 
dis-je, couraient, criaient, clabaudaient, regardaient d'un 
air de mépris ceux qui pensaient autrement qu'eux, et 
ne laissaient de repos à personne. » Ce sont eux qui 
traitaient M. Thiers lui-même et les autres membres 
de l'opposition « d'amis de la Prusse, de Prussiens, » 
parce qu'ils ne voulaient pas se lancer dans une guerre 
toile, pour une question mal éclaircic de susceptibilité. 
Un d'entre eux, parlant des Prussiens, nous disait du 
haut de la tribune : a Ceux que vous défendez... » Les 
ministres du 2 janvier afiirment qu'ils ne partageaient 
pas ces entraînements; qu'ils désiraient la paix, qu'ils 
la désiraient avec passion. Je crois qu'ils désiraient la 
paix, qu'ils pouvaient la conserver et qu'ils l'ont perdue 
par leurs fautes. 

Leur devoir, à mon avis, était tout tracé. Ils devaient 
s'adresser à la fois, dès le premier jour où la candidature 
leur fut connue, au gouvernement espagnol, au roi de 
Prusse et aux grandes puissances . C'est ce qu'ils firent. 
Ils firent tout ce qu'il fallait faire, et malheureusement, 



150 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

comme nous le verrons tout à Theure, quelque chose de 
plus. Je ne m'associe pas au reproche qui leur a été fait 
<l*avoir posé la question à Berlin et à Ems, au lieu de la 
concentrer à Madrid, où le succès n'était pas douteux. 
Rien n'était plus facile que d'obtenir le retrait de la can- 
didature par l'entremise du ministère espagnol. Prim 
s'était engagé très-témérairement. Il le reconnut d'autant 
plus vite que l'unanimité de l'adhésion des cortès, sur 
laquelle au début il croyait pouvoir compter, menaçait 
•de lui faire défaut. Au premier mot qui lui fut dit sous 
forme officieuse de l'eifet produit en France par cette 
candidature, il se déclara prêt à agir sur le prince pour 
•obtenir son désistement, qui, demandé de ce côté, ne 
pouvait être refusé. Le gouvernement français, sentant 
bien que le coup venait d'ailleurs, que Prim et le prince 
Léopold n'étaient que les instruments de M. de Bismark, 
voulut que toute la négociation passât par le roi de 
Prusse et que le promoteur de la candidature fût le pro- 
moteur de la renonciation. C'était plus dangereux, mais 
plus digne et plus ferme. Je ne saurais en faire l'objet 
d'un blûme pour le cabinet, et d'ailleurs l'événement a 
prouvé qu'il serait arrivé par ce chemin à une conclu- 
sion favorable, s'il avait eu la sagesse de s'en tenir à ce 
qu'il avait d'abord obtenu. 

En même temps qu'ils avertissaient officieusement le 
gouvernement espagnol et qu'ils négociaient avec le mi 
de Prusse, les ministres obtenaient le concours de l'An- 
gleterre, de la Russie, de l'Autriche. Ils faisaient donc 
tout ce qui était nécessaire pour arriver sûrement et 
promptement à la clôture de cet incident regrettable. 
Au début de la négociation, ils avaient demandé au 



LA CANDIDATURE HOHENZOLLERN 151 

roi de Prusse d'intimer à son parent un ordre formel^ 
ce qui devait coûter à son orgueil el rendre son con- 
sentement difficile à obtenir; ils se ravisèrent aussitôt 
et firent connaître qu'un conseil serait suflQsant. Tout 
cela prouve bien, à mon avis, qu'ils avaient le sentiment 
de la gravité de la situation et qu^ils désiraient sérieu- 
sement la paix. 

S'il en est ainsi, comment firenMls la faute impar- 
donnable de menacer la Prusse du haut de la tribune 
dans la séance du 6 juillet ? Comment, pendant le cours 
de la négociation, laissèrent-ils échapper des menaces de 
guerre devant les représentants des puissances et dans 
leurs notes diplomatiques? G)mment, à partir du 12, 
au lieu de se contenter de ce qu'ils avaient demandé 
d'abord, c'est-à-dire d'une renonciation du prince ap- 
prouvée par le roi, et de comprendre, aux difficultés 
qu'ils avaient éprouvées pour y parvenir, que toute 
exigence nouvelle conduirait infailliblement à une rup- 
ture, ont-ils eu tout à coup la funeste pensée de réclamer 
des engagements pour l'avenir, qui, sans être une 
nécessité pour eux, étaient une humiliation pour le gou- 
vernement prussien et pour le roi personnellement? 
Cette opposition entre leurs différents actes, dont les 
uns allaient à la paix et les autres à la guerre, est à la 
fois une preuve d'incapacité et de faiblesse; d'incapacité, 
parce qu'ils ne voyaient pas les conséquences de leur 
conduite; de faiblesse, parce qu'ils cédaient aux absurdes 
colères et aux impatiences irréfléchies de ceux qui, autour 
d'eux, pensaient que l'Empire ne serait pas fait tant que 
Napoléon III ne serait pas protecteur de la Confédé^ 
ration du Rhin. Oui, les ministres du 2 janvier ne dé* 



152 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

siraient pas la guerre, et cependant ils Ton! faite. Le 
tort des bonapartistes purs, tort immense, est de l'avoir 
voulue; le tort des ministres est de n'avoir pas su leur 
résister, quand ils le devaient et quand ils le pouvaient. 
Quoi! ils voyaient le danger, et ils s*y précipitaient? 

L'interpellation déposée par H. Cochery ne pouvait 
être un embarras pour le cabinet. Il savait que les 
auteurs de l'interpellation voulaient une solution paci- 
fique et qu'ils l'aideraient, soit à retarder la discussion, 
soit à la diriger dans le sens de leurs espérances. Si, à 
tout prix, les ministres croyaient utile de faire une 
communication à la Chambre dès le 6 juillet, ils devaient 
la faire en termes très-mesurés, pour demeurer maîtres 
de leur propre action; c'était, on peut bien le dire, le 
plus élémentaire de tous les devoirs. Au lieu de cela, 
H. de Gramont termina son exposé par cette phrase 
menaçante: a Si la candidature du prince de Hohen- 
zoUem était maintenue, forts de votre appui et de celui 
de la nation, nous saurions remplir notre devoir sans 
hésitation et sans faiblesse. » 

Personne ne s'y trompa, ni au Sénat, qui en fut ravi, 
et qui laissa éclater sa joie dès le lendemain, ni au 
Corps législatif, où les opinions, malgré les apparences, 
étaient très-divisées, même dans la majorité, ni dans le 
inonde politique, à Paris et en Europe. Lord Lyons en 
avertit sévèrement M. de Gramont. On ne lance pas de 
pareilles phrases au début d'une négociation, quand on 
veut qu'elle aboutisse. 

Il parait que le ministre des affaires étrangères ne 
l'avait pas écrite dans le projet qu'il soumit à ses col- 
lègues; elle fut ajoutée par le conseil des ministres. On 



LA CANI>IDATURE HOHENZOLLERN \bS 

a dit qu'elle avait été ajoutée, puis effacée, et que les 
ministres, sous le coup des menaces qui les assaillirent 
à leur arrivée dans les couloirs de la Chambre, avaient 
pris sur eux de la rétablir. 

La déposition de H. de Gramout devant la Commis- 
sion d'enquête détruit absolument ce récit. Ce qu'il a lu, 
il était chargé de le lire. C'est le conseil tout entier qui 
a ajouté à la rédaction du duc de Gramont cette phrase 
fatale et qui Ty a maintenue. Il est vraisemblable qu'il 
le fit à contre-cœur, sous la pression des bonapartistes 
ardents qui obsédaient l'Empereur ; qui; sans relâche, 
lui rappelaient les conséquences de Sadowa et la néces- 
sité de relever, par une victoire, l'honneur du pays et la 
dynastie chancelante, qui croyaient au succès, comme 
les fidèles croient à l'Ëvangile, sans avoir même examiné 
si nous en avions les éléments. Si l'on en croit une 
communication, publiée par r Indépendance belge, qui a 
fait beaucoup de bruit, et qui n'a pas été catégoriquement 
démentie, c'est l'Empereur lui-même, d'abord porté à la 
paix, et devenu d'un conseil à l'autre très-belliqueux, 
qui aurait dicté cette phrase à H. de Gramont. Quoi 
qu'il en soit, le parti delà guerre l'emportait. On pour- 
suivait les membres du cabinet jusque dans leurs minis- 
tères; on les provoquait dans la presse^ on assiégeait les 
portes du conseil pendant la délibération. Les questions 
éclataient à la sortie: « Allons-nous marcher? Donnez- 
vous le signal? » Au Sénat, à la Chambre, les ministres 
retrouvaient ce même parti, qui souvent s'emportait jus- 
qu'aux injures. Ils racontent eux-mêmes qu'on leur 
disait, dans les couloirs du Corps législatif: « Vous êtes 
le ministère de la lâcheté et de la peur! » Une demande 



154 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

motivée d'interpellation déposée au Corps législatif, dans 
la séance du 13 juillet, parlait <c des lenteurs dérisoires 
de la négociation avec la Prusse. » Au Sénat surtout, 
Fanimation était poussée jusqu'aux dernières limites. 
F On croyait que l'intervention du Corps législatif pourrait 
bien avoir pour résultat d'empêcher la guerre , et on 
voyait déjà la dynastie perdue si la guerre n'avait pas 
lieu. Un mot de M. OUivier faisait craindre qu'il ne su- 
bordonnât la volonté du souverain à celle de la Chambre 
élective. « Ce serait violer la Constitution ! L'Empereur 
seul a le droit de faire la paix ou la guerre ! » Il l'avait 
en effet, ce droit redoutable, en vertu de Ij Consti- 
tution dont il était lui-même l'auteur ; et il l'avait bien 
fait voir tjuand, au milieu de l'étonnement du monde, 
il avait décidé l'expédition du Mexique. 

Le Sénat fut fidèle à cette polémique guerroyante ; 
et son président, peu favorable, comme on sait, à 
H. Emile Ollivier, se montra plus empressé que per- 
sonne, dans la séance du iS juillet, à saluer la déclara- 
tion de guerre de ses acclamations enthousiastes. Tous 
ces faits, allégués par M. de Gramont,sont à la charge 
des bonapartistes; mais ce qui est vrai aussi, c'est que 
ce ministère, qui désirait la paix, qui conservait quel- 
que faible espérance de l'obtenir, cédant dès le premier 
jour aux énergumènes du parti, menaçait avant de né- 
gocier, et menaçait du haut de la tribune. 

On ne doutait pas dans le monde politique que 
H. de Bismark ne désirât la guerre ; mais on pensait, 
et je crois que c'est avec raison, qu'il ne voulait pas la 
commencer en ce moment. Le roi de Prusse a avoué lui- 
même que la candidature du prince Léopold avait été 



LA CANDIDATURE HOHENZOLLERN iêb 

annoncée par le général Prim trois mois avant l'époque 
convenue. Il n'avait pas considéré cette candidature 
comme une cause de guerre, peut-être parce qu*il avait 
fait rexpérience, dans l'affaire des duchés et à Sadowa, 
de la longanimité de notre politique. Voyant que nous 
nous relevions, il désirait ajourner; cette grande aven- 
ture l'attirait et l'effrayait. Il est certain d'ailleurs que 
si Prim n'avait pas parlé, si nous avions appris coup 
sur coup la candidature et un vote favorable dans les 
cortès, notre gouvernement aurait pu se trouver obligé 
de courber la tête devant le fait accompli. M. de Bismark 
avait dû faire entrer cela dans ses calculs. Il parait tout 
à fait certain que la guerre immédiate n'était pas dans 
les vues de la Prusse. On se rattachait à cette espérance 
dans la soirée du 6 juillet. On se disait que, si réelle- 
ment la Prusse ne se croyait pas encore en état de tenter 
cette terrible aventure, elle retirerait la candidature du 
prince de HohenzoUern. 

Nous avons vu que M. de Gramont entra sur-le- 
champ en communication avec le gouvernement espa- 
pagnol, mais sans rien d'officiel, parce qu'il ne fallait 
pas éveiller les susceptibilités de la nation; qu'il ne 
s'adressa ni au prince Léopold, ni à son père Charles- 
Antoine, et qu'il alla directement au cabinet de Berlin. 
La réponse du cabinet fut qu'il ne savait rien, qu'il 
n'avait pas été consulté. Sur cette déclaration, dont le 
sens et le but n'étaient que trop compréhensibles, 
M. Benedetti, notre ambassadeur, reçut l'ordre, le 
7 avril, de s'aboucher directement avec le roi, qui 
était à Ems. M. Benedetti y arriva le 9. Le roi le reçut 
courtoisement, lui donna audience le jour même de son 



156 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

arrivée, et le retint à dinar après l'audience. Cependant 
il ne lui cacha pas qu'il avait considéré les dernières 
paroles de M. de Gramont, dans la séance du 6 juillet, 
comme une appréciation mal fondée et presque une pro- 
vocation. 

H. Benedètti, au moment de son départ pour Ems, 
avait reçu deux dépêches contradictoires de M. de jGra- 
mont, écrites le même jour, 7 juillet. La dépêche offi- 
cielle lui donnait pour mission d'obtenir « que Sa Ma- 
jesté conseille au prince de Hohenzollern de revenir sur 
son acceptation. » 

Dans la lettre particulière du même jour, M. de Gra- 
mont est plus exigeant et plus précis, n II faut absolu- 
ment que vous obteniez une réponse catégorique, sui- 
vie de ses conséquences naturelles. Or, voici la seule 
qui puisse nous satisfaire et éviter la guerre. Nous de- 
mandons une déclaration ainsi conçue : — Le gouver- 
nement du roi n'approuve pas l'acceptation du prince 
de Hohenzollern,. et lui donne l'ordre de revenir sur 
cette détermination, prise sans sa permission >» — M. de 
Gramont ajoutait : « Nous sommes très-pressés, parce 
qu'il faut prendre les devants dans le cas d'une réponse 
non satisfaisante, et, dès samedi, commencer les mou- 
vements de troupes pour entrer en campagne dans 
quinze jours. 

» Si vous obtenez du roi qu'il révoque l'acceptation 
du prince de Hohenzollern, ce sera un immense succès 
et un grand service. Le roi, de son côté, aura assuré la 
paix de l'Europe. 

» Sinon, c'est la guerre. » 

M. de Gramont a expliqué depuis, dans sa déposition 



LA CANDIDATURE HOHENZOLLERN 157 

devant la commission d'enquête, cette différence de lan- 
gage. On avait d'abord voulu un ordre du roi ; puis, 
comprenant le danger d*une pareille demande, on s'é- 
tait résolu à ne demander qu'un conseil. Nous avons là 
un ei^emple des fluctuations du cabinet, partagé entre le 
désir d'une solution pacifique et le besoin de complaire 
aux violents pour conserver sa situation aux afiaires. Je 
remarque d'ailleurs que la lettre particulière, qui est la 
plus menaçante, a été écrite à minuit, et par consé- 
quent après la dépèche officielle. 

H. Benedetti, qui a constamment désiré la paix, se 
conforma, dans ses conversations avec le roi, aux in- 
structions de la dépèche officielle. 11 ne parla que d'un 
a conseil » à donner au prétendant. Même sous cette 
forme adoucie, les demandes de la France irritaient le 
roi, qui comprenait à merveille qu'il s'agissait pour lui 
de reculer, de s'avouer vaincu. Plus l'entreprise contre 
la France avait été hardie, plus Tavortement en était 
pénible. Le roi cependant faisait bonne figure. Il ré- 
pondait avec politesse, et, sans rien céder dans le pre- 
mier moment, il témoignait un désir sincère de conser- 
ver la paix. 

C'est par erreur que M. de Talhouët afl^rme, dans 
son rapport du iS juillet, sur la foi de M. de Gramont, 
qui paraît s'être mal expliqué devant la commission du 
Corps législatif, que, dès le premier jour, la France de- 
manda au roi de Prusse de prendre l'engagement que 
la candidature HohenzoUem ne se reproduirait pas dans 
l'avenir. 

On ne parlait alors que du présent; et même, après 
avoir songé un instant à réclamer un ordre, on se bor- 



158 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

nait, après réflexion, à demander un simple conseil. Le 
premier moment avait été à la colère, le second était à 
la prudence. Le 10 juillet, à Paris, M. de Gramont dé- 
clarait à l'ambassadeur de Prusse, M. de Werther, que, 
si le roi donnait ce conseil, l'incident serait terminé; que 
lui, M. de Gramont, porterait aussitôt cette nouvelle à 
la Chambre, en ferait valoir toute l'importance et ob- 
tiendrait que l'affaire n'eût aucune suite. 

Le roi déclara d'abord à M. Benedetti qu'il n'avait 
pas consulté son conseil des ministres, parce que, dans 
cette affaire, il n'agissait pas comme souverain, mais 
comme chef de famille; qu'il se mettait en communi- 
cation avec le prince Léopold et son père pour savoir 
comment ils envisageaient l'émotion qui venait de se 
produire et pour régler sa propre conduite. Sur les 
instances de M. Benedetti, il ajouta qu'il n'était pas 
libre de donner le conseil qu'on lui demandait ; qu*il 
se croyait lié avec le gouvernement espagnol. M. de 
Gramont, averti de cette réponse, put télégraphier aussi- 
tôt qu'on s'était assuré des dispositions du général Prim, 
qu'il s'attendait à la renonciation et que môme, en pré- 
sence de l'effet produit par cette candidature en France 
et en Europe, il la souhaitait. Le roi ne céda pas« 

On en était là le 12, quand M. Olozaga, ambassadeur 
d'Espagne, porta chez M. de Gramont la nouvelle si 
désirée, si heureuse, si impatiemment attendue de la 
renonciation. Qui n'eût pensé à ce moment que cet 
affreux orage était dissipé, que le monde pouvait res- 
pirer ? 

Il était deux heures de l'après-midi; M. de Werther 



LA CANDIDATURE HOHENZOLLERN 159^ 

était dans le cabinet du ministre, il y resta après que 
H. Olozaga se fut retiré, et cest alors qu'eut lieu entre 
lui et M. de Gramont ce long entretien où le ministre 
des affaires étrangères, tout en insistant pour obtenir 
du roi de Prusse la déclaration officielle de son inter- 
vention dans le désistement du prince, avoue qu'il 
cherchait à profiter des hasards de la conversation pour 
arracher à l'ambassadeur lui-même un aveu qui, au 
besoin, aurait tenu lieu de la déclaration du roi : a Ce 
grand acte, disait H. de Gramont, n'a pu se faire que 
sur le conseil du roi de Prusse? » Si M. de Werther, 
comme on s'y attendait, avait répondu : « Sans doute, » 
c'en était fait : la crise était terminée par la vertu de 
ces trois syllabes. Faut-il qu'on attache à de telles pué- 
rilités les plus grands intérêts du monde! Mais M. de 
Werther répondit : « Au contraire, j'ai ordre de vous- 
dire que le roi n'entre pour rien dans la détermination 
du prince, qu'il l'a laissé absolument libre de poser sa 
candidature ou d'y renoncer, d 

Malgré cet échec de notre diplomatie dans une exi- 
gence qui n'était pas nécessaire et qui pouvait rester 
ignorée, et malgré les imprudences accumulées depuis 
Timprudence énorme et coupable du commencement, 
toute la négociation avait tourné à notre avantage. La 
France ne pouvait, sans compromettre sa dignité et sa 
sécurité, tolérer la candidature du prince Léopold; elle 
ne Pavait pas tolérée ; elle avait négocié avec fermeté,^ 
même avec témérité, et en quelques jours, elle avait 
emporté la renonciation. 

Voilà le grand fait, auprès duquel tout le reste n'é- 
tait que des vétilles ! Le désistement obtenu, qui donc,. 



160 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

en France et en Europe, aurait regardé au delà? Est-ce 
que l'intervention du roi de Prusse, avouée ou non 
avouée, pouvait être un mystère pour personne? La 
candidature était la guerre, le désistement était la paix, 
objet de tous les vœux! Avec un pareil dénoûment, 
la fameuse phrase du 6 juillet devenait une bonne for- 
tune; comme toute témérité qui réussit, H. de Gramont 
conmiettait donc une faute en s'efforçant d*arracher au 
roi de Prusse un aveu humiliant et en persistant dans 
sa demande après la nouvelle que M. Olozaga lui avait 
apportée. Mais, par un bonheur sur lequel assurément 
nous n'avions pas droit de compter, le roi de Prusse, 
après des refus réitérés, avait enfin consenti à faire con- 
naître oflSciellement son intervention. Le 13 juillet, à 
3 heures 4S du soir, M. Benedetti écrivait par le télé- 
graphe : « Le roi a reçu la réponse du prince de Ho- 
henzollern ; elle est du prince Antoine et elle annonce 
à Sa Majesté que le prince Léopold, son fils, s'est dé- 
sisté de sa candidature au trône d'Espagne. Le roi 
m'autorise à faire savoir au gouvernement de FEmpe- 
reur qu'il approuve cette résolution. Le roi a chargé un 
de ses aides de camp de me faire cette communication, 
et j'en reproduis exactement les termes. » Le même 
jour, à 7 heures du soir, il disait dans une seconde dé- 
pêche : « Le roi a consenti à donner son approbation 
entière et sans réserve au désistement du prince de 
HoheQzoUern. » 

Le ConstUviionnelyOTg2iïie officieux du gouvernement, 
se chargea de constater la victoire de la diplomatie 
française dans un article qui mérite d'être cité : 

« La candidature d'un prince allemand au trône 



LÀ CANDIDATURE HOHENZOLLERN 161 

d'Espagne est écartée, et la paix de r£urope ne sera 
pas troublée. Les ministres de TËmpereur ont parlé haut 
et ferme, comme il convient quand on a l'honneur de 
représenter un grand pays. Ils ont été écoutés ; on a 
donné satisfaction à leur juste demande ; nous sommes 
satisfaits. 

» Le prince Léopold de Hohenzollern avait accepté la 
couronne d'Espagne. La France a déclaré qu'elle s'op- 
poserait à une combinaison politique ou à une combi- 
naison de famille qu'elle jugeait ifnenaçànte pour ses 
intérêts, et la candidature est retirée. Le prince de Ho- 
henzollern ne régnera pas en Espagne. Nous n'en de- 
mandions pas davantage, et c*est avec orgueil que nous 
accueillons cette solution pacifique. 

» Une grande victoire qui ne coûte pas une larme, 
pas une goutte de sang ! » 

On peut trouver que cet article, venant d'un confi- 
dent du principal ministre, était une nouvelle impru- 
dence ; qu'il chantait trop haut victoire. Mais dans le 
fond, il ne disait rien que de vrai, et même d'évident. 
Le résultat obtenu était une victoire pour la France. 

C'était l'avis de M. OUivier. Car il était pour la paix 
quand il raisonnait, et pour la guerre quand il s'em- 
portait. Il courut à M. Thiers en arrivant à la Chambre 
pour la séance du 13 : 

« — Vous aviez raison ! Nous avons réussi ! C'est la 
paix ! 

» ^- Maintenant, lui dit M. Thiers, il faut vous tenir 
tranquilles. 

» — Soyez rassuré, répondit-il. Nous tenons la paix, 
nous ne la laisserons pas échapper ! » 

11 



162 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

• 

M. le maréchal Le Bœuf repfardait aussi la paix 
<Mmme certaine. L'avant- veille , cédant aux instances 
du directeur de l'administration de la guerre, H. Blon- 
deauy il lui avait permis de dépasser d'un million les 
crédits du service de l'habillement ; il lui redemanda 
•ce million le 12, a puisque la paix était assurée. » 
Mais M. Blondeau n'avait pas perdu de temps ; le mil- 
lion était dépensé. 

La plupart des députés qui siégeaient au centre en- 
touraient M. Thiers dans les couloirs : • 

ce Âh ! vous ôtes pour la paix ! quel bonheur ! Dé- 
fendez-la, monsieur Thiers, soutenez-la ! Comptez-y 
bien, nous serons avec vous ! » 

Si, le 13 juillet, M. de Gramont^ en montant à la tri- 
bune, avait annoncé purement et simplement la renon- 
ciation du prince de HohenzoIIern, toute la Chambre 
aurait pensé comme le Constitutionnel et M. Ollivier. 
Si, le soir, après avoir reçu le premier télégramme de 
M. Benedetti, il était revenu lire l'extrait que j'en ai 
cité, la satisfaction aurait été immense. 

Cela valait bien la peine d'une séance extraordmaire ! 
Je demande si la guerre aurait été possible après cela ; 
si quelqu'un, môme parmi les plus belliqueux, aurait 
osé la proposer. On ne saurait trop le répéter : la paix, 
en ce moment-là, était faite. Elle était assurée, indiscu- 
table, en dépit des fautes du gouvernement. 



VI 



L'Empire, au lieu de se contenter de sa victoire diplomatique et 
de conserver la paix qu*il a dans la main, pose au roi de Prusse 
des conditions inacceptables, et, sur son refus prévu et espéré, 
déclare la guerre contre le vœu de la nation, et sans autre motif 
que le besoin de raffermir la dynastie. 



Mais le ministère était partagé. Il y avait dans son sein 
des partisans de la paix, des partisans de la guerre^ et 
des partisans de la paix qui, par moments, voulaient la 
guerre. Les bonapartistes purs redoublaient de violence; 
ils traitaient la concession d'insignifiante; ils représen- 
taient la France comme profondément irritée. Elle 
ne souffrirait pas qu'on se contentât de si peu ; c'était 
une indignité, une lâcheté! L'impératrice, confiante 
dans les assurances qu'elle avait reçues, ne doutant pas 
du* succès, était ardemment avec eux. Ils avaient en- 
traîné quelques-uns des ministres. D'autres tenaient 
toujours pour la paix : M. Segris, M. Chevandier de 
Valdrôme. L'Empereur désirait la guerre au fond du 
cœur ; mais il se résignait à la paix. Il avait dit le 
12 juillet, dans l'après-midi, à deux ambassadeurs des 



164 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

grandes puissances, après avoir reçu la nouvelle de la 
renonciation : 

€ C'est la paix; je le regrette, car l'occasion était 
bonne; mais, à tout prendre, la paix est un parti plus 
sûr; vous pouvez regarder l'incident comme terminé. » 
J'ai quelques raisons de penser que M. Ollivier était 
à peu près dans les mêmes dispositions ; qu'il était à la 
fois content et fiiché de voir la guerre s'éloigner. J'ai 
dit qu'il voulait la paix par raison ; l'avait-il toujours 
voulue ?.Ze Public^ du 9 juillet, journal jde^. Dréolle, 
lui prête ces paroles : « Nous n'attendions qu'un pré- 
texte ou une occasion; l'affaire Hohenzollern vient à 
point. » Et celles-ci : a Pendant mon intérim aux 
affaires étrangères, j'ai voulu lire tout notre recueil 
diplomatique. J'ai vu la France avilie, l'Empereur aux 
genoux de l'Europe, et je me suis dit: « Il nous faut la 
» guerre; la guerre seule peut nous relever. » Malgré 
ces propos, dont je ne puis garantir Tauthenticité, j'ad- 
mets, je crois qu'au dernier moment, sentant sa respon- 
sabilité, il désirait réellement la paix. Mais il la désirait 
comme un homme qui résiste à ses propresjjentraîne- 
ments, et il avait des retours d'orgueil ^national qui ne 
• lui permettaient pas de réagir avec autant d'énergie 
qu'il l'aurait fallu contre les incitations et les violences. 
J'échangeai quelques mots avec lui dans la salle Casimir- 
Périer; quoique nous fussions fort séparés l'un de l'autre. 
Si je rapporte ce détail, c'est qu'il fut bien, dans cette 
courte conversation, tel que je viens de le j peindre. Il 
m*afSrma à plusieurs reprises que nous aurions la paix, 
et je le quittais, un peu tranquillisé, un peu soulagé, 
quand il laissa échapper ces paroles : ce II y a trop 



LA DÉCLARATION DE GUERRE 165 

longtemps que l'Empereur est à genoux; il faut qu'il 
se lève! » Dans cette disposition d'esprit, et avec les 
illusions qu'il se faisait sur l'état de nos forces, il avait 
autorisé M.deGramont à donner à M. Benedetti, dans la 
soirée du 11, des instructions imprudentes, et mainte- 
nant il se sentait obligé d'attendre une réponse avant de 
déclarer officiellement que la crise était terminée. 

Voici la déclaration qui fut portée à la tribune du 
Corps législatif dans la séance du 13 juillet : 

« L'ambassadeur d'Espagne nous a annoncé officiel- 
lement hier la renonciation du prince de HolienzoUern 
au trône d'Espagne. 

» Les négociations que nous poursuivons avec la 
Prusse, et qui n'ont jamais eu un autre but, ne sont 
pas encore terminéQs. » 

L'annonce de négociations encore pendantes après le 
désistement fut pour tous les hommes sensés un coup 
de massue. On y vit, de la part du gouvernement, la 
résolution formelle de pousser à la guerre; et si l'on ne 
connaissait Tétat de trouble où se trouvaient en ce mo- 
ment les principaux dépositaires du pouvoir, il serait 
difficile de croire qu'ils espéraient encore la paix, et 
qu'ils la désiraient, quand on lit la dépêche suivante : 
— Elle est du H juillet, 6 heures 50 du soir : 

« Au point où nous en sommes, je ne dois point 
voiis laisser ignorer que votre langage ne répond plus, 
comme fermeté, à la position prise par le gouvernement 
de TEmpereur. Il faut aujourd'hui l'accentuer davan- 
tage. Nous ne pouvons pas admettre la distinction entre 
le roi et son gouvernement qui vous a été exposée. 
Nous demandons que le roi défende au prince de Ho- 



166 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

lienzollern de persister dans sa candidature, et si nous 
n'avons pas une réponse décisive demain, nous consi- 
dérerons le silence ou l'ambiguïté comme un refus de 
faire ce que nous demandons. » 

Ce télégramme impérieux précède la conversation 
avec M. de Werther qui devait fournir à M. de Gra- 
mont, si elle avait tourné suivant ses désirs, un prétexte 
pour arriver à la paix. Menaçant et résolu le 11, il 
était le 12, à 3 heures de l'après-midi, conciliant et 
facile. Le môme jour, à 7 heures du soir, il avait 
repris toutes ses exigences, auxquelles, pour la pre- 
mière fois, il en ajoutait une qui renversait toutes 
les espérances d'arrangement. 

« Paris, 12 juillet, 7 heures du soir. Nous avons reçu 
dès maintenant de l'ambassadeur d'Espagne la renon- 
ciation du prince Antoine, au nom de son fils Léopold, 
à sa candidature au trône d'Espagne. Pour que cette 
renonciation produise tout son effet, il paraît nécessaire 
que le roi de Prusse s'y associe, et nous donne l'assu- 
rance qu'il n'autorisera pas de nouveau cette candida- 
ture. » 

Entre ces deux dépêches s'était passé à la Chambre 
un incident qui s'y rattache étroitement. M. Clément 
Duvemois, qui, à cette époque, avait des rapports fami- 
liers avec l'Empereur, avait déposé, à l'ouverture de la 
séance du 12, une demande d'interpellation ainsi for- 
mulée : 

« Nous demandons à interpeller le cabinet sur les ga- 
ranties qu'il a stipulées ou qu'il compte stipuler, pour 
éviter le retour de complications successives avec la 
Prusse. » 



LA DÉCLARATION DE GUERRE 167 

C'était le parti de la guerre à tout prix qui prenait 
ses précautions contre la paix, et diclait au ministère 
sa règle de conduite. Le ministère , comme on peut le 
voir, obéit. 

M. de Gramont, en parlant de sa dépêche du 12, de- 
vant la commission d'enquête, explique que ce n'était 
pas un ultimatum. Cela pourtant y ressemblait assez 
pour irriter profondément un prince qui venait, pendant 
trois jours, de refuser obstinément beaucoup moins, et 
qui, ayant enfin cédé sur la première demande, pou- 
vait se croire à l'abri de nouvelles exigences. Par une 
coïncidence fâcheuse, en même temps qu'on envoyait 
ces ordres à M. Benedetli, M. de Werther faisait savoir 
à son gouvernement que, dans sa conversation avec 
M. de Gramoiit, conversation dans laquelle était inter- 
venu M. OUivier, les deux ministres avaient suggéré 
l'idée d'une lettre personnelle, qui serait écrite par le roi 
à l'Empereur. On ne manqua pas de dire en Allemagne 
qu'il ne s'agissait de rien moins que d'une lettre d'ex- 
cuses, exagération perfide qu'explique trop naturellement 
la situation des esprits dans les deux pays. Le cabinet 
des Tuileries, après les refus qu'il avait essuyés les jours 
précédents et ceux qui avaient accueilli les ouvertures 
de l'Angleterre et de la Russie, pouvait-il raisonnable- 
ment espérer qu'on donnerait une suite favorable à ses 
nouvelles et plus dures exigences? Il est évident pour 
tout homme de bon sens qu'il ne le pouvait pas. Le ca- 
binet avait tenu la paix dans ses mains le 12 juillet, et 
il l'avait sciemment et volontairement laissée échapper. 

Pour achever de mettre cette vérité en pleine lumière, 
je citerai les deux extraits suivants des communications 



168 SOUVENIRS DD QUATRE SEPTEMBRE 

adressées par H. Benedetti à M. de Gramont dans la 
journée du 13. 

M. Bcncîdetli s'était rendu de très-bonne heure chez 
le roi, qui était déjà sorti pour aller aux sources. M. Be- 
nedetti l'attendit sur la promenade publique. Le roi 
s'approcha de lui dès qu'il l'aperçut. M. Benedelti écri- 
vit aussilôt après cette conversation par le télégraphe : 

a Ems, le 13 juillet, 10 heures 30 minutes du matin. 

> J'ai reçu au milieu de la nuit seulement votre té- 
légramme d'hier soir, 7 heures. Je viens de voir le roi. 
n n'avait pas encore le message qu'il attendait de Sig- 
maringen. Je lui ai fait remarquer que le désistement 
du prince de Hohenzollem, approuvé par le roi, nous 
était une garantie pour le présent, mais que nous pen- 
sions qu'il était indispensable d'assurer l'avenir et de 
rendre définitivement une confiance entière à tous les 
intérêts; que le roi, dans ce but, voudrait bien me per- 
mettre de vous annoncer en son nom que, si le prince 
de Hohenzollem revenait à son projet. Sa Majesté inter- 
poserait son autorité et y mettrait obstacle. Le roi a 
absolument refusé de m'autoriser à vous transmettre une 
telle déclaration. J'ai vivement insisté, mais sans réussir 
à modifier les dispositions de Sa Majesté. » 

Quelques heures après avoir expédié ce télégramme, 
M. Benedetti adressa à M. de Gramont une dépêche, 
dans laquelle il rend un compte plus détaillé de sa con- 
versation avec le roi, et fait connaître les graves événe- 
ments qui sont survenus depuis. 

«... Sa Majesté a soutenu qu'elle n'avait assurément 



LA DÉCLARATION DE GUERRE 169 

aucun dessein cacbé, et que cette affaire lui avait donné 
de trop graves préoccupations pour ne pas désirer qu'elle 
fût irrévocablement écartée. 

» Le roi a bientôt mis fin à notre entretien sur la 
promenade publique, en exprimant ses regrets de ne pou- 
voir nous faire ce qu'il appelait une concession nou- 
velle et inattendue. 

» Le roi a reçu, quelques heures après, le message qui 
lui a été expédié (de Sigmaringen^ où le prince Léopold 
avait rejoint son père); mais, prévoyant sans doute mon 
intention de lui demander aussitôt une nouvelle au- 
dience, il a chargé un de ses aides de camp de m'ap- 
prendre en son nom que le prince Léopold avait retiré 
sa candidature, et que Sa Majesté me priait de vous té- 
légraphier qu'il considérait cette affaire comme définiti- 
vement terminée. » 

M. Benedetti pria l'aide de camp de retourner vers 
le roi, et de lui demander l'approbation formelle du 
désistement, et une promesse pour l'avenir. L'aide de 
camp revint presque aussitôt, c II m'a déclaré que Sa 
Majesté n'avait aucune difficulté à me permettre de vous 
mander . qu'e//e approuvait la renonciation du prince 
Léopold, et j*ai libellé, en présence de son envoyé, le 
second paragraphe du télégramme que je vous ai adressé 
ce soir à 7 heures. 

» En ce qui touche les assurances que nous récla- 
mons pour l'avenir, tout me porte à croire, je ne sau- 
rais vous le cacher, que le roi est fermement décidé à 
nous refuser cette satisfaction. Malgré Taccueil appa- 
remment gracieux qu'elle n'a cessé de faire à mes 
instances, j'ai pu constater que Sa Majesté se résignait 



170 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

avec autant de regret que de répugnance devant notre 
attitude à dénouer les difficultés qu'elle a contribué à 
faire naître; et sans nul doute, elle ne se dissimule pas 
la gravité de l'échec auquel elle s'est personnellement 
exposée. Dans cette disposition, le roi considère qu'il 
aggraverait le mécontentement que la renonciation du 
prince de Hohenzollern provoquera en Allemagne, et 
dont la responsabilité pèsera moins sur ce candidat que 
sur Sa Majesté elle-même, s'il souscrivait à l'obliga- 
tion que nous lui demandons de contracter. > 

M. de Gramont répondit, le 13 juillet, à 9 heures 
4S du soir : 

a Faites un dernier effort auprès du roi. Dites-lui 
que nous nous bornons à lui demander de défendre au 
prince de Hohenzollern de revenir sur sa renonciation. 
Qu'il vous dise : « Je le lui défendrai », et qu'il vous auto- 
rise à me l'écrire. » 

M. Bencdetti demanda donc une audience. Le roi 
partait le 14; il reçut notre ambassadeur à la gare. 

a Ems, 14 juillet, 3 heures 43 m. Je viens de voir le 
roi à la gare. Il s'est borné à me dire qu'il n'avait plus 
rien à me communiquer et que les négociations qui 
pourraient encore être poursuivies seraient continuées 
par son gouvernement. » 

On fit grand bruit, dans les discussions qui eurent 
lieu à Paris, de celte circonstance que le roi avait 
refusé de recevoir notre ambassadeur, qu'il lui avait 
fait dire par un aide de camp qu'il ne le recevrait 
pas, et qu'il ne céderait pas à nos exigences. Quelle 
insolence ! quelle insulte ! disait-on dans les jour- 
naux et à la Chambre. Le Sénat ne pouvait contenir 



LA DÉCLARATION DE GUERRE 171 

son indignation ; il aurait fait la guerre pour bien 
moins. 

La Vérité est que le roi avait donné une audience à 
notre ambassadeur de très-bon matin, sur la promenade 
publique, par dérogation à tous les usages; que, ses 
dispositions n'ayant pas changé, il désira éviter une 
seconde conversation d^ns la même journée ; qu'il le fit 
dire à l'ambassadeur par le prince Radziwill, un de 
ses aides de camp ; que ce, message était conçu dans 
les termes les plus courtois ; qu'il contenait l'autorisa- 
tion si longtemps refusée de faire connaître l'adhésion 
personnelle du roi à la renonciation; que le «lendemain, 
M. Benedetti fut reçu par le roi à la gare, au moment 
où Sa Majesté partait pour Coblentz ; qu'il n'eut pas un 
instant la pensée de considérer comme une insulte * ou 
même comme un simple manque d'égards, le refus 
poliment exprimé d'une deuxième conversation dans un 
seul et même jour, et que ce refus peut d'autant moins 
être considéré comme une exclusion que notre ambassa- 
deur fut encore reçu par le roi le lendemain. 

M. Benedetti explique, dans le livre qu'il a publié sur sa 
mission en Prusse, que le roi l'aurait probablement fait 
appeler dans l'après-midi du 13 s'il n'avait pas reçu dans 
la matinée la dépêche où M. de Werther rendait compte 
de cette conversation avec MM. de Gramont et OUivier, 
dans laquelle les deux ministres avaient émis la pensée 
qu'une lettre du roi à l'Empereur serait nécessaire pour 
aplanir toutes les difficultés. Quoi qu'il en soit, il n'y 
eut pas d'insulte à notre ambassadeur, et, chose remar- 
quable après le bruit qu'on a fait, M. de Gramont dans 
sa déposition devant la commission d'enquête, M. Bene- 



172 SOUVENIRS DU QU4TRE SEPTEMBRE 

detti dans son livre, prennent Tun et l'autre à tâche de 
le démontrer. 

L'insulte, d'après la version nouvelle, résulterait, non 
de la conduite du roi envers notre ambassadeur, mais 
de la note par laquelle M. de Bismark a fait connaître 
cette conduite à ses agents diplomatiques. Le cabinet 
avait obtenu, le 13, tout ce qu'jl avait demandé dans 
les premiers jours de la négociation ; il avait émis, à la 
date du 12, des prétentions nouvelles qui n'avaient pas 
abouti ; il n'aurait pas déclaré la guerre pour cela. Le 
roi n'avait accordé à M. Benedetti, dans la journée du 
13, qu'une • audience sur deux qu'il avait demandées; 
ce n'était pas non plus, aux yeux de nos ministres, un 
motif suffisant pour mettre aux prises deux empires et 
tant de millions d'hommes. Mais la note de M. de Bis- 
mark est tout une autre affaire. Elle mit fin, comme 
nons allons le voir^ à toute hésitation. Pour effacer la 
tache que cette note imprimait à notre honneur, il fal- 
lait du sang, des torrents de sang. C'est à cette note 
seule que la guerre doit être attribuée. Sans cette note, 
la France serait encore debout. 

Il est certain que, dans la journée du 44, les minis- 
tres conservaient encore quelques espérances d'obtenir 
la paix. Ils ne l'attendaient pas de la Prusse, qu'ils 
avaient harcelée, poussée à bout, répondant à ses con- 
cessions par des exigences nouvelles, inutiles, intoléra- 
bles. Ils s'étaient rattachés à l'idée d'un congrès, qui 
aurait pu être excellente au début de la querelle. Au 
moment où on était parvenu, il était douteux que la 
Prusse se soumît aux décisions d'une conféregfice euro- 
péenne. Les ministres résolurent toutefois d'essayer, et 



LA DÉCLARATION DE GUERRE 173 

il est juste de leur en tenir quelque compte, car ils sa- 
vaient que, par ce dernier effort, ils achevaient d'irriter 
contre eux le parti de la guerre. Ils siégèrent plusieurs 
fois le 14. Leurs délibérations se prolongèrent si tard 
qu'il fallut renoncer à faire de nouvelles communications 
aux Chambres, où elles étaient impatiemment attendues. 
Voici le texte de la note diplomatique qui avait été pré- 
parée dans le cabinet : 

« Nous croyons que le principe adopté par l'Europe 
a été que, sans une entente préalable, un prince appar- 
tenant aux familles régnantes des grandes puissances ne 
devait pas monter sur un trône étranger, et nous deman- 
dons que les grandes puissances réunies en congrès 
confirment cette jurisprudence internationale. 9 

« C'était là, dit M. de Gramont dans sa déposition 
devant la commission d'enquête, la substance de ce que 
nous devions déclarer le lendemain aux Chambres. 
Tout le monde dans le conseil s'était rallié à cette ré- 
solution; tout le monde sans exception, et cependant 
je puis assurer que ce n'était pas chose facile que d'être 
pacifique le 14 au soir. Je me rappelle encore les visi- 
tes qui se succédaient dans mon cabinet, les instances, 
les prières, et je puis même dire les menaces auxquel- 
les je fus en butte pendant une partie de la soirée. » 

C'est dans cette même soirée que deux dépêches, éma- 
nées de nos agents diplomatiques, et qui furent suivies 
coup sur coup de plusieurs autres, apportèrent aux mi- 
nistres le texte de la note adressée par M. de Bismark 
à ses propres agents dans les diverses cours de l'Europe. 
Cette note, qui leur parut constituer une injure calculée 
et publique, mit fin à leurs incertitudes. Ils pensèrent. 



174 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

en la lisant, qu'il ne restait plus qu'à courir aux armes. 
Ils ne prirent pas même le temps de délibérer ; et les 
Chambres, le lendemain, les imitèrent en cela. Au Corps 
législatif, l'opposition lutta pendant plus d'une heure 
pour obtenir la parole. On ne voulait pas communiquer 
de texttîs; on ne voulait pas même accorder une déli- 
bération dans les bureaux. On trouvait impertinent, ri- 
dicule, antipalriotique un appel au règlement et au 
sang-froid. La gauche arracha la nomination d'une 
commission ; mais cette commission fut nommée immé- 
diatement, immédiatement réunie ; elle improvisa son 
rapport. Elle l'écrivit sur le coin de la table, au 
bruit des conversations. Elle le déposa à la séance 
de nuit. La discussion s'ouvrit à l'instant. La com- 
munication des dépêches fut de nouveau refusée. La 
commission les avait vues : en fallait-il davantage? La 
•commission trouvait que la France était insultée : que 
pouvaient réclamer les opposants après cela? Elle pen- 
sait, à l'unanimité, comme les ministres, que la noie 
de M. de Bismark rendait la guerre indispensable : il 
n'y avait donc qu'à voter la guerre. C'est ce qu'on fit. 
La note avait tout décidé, tout entraîné. En voici le texte : 
« Après que la renonciation du prince héréditaire de 
Hohenzollern eut été communiquée officiellement au 
gouvernement impérial français par le gouvernement 
royal espagnol, l'ambassadeur de France à Ems a de- 
mandé à Sa Majesté le roi de l'autoriser à télégraphier 
à Paris que Sa Majesté le roi s'engageait pour l'avenir 
à ne pas consentir à ce qu'un prince de Hohenzollern 
posât de nouveau sa candidature. Sur ce. Sa Majesté le 
roi a refusé de recevoir de nouveau l'ambassadeur fran- 



LA DÉCLARATION DE GUERRE 175 

çais, et lui a fait dire par l'aide de camp de service 
que Sa Majesté n'avait plus rien à communiquer à l'am- 
bassadeur. » 

Cette note est inconvenante. Elle ne dit que des faits 
vrais ; mais par la manière de les raconter, elle les 
dénature. Elle est écrite par un ennemi. Elle n'est pas 
adressée aux puissances, mais seulement aux agents 
diplomatiques de la Prusse. Ce n'est pas un document, 
ce n'est, comme le dit avec raison M. de Bismark, 
qu'un télégramme d'information. (1 est triste pour le 
gouvernement et le Corps législatif d'avoir déclaré la 
guerre à cause de cette note. L'histoire a le droit de 
dire que tant de sang a été répandu, que tant de ri- 
chesses ont été anéanties, qu'un si grand ébranlement 
a eu lieu dans toutes les situations des États en Eu- 
rope, que la fortune, la puissance et la gloire de la 
France ont reçu un échec si diflScileraent réparable, pour 
une question de susceptibilité mal comprise. 

J'ajoute que M. de Bismark n'aurait pas eu lieu 
d'écrire cette note, sans la dépêche de M. de Gramont 
adressée le 12 juillet à M. Benedetti, et qui a si mal- 
heureusement fait revivre la crise, qui n'existait plus. 

Il faudrait maintenant, comme conclusion de ce récit, 
pouvoir citer en entier le compte rendu de la séance 
du 18 juillet 1870 au Corps législatif. M. Emile Olivier 
résuma en quelques mots les négociations, et termina 
son discours en disant que le gouvernement, après 
avoir fait tous ses efforts pour éviter la guerre,, allait 
maintenant se préparer à soutenir celle qu'on lui 
offrait, en laissant à chacun sa part de responsabilité. 
Ces paroles furent accueillies par de nombreux bravos, 



/ 



176 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

plusieurs salves d'applaudissements, et des cris répétés 
de: « Vive l'Empereur I vive la France I » 

Le ministre demanda ensuite un crédit de 50 millions, 
et le président; M. Schneider, mit la déclaration d'ur- 
gence aux voix. 

Toute la Chambre, excepté la gauche, se lève. 

Un grand nombre de membres à droite et au centre 
s'adressent à la gauche en criant : c Levez- vous donc ! 
Levez-vous donc! » La gauche demeure immobile. De 
vives protestations sont échangées. M. Thiers demande 
la parole : 

ce Devant la manifestation qui vient d'être faite, dit- 
il, je veux dire pourquoi je ne ipe suis pas levé avec la 
majorité de la Chambre. » 

Mais sa parole, ordinairement si écoutée, et si res- 
pectée, même par ses adversaires, est couverte de voci- 
férations. « S'il y a un jour, une heure où l'on 
puisse dire sans exagération que l'histoire nouis regarde, 
c'est cette heure et cette journée, et il me semble 
que tout le monde devrait y penser sérieusement. Rap- 
pelez-vous le 6 mai 1866. Vous m'avez refusé la parole, 
alors que je vous signalais les dangers qui se prépa- 
raient. Ce souvenir seul devrait vous obliger à m'écou- 
ter. Il s'agit d'une déclaration de guerre. Est-ce au 
ministère; à lui seul, de déclarer la guerre, et ne 
devons-nous pas aussi avoir la parole?.. » 

Le tumulte, les cris, les injures interrompent l'ora- 
teur à chaque phrase. Il parvient cependant à faire 
entendre cette déclaration : « Sans nul doute, la Prusse 
s'était mise gravement dans son tort, très-gravement. 
Depuis longtemps elle nous disait qu'elle ne s'occupait 



LA DÉCLARATION DE GUERRE 1T7 

que des affaires de rAlIemagne, de la destinée de la 
patrie allemande, et nous Tavons trouvée tout à coup 
sur les Pyrénées, préparant une candidature que la 
France devait ou pouvait regarder comme une offense 
à sa dignité et une entreprise contre ses intérêts. Vous 
vous êtes adressés à l'Europe, et l'Europe, avec un 
empressement qui l'honore elle-même, a voulu qu'il 
nous fût fait droit sur ce point essentiel. Sur ce point, 
en effet, vous avez eu satisfaction : la candidature du 
prince de HohenzoIIern a été retirée. (A droite : Mais 
non! mais non!) Est-il vrai, oui ou non, que sur le 
fond, c est-à-dire sur la candidature du prince de 
HohenzoIIern, votre réclamation a été écoutée, et qu'il y a * 
été fait droit? Est-il vrai que vous rompez sur une 
question de susceptibilité? Eh bien, voulez-vous qu'on 
dise, voulez-vous que l'Europe tout entière dise que le 
fond était accordé, et que, pour une question de forme, 
vous vous êtes décidés à verser des torrents de sang? » 
Et comme les injures redoublent de violence : « Of- 
fensez-moi, dit M. Thiers ; offensez-moi... insultez-moi... 
Je suis prêt à tout souffrir pour défendre le sang de 
mes concitoyens que vous êtes prêts à verser si impru- 
demment. » 

Ce fut M. Ollivier qui répondit. Il rappela que le 
ministère avait négocié « malgré les impatiences du 
dedans et les impatiences du dehors, et quoiqu'on 
commençât à l'appeler le ministère de la lâcheté et de 
la honte; » que le roi de Prusse avait toujours répondu : 
« Je ne veux pas intervenir, je ne veux pas insister 
auprès du prince de HohenzoIIern. Qu'il renonce, s'il 
veut ; je ne m'y opposerai pas, mais je ne l'engagerai 

is 



178 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

pas à le faire ; » que quand la renonciation fut connue, 
au moment où le gouvernement français insistait 
auprès du roi de Prusse pour qu'il s'engageât à ne 
pas laisser renaître dans l'avenir la candidature qui 
venait d'être retirée, on apprit à Paris que les repré- 
sentants prussiens annonçaient et faisaient annoncer 
dans les journaux que le roi de Prusse avait envoyé 
un aide de camp à notre ambassadeur pour lui déclarer 
qu'il refusait de le recevoir. C'est alors que nous avons 
eu recours à la guerre. « M. Thiers a appelé ce senti- 
ment de la susceptibilité. Ce n'est pas de la suscepti- 
bilité qu'il fallait dire, c'est de l'honneur ; et en France, 
la sauvegarde de l'honneur est le premier des intérêts. 
— On nous demande des communications de dépêches; 
ces communications sont faites : nous les avons mises 
dans notre exposé. Nous n'avons reçu que des dépêches 
confidentielles que les usages diplomatiques ne permet- 
tent pas de communiquer. Nous ne communiquerons 
rien de plus ! » Revenant sur le fait qui avait déterminé 
le cabinet à déclarer la guerre, le ministre le résumait 
ainsi : « Il peut arriver qu'un roi refuse de recevoir 
un ambassadeur; ce qui est -blessant, c'est un refus 
intentionnel, divulgué dans des suppléments de journaux, 
dans des télégrammes adressés à toutes les cours de 
l'Europe. Et ce fait nous a paru d'autant plus signifi- 
catif que l'aide de camp qui a annoncé à M. Benedetti 
le refus d'audience n'a manqué à aucune des formes 
de la courtoisie, de telle sorte que notre ambassadeur 
n'a pas d'abord soupçonné la signification qu'on at- 
tacherait à un refus qui, accompli de certaine ma- 
nière, aurait pu être désagréable sans devenir of- 



LA DÉCLARATION DE GUERRE 179 

fensant. L'oifense résulte d'une publication intention- 
nelle... » 

M. Ollivier termina son discours par ces paroles : 
« Oui, de ce jour commence pour les ministres mes 
collègues et pour moi une grande responsabilité (Oui! à 
gaiiché). Nous l'acceptons d'un cœur léger... {Vives: 
protestations à gauche.) Oui, d'un cœur léger; et n'é- 
quivoquez pas sur cette parole ; ne croyez pas que je 
veuille dire avec joie; je vous ai dit moi-même mon 
chagrin d'être condamné à la guerre; je veux dire : 
d'un cœur que le remords n'alourdit pas, d'un cœur 
confiant, parce que la guerre que nous faisons, nous la 
subissons . . . 
» M. Emmanuel Arago. — Vous la faites ! » 
Je le répète, il faudrait citer toute cette longue 
séance, tous les avertissements donnés par M. Thiers 
au milieu du tumulte avec une indomptable énergie. Il 
fut et il demeure évident, pour tous ceux que la pas- 
sion ou l'intérêt n'ont pas aveuglés, que les ultra-bona- 
partistes voulaient la guerre, depuis le commencement 
de l'incident et avant l'incident; qu'ils la croyaient né- 
cessaire à la dynastie et à leur propre influence; qu'ils 
ont saisi la première occasion qui s'est présentée; que 
leur ferme résolution était de rendre la guerre inévi- 
table, et qu'ils y sont parvenus par leur ascendant sur 
l'esprit de l'Empereur et par leurs violences. Je crois, 
au contraire, que, dans le principe, les ministres vou- 
laient la paix comme le pays tout entier, mais qu'ils 
n'ont pas su résister aux excitations de leur entourage, 
lisent mal commencé et mal fini. Ils ont commencé, 
dès le premier jour, par une menace lancée du haut de 



180 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

la tribune, ce qui devait rendre toute négociation im- 
possible. Quand, malgré cette première faute, la candi- 
dature Hohenzollem est retirée, au lieu de profiter 
d'une telle fortune, ils irritent le roi de Prusse par une 
demande inutile, blessante pour son orgueil, et dont le 
succès était impossible. Le roi refuse de négocier sur 
cette base ; il prévient notre ambassadeur par un aide 
de camp, qui d'ailleurs s'acquitte de sa mission avec 
toutes les formes de la courtoisie, qu'il ne le recevra 
plus pour discuter sur cette question, parce qu'il est 
déterminé à ne pas changer d'avis. H. de Bismark fait 
connaître cette situation par une dépèche à ses agents 
diplomatiques. Les ministres français s'emportent sur 
ce refus et sur cette dépèche, qui ne sont que la con- 
séquence de leur conduite. Ils déclarent que Fhonneur 
de la France est en péril, et c'est sur cela, quand la 
candidature était retirée, non-seulement par le prince, 
mais par le roi de Prusse, quand le sujet de conflit 
n'existait plus, que les ministres et le Corps législatif» 
sans réflexion et sans délibération, ont fait la guerre : 
— la guerre de 1870! 



VII 



L'Empire, au moment de la déclaration de guerre, n'a pas d'alliances. 



Les ministres de TEmpire, ne pouvant pas avouer 
qu'ils étaient absolument isolés en Europe, quand ils 
ont déclaré la guerre, et ne pouvant soutenir contre 
l'évidence qu'ils eussent des alliances proprement dites» 
se rejettent sur des conjectures, sur des espérances 
qu'on leur aurait données, sur des promesses condi- 
tionnelles. 

M. le maréchal Le Bœuf s'exprime ainsi, dès le début 
de sa déposition : 

a Pendant tout le mois de juillet, j'avais lieu de 
croire que nous ne serions pas isolés en Europe. » , 

Et comme l'ancien ministre des affaires étrangères 
de l'Empire, M. Daru, qui préside l'enquête, lui demande 
de s'expliquer plus clairement, il invoque la nécessité 



182 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

de ne pas livrer le secret des négociations. « L'ancien 
ministre des affaires étrangères comprendra ma réserve. 
Je répèle que nous avions lieu de croire que nous ne 
serions pas isolés en Europe. Je ne dis pas que nous 
devions compter sur une coopération immédiate et ac- 
tive, mais je crois que nous pouvions compter sur une 
attitude de neutralité armée, telle qu'une partie des 
troupes allemandes eût pu se trouver immobilisée. » 

Il dit un peu plus loin : <t Nous pouvions espérer que 
le gouvernement italien prendrait une attitude tout à 
fait sympathique à notre cause. Cette attitude aurait na- 
turellement forcé la Confédération du Sud à se tenir sur 
la défensive. » 

Un des membres de la commission, M. Chaper, lui 
demande s'il n'a pas dit et répété que, non-seulement 
nous pouvions espérer la neutralité armée de l'Italie et 
de la Russie, mais que, même en Allemagne, nous trou- 
verions une neutralité armée, ou du bon vouloir, ou 
même des alliés. « On m'a prêté bien des conversations, 
répond le maréchal. Dans l'origine, quand le conflit 
n'avait à nos yeux qu'un caractère purement prussien, 
nous avons pu compter sur la neutralité de la Confé- 
dération du Sud, et l'on sait, en effet, que la Cham- 
bre bavaroise a refusé d'abord les subsides pour la 
guerre. » 

La déposition de M. Clément Duvernois n'est pas moins 
vague. Il entre dans des détails circonstanciés, mais insi- 
gnifiants; M. delà Tour d'Auvergne a reçu les ambassa- 
deurs; c'était le jeudi, à sa réception; on y a parlé des 
éventualités qui pouvaient se produire; le ministre nous 
a rapporté leurs paroles au conseil. Plus ces détails sont 



L'EMPIRE N'A PAS D'ALLIANCES . 18S 

minutieux, plus ils démontrent qu'on n'avait d'alliances 
conclues avec personne, ni même de promesses offi- 
cielles. Les ambassadeurs disaient tous qu'en cas 
d'une défaite de la France, la Prusse ne devrait ni mu- 
tiler notre territoire, ni s'ingérer dans les affaires de 
notre pays. 11 leur était difiBcile de parler et même de 
penser autrement ; et il est évident que, quand un mi- 
nistre répond par de pareils propos à cette question 
précise : « Avions-nous des alliances ? » il ne fait qu'a- 
vouer, en termes embarrassés, mais au fond très-clairs, 
que nous n'en avions pas. 

M. Clément Duvernois cite pourtant une dépêche du 
général Fleury, ambassadeur à Saint-Pétersbourg ; cette 
dépêche a plus de poids que de simples propos tenus à 
Paris dans une soirée par les membres du corps diplo- 
matique. Le czar avait reçu M. Fleury le 26 août. « Il 
lui exposa, dit M. Duvernois, la gravité de la situation 
faite à la France. L'empereur lui dit: « J'ai vu les 
» derniers événements avec déplaisir, et j'ai peur que 
» mon oncle ne sorte des limites de modération qui lui 
» sont assignées . L'Allemagne est très-surexcitée ; il y a 
» là un écueil. » Le général Fleury demanda à l'empe- 
reur si, dans le cas où la Russie voudrait intervenir en 
notre faveur, l'intégrité du territoire serait l'une des 
conditions de cette intervention. Alors l'empereur lui 
répondit avec fermeté : « Au moment venu, je parle- 
» rai haut, et je ferai tous mes efforts pour sauvegarder 
» l'intégrité du temtoire, et pour assurer le maintien 
» de la dynastie. » 

L'empereur promet de parler haut quand le moment 
sera venu. Il Ta fait, non pas pour la dynastie, à 



184 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

laquelle il n'a plus songé, mais pour la Franco. Tous 
ses conseils au roi de Prusse ont été des conseils de 
modération et de paix. Il a fait plus que conseiller ; il 
est intervenu efficacement pour rendre possibles, d'abord 
l'entreyue de Ferrièrcs, et ensuite le voyage de M. Thiers 
à Paris et au quartier général prussien à la fin du 
mais d'octobre. Il n'avait pas promis autre chose ; 
jamais il n'a parlé ni d'alliance française, ni de paix 
armée, ni d'intervention officielle pour exiger la paix 
avec la condition de l'intégrité du territoire français. Il 
est donc très-vrai de dire que, plus M. Duvernois insiste 
sur ces détails, plus il prouve que nous étions isolés. 

M. de Gramont est le ministre dont on devait attendre 
le plus de lumières et qui était le plus intéressé à 
soutenir que nos relations avec les puissances euro- 
péennes étaient de nature à nous assurer leur appui. 

Il parle d'abord de deux incidents relatifs, l'un à une 
démarche faite par le Foreign Office^ avant la conclusion 
de l'affaire Hohenzollern, l'autre à la note arrêtée en 
conseil des ministres le 14 juillet, et qui fut la der- 
nière tentative faite par ce malheureux cabinet pour 
arriver à éviter une guerre avec la Prusse, tentative à 
laquelle il renonça dès le lendemain. 

Eq ce qui concerne l'intervention du Foreign Office^ 
lord Gran ville avait fait représenter à la Prusse, que le 
roi ayant consenti à l'acceptation du trône d'Espagne 
par le prince de Hohenzollern était devenu, dans un 
certain sens, solidaire de cette acceptation ; et que par 
conséquent il était naturel qu'il Ht une démarche qui 
constatât aussi sa solidarité dans la renonciation. 

Il ne s'agisait pas, dans cette note, de notre exigence 



L'EMPIRE N'A PAS D'ALLIANCES 185 

de la dernière heure : « Que le roi promette pour l'avenir 
etc. » Nous n'avons eu, pour celte prétention, Tappui 
de personne, et elle a été considérée avec raison, par 
tous les cabinets de l'Europe, comme un moyen pris 
par Terapereur Napoléon pour rendre la guerre inévi- 
table. Lord Granville ne demandait au roi Guillaume 
que l'approbation de la renonciation du prince, c'est-à- 
dire ce que nous avions d'abord demandé nous-mêmes, 
sans pouvoir, dans les premiers temps, l'obtenir. 

L'intervention du cabinet anglais ne fut pas admise. 
M. de Bismark exprima son regret a que le gouverne- 
ment britannique eût lait une proposition qu'il lui 
était impossible de recommander au roi pour son accep- 
tation royale. » 

Quant à la note du 14 juillet, c'était, on s'en souvient, 
une demande de congrès européen. « Nous croyons, di- 
saient les ministres, que le principe adopté tacitement par 
l'Europe a été, qu'à défaut d'une entente préalable, un 
prince appartenant aux familles régnantes des grandes 
puissances ne devait pas monter sur un trône étranger, 
et nous demandons que les grandes puissances, réunies 
en congrès, confirment cette jurisprudence internatio- 
nale. » Cette note, qui fait appel au principe de la soli- 
darité des peuples européens, était en contradiction 
avec le principe des nationalités, invoqué par la France 
dans l'affaire du Danemark ; mais elle était plus con- 
forme aux traditions de la diplomatie et aux intérêts 
de l'Europe, et M. de Gramont a raison de dire que 
l'Angleterre, la Russie, l'Autriche et l'Italie y auraient 
adhéré. Malheureusement, elle fut rédigée le 14, et, le 
15, on déclarait la guerre. 



186 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

M. de Gramont arrivant, dans sa déposition, au point 
précis des alliances, fait d'abord les déclarations sui- 
vantes : 

« On nous a reproché d'avoir entrepris la guerre sans 
alliances. 

» Je dis d'abord que nous ne méritons pas ce re- 
proche. 

» Açions-nous avec certaines puissances des traités 
offensifs et défensifs applicables à la guerre qui nous sur- 
prenait au milieu des circonstances les plus pacifiques 
que l'Europe eût eues depuis quelques années? 

» La commission comprendra, je l'espère, qu'il m'est 
impossible, en toute conscience, de satisfaire sur ce point 
sa curiosité bien naturelle. 

» Il tombe sous le sens qu'on n'affronte pas un en- 
nemi comme la Prusse sans rechercher tous les moyens 
d'augmenter ses forces de combat. Je dirai même que 
ceux qui voudront étudier les documents politiques con- 
nus jusqu'à ce jour, et qui le feront avec conscience, 
impartialité, et l'aptitude diplomatique qui convient à ce 
genre d'études, découvriront sans doute la trace de cer- 
tains faits sur lesquels je ne crois pas encore devoir 
m'expliquer. 

» Je ne me dissimule pas que le silence que je m'im- 
pose en ce moment donne à nos adversaires politiques 
des avantages considérables. C'est,je l'avoue, une épreuve 
que je ne subis pas sans quelque douleur, etc. » 

M. de Gramont a raison de le dire : ce mutisme ab- 
solu ne peut être considéré que comme un aveu. Il ne 
veut pas dire qu'il" n'avait pas d'alliances; il ne peut 
pas dire qu'il en avait, puisqu'il est avéré qu'il n'en 



L'EMPIRE N'A PAS D'ALLIANCES 187 

avait aucune. Il se réfugie derrière des devoirs profes- 
sionnels qui le condamnent, dit-il, à cette dure épreuve; 
et quand M. Daru, qui a été ministre des affaires étran- 
gères avant lui et du même gouvernement que lui, se 
permet de lui poser des questions un peu plus précises, 
il revient toujours sur la réserve qui lui est imposée, 
a Je vous rappelle ce que j'ai dit... Ma déclaration est 
celle d'un ministre des affaires étrangères... Je ne me 
dissimule pas ce qu'a d'incomplet ma déposition sur les 
relations extérieures. » 

Je citerai encore le passage suivant de ce curieux 
interrogatoire. 

« M. LE COMTE Daru. — Uu dcs membres du gouver- 
nement auquel vous avez appartenu, parlant de nos 
relations extérieures au moment où la guerre a éclaté, 
a été un peu plus loin que vous. Il a dit qu'au moment 
où la guerre a éclaté, il avait la certitude qu'une coo- 
pération, sous une forme ou sous une autre, nous serait 
donnée ; il a dit qu'il avait des raisons d'en être cer- 
tain. 

» Croyez-vous pouvoir aller jusque-là? 

(Je pense que les souvenirs de M. Daru ne lui rap- 
pellent pas, d'une manière très-sûre, les expressions 
dont M. le maréchal Le Bœuf s'était servi. Le maréchal 
avait dit : « Je croyais, j'espérais. » Il n'avait pas dit : 
« J'étais certain. ») M. le duc de Gramont a la loyauté 
de ne pas répondre affirmativement. 

« M. LE DUC DE Gramont. — Je vous rappelle ce que 
j'ai dit. 

» M. LE COMTE Daru. — Votre déclaration n'est pas 
en contradiction avec celle-là. 



188 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

» M. LE DUC DE Grabiont. — Seulement ma déclaration 
est celle d'un ministre des affaires étrangères. 

» M. LE COMTE Dàru. — Nous comprcuons votre pen- 
sée, nous devons vous interroger : vous pouvez ne pas 
répondre si vous ne croyez pas devoir parler. 

» M. LE DUC DE Gramont. — Jc Ic regrette, mais je ne 
le puis. » 

H. le comte de Rainneville fait alors une observation 
très-sensée : « Comment peut-on croire qu'il y ait eu 
des traités d'alliance bien sérieusement préparés, puis- 
que nous n'en avons vu aucun effet? 

» M. LE DUC DE Gramont. — Si vous voulez vous re- 
porter à rhistoire diplomatique de tous les temps, vous 
verrez que, quand une des parties contractantes est abî- 
mée, foudroyée; quand, au gouvernement avec lequel 
on a contracté s'en substitue un autre duquel on se 
méfie, pour lequel on a de l'hostilité; — car enfin, je ne 
veux pas récriminer contre les hommes du gouverne- 
ment du 4 septembre, mais c'était bien là alors leur 
situation en Europe, — alors les traités se déchirent, 
et îl n'en reste plus trace. J'en appelle à vous, à vos 
souvenirs : étudiez l'histoire, et vous verrez si les traités 
subsistent dans des effondrements pareils. Oh non! ils 
disparaissent, et il en reste, quoi? Ce qui est écrit, ce 
qui est signé et ce qui réapparaît plus tard, peut-être!» 

Cette réponse de M. de Gramont n'est pas sans habi- 
leté. Il répond par des raisons plausibles à l'objection de 
M. de Rainneville; en effet, il peut y avoir des traités 
dont la trace disparaisse. Il ne dit pas qu'il y ait eu des 
traités; pas une de ses paroles ne peut être interprétée en 



L'EMPIRE N'A PAS D'ALLIANCES 189 

ce sens. Il laisse entrevoir que, pliis tard, peut-êtrey on 
découvrira qu'il y avait des engagements écrits; il ne 
va pas jusqu'à Taffirmer. L'interrogatoire semble être 
dirigé de manière à ce qu'il soit bien entendu de tout 
le monde que des traités existaient, que le gouverne- 
ment avait « des certitudes ». M. de Gramont entend ces 
déclarations sans s'y associer, sans les repousser. Ses de- 
voirs professionnels, 4ont il affecte de se plaindre, lui 
rendent au contraire un incontestable service, en expli- 
quant ses réticences. A la fin de la séance, le président 
croit avoir assez bien établi, par ses propres déclara- 
tions, car le comparant n'en a fait aucune, l'existence 
des traités; et il le constate en posant cette question, au 
moins étrange : 

« M. LE PRÉSIDENT. — Valuqucurs, nous aurions eu 
tous les traités qtion avait conclus? » 

M. Gramont ne répond pas qu'on avait conclu des 
traités; mais il se garde bien de dire que ces traités 
viennent d'être découverts séance tenante, par les com- 
missaires qui l'interrogent. Voici sa réponse : 

t( M. DE Gramont, — Oh! vainqueurs!... Mais vous 
auriez eu non-seulement ceux-là^ mais tous ceux qu'on 
aurait désiré contracter avec vous, et qu'on n'a pas 
contractés, i 

Le mot « ceux-là » qui lui échappe, est la seule 
indiscrétion qu'il ait commise. Ce n'est pas une 
déclaration explicite; la forme de la question a, pour 
ainsi dire, commandé la réponse. En dépit de toutes 
ces habiletés, l'interrogatoire de M. de Gramont 
prouve, comme celui des autres ministres de l'Empire, 



190 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

que les traités qu^on avait conclus sont une pure chi- 
mère; que tout se bornait à des espérances de neutralité 
armée. Je veux bien que la réserve de M. de Gra- 
mont lui fût commandée par sa situation ; mais, néces- 
saire vis-à-vis de la commission, était-elle nécessaire 
aussi vis-à-vis des membres du cabinet dont M. de 
Gramont faisait partie ? II est évident que s*il y a 
eu une alliance conclue, il a dû en avertir le cabi- 
net; et il n'est pas moins évident, par les dépositions de 
M. le maréchal Le Bœuf et de M. Clément Duvernois, 
qu'ils n'ont jamais vu un traité, qu'ils n*ont jamais cru 
qu'il en existât un seul ; que toutes leurs espérances, — 
car ils n'ont parlé que d'espérances, — reposaient sur 
des propos échangés, un jour de réception, dans le 
salon du ministre des affaires étrangères, et sur une 
conversation de l'empereur de Russie avec le général 
Fleury. 

La vérité est donc que nous n'avions aucune alliance. 
M. de Gramonl dit « qu'il tombe sous le sens qu'on 
n'affronte pas un ennemi comme la Prusse sans recher- 
cher tous les moyens d'augmenter ses forces de com- 
bat. » Je suis en effet persuadé que, quand on a cru à la 
guerre (et on n'y a cru dans le cabinet que fort tard, 
la guerre était décidée dans les arrière-salons et les 
boudoirs avant que le cabinet en fût averti) ;• je suis, 
dis-je, très-intimement persuadé que quand on a cru à 
la guerre, on a essayé de se fortifier par des alliances; 
c'est élémentaire. Nous savons par la lettre du gé- 
néral Fleury ce qu'il avait obtenu de l'empereur de 
Russie; cela ne ressemble ni de près ni de loin à 
une alliance. Nous connaissons aussi les dépêches 



.L'EMPIRE N'A PAS D'ALLIANCES 191 

échangées entre lord Granville et lord Loftiis, am- 
bassadeur de la reine à Berlin. Elles prouvent que 
l'Angleterre désirait la clôture de Fiiicident Hohenzol- 
leiTi, et ne prouvent rien au delà. Une fois la guerre 
commencée, c'est l'Angleterre qui a conseillé la neu- 
tralité, et qui a insisté pour que le différend entre la 
France et la Prusse fût circonscrit entre les deux 
belligérants. Elle a accordé son entremise pour la 
conclusion d'un armistice, elle n'a jamais consenti 
à aller plus loin. Nul n'a prétendu, nul n'oserait pré- 
tendre qu'elle ait conclu un traité quelconque avec 
l'Empire en vue de la guerre qui se préparait. Nous n'a- 
vions pas non plus de traité avec l'Italie, puisque l'Em- 
pereur, étant à Châlons, envoyait le prince Napoléon à 
Florence dans, l'espoir d'y obtenir un appui. Quelle est 
donc la puissance européenne qui avait conclu avec 
nous un de ces traités dont parle M. Saint-Marc 
Girardin dans sa mémorable question à M. de Gra- 
mont : « Vainqueurs, nous aurions eu tous les traités 
qui avaient été conclus? » Cette puissance ne pouvait 
être que T Autriche. Était-ce l'Autriche en effet? Avions- 
nous un traité avec elle? M. de Gramont, se relâchant 
enfin de l'excessive réserve à laquelle il s'était astreint 
dans sa déposition, a publié, après coup, non pas un 
traité, mais une lettre du principal ministre autri- 
chien qui contient cette phrase : « Veuillez répéter à 
Sa Majesté et à ses ministres que nous considérons 
la cause de la France comme la nôtre, et que, nous 
contribuerons au succès de ses armes dans les limites 
du possible. » 
Cette phrase est très-ferme; elle paraît très-claire. 



19Î SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

malgré la réserve exprimée par les derniers mots. On 
comprend qu'une pareille phrase, si elle n'était pas 
contredite par d'autres passages de la dépêche, pût 
donner des espérances sérieuses. Si l'Autriche se pro- 
nonçait, rinlervention de l'Italie devenait probable. 
M. de Gramont, une fois décidé à tout dire, et à 
renoncer à la ligne de conduite qu'il avait cru prudent 
de suivre en présence des commissaires de l'enquête, 
insiste sur ces considérations dans une lettre adressée 
par lui au vice-présideut de la commission, M. le comte 
Daru. 

Je reproduis cette lettre, avec la réponse publiée dans 
le Temps du 9 avril 1874. Ces deux documents, dont le 
second n'a jamais été contredit, jusqu'à ce jour 
(10 juin 1874), peuvent se passer de tout commentaire. 

Voici d'abord les explications contenues dans la lettre 
dé M. de Gramont : 

« Le 23 juillet 1870, c'est-à-dire bien après la décla- 
ration de guerre, M. i'anîbassadeur d'Autriche vint me 
voir au ministère des affaires étrangères et me remit 
deux dépêches de son gouvernement, portant toutes les 
deux la date du 20 juillet, en me priant d'en prendre 
connaissance et me les laissant pour en prendre copie. 

» L'une de ces dépêches, faite pour être publiée, et 
qui Ta été depuis, posait en principe la neutralité de 
l'Autriche, mettant un soin particulier à bien étabUr, 

ê 

par des réserves et des précédents, que cette neutralité 
n'empêcherait pas les armements qui pourraient pa- 
raître utiles au point de vue de la sécurité de l'empire. 
» Cette neutralité, qui était proclamée d'acxîord avec 
nous et dont nous avions le secret, ne devait pas nous 



L'EMPIRE N'A PAS D'ALLIANCES 193 

inquiéter. Mais, pour prévenir tout malentendu, il y 
avait, comme je viens de le dire, une autre dépêche 
très-complète et très-explicite, qui était écrite le même 
jour, qui me fut remise en même temps et laissée de 
même par M. l'ambassadeur d'Autriche pour en prendre 
copie. 

» Je ne suis pas le seul qui ait reçu la communication 
du 23 juillet 1870, et qui ait la copie des deux dé- 
pêches qui en faisaient l'objet. Cette communication fut 
faite à Saint-Cloud, et à d'autres membres du gou- 
vernement. 

» Or, c'est de Tune de ces dépêches du 20 juil- 
let 1870 qui m'ont été remises par M. l'ambassadeur 
d'Autriche, signées par IM. le ministre des affaires 
étrangères d'Autriche, c'est de l'une de ces dépêches, de 
celles qu'on n'a pas jugé à propos de publier, que, lais- 
sant de côté d'autres parties dont la divulgation ne me 
paraît pas opportune ni justifiée, c'est, dis-je, de cette 
dépêche que j'ai extrait le passage suivant : 

» Veuillez donc répéter à Sa Majesté et à ses mi- 
» nistres que nous considérons la cause de la France 
9 comme la nôtre, et que nous contribuerons au succès 
» de ses armes dans les limites du possible, d 

» Voilà donc ce que M. le prince de Mettemich était 
chargé de répéter à l'empereur et à ses ministres. 
Puisqu'il recevait l'ordre de le répéter, cela indique 
qu'il l'avait déjà dit ; et, en effet, fidèle à ses instruc- 
tions, il ne tenait pas un autre langage. 

» J'ajouterai enfin que les assurances de concours 
envoyées le 20 juillet, remises et répétées le 23, avaient 

13 



194 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

été également directement confimiées le 21 par M. le 
ministre des affaire$- étrangères lui-même. 

» On pourra discuter des journées entières sur les 
causes de la guerre ; on ne parviendra jamais à effacer 
le caractère officiel de ces communications ni à empê- 
cher qu'elles aient été faites. 

» Et maintenant, je le demande à tout honnête homme, 
est-il vrai, oui ou non, que l'Autriche nous avait pro- 
mis son concours pour la guerre de 1870? » 

Après avoir publié cette lettre, le Temps répond en 
ces termes : 

« Un document officiel peut seul répondre à M. de 
Gramont. Nous voulons parler de la dépêche portant la 
date du 20 juillet, communiquée le 23, que M. de 
Gramont qualifie de « très-complète et très-explicite » , 
dont la divulgation intégrale ne lui parait « ni oppor- 
tune ni justifiée », et qui, suivant lui, contient une 
promesse formelle de concours armé. Nous recevons 
d'un correspondant, qui nous en affirme Tauthenticité, 
le texte de cette dépêche, jusqu'ici inédite, retenue, par 
M. de Gramont, mais dont communication aurait été 
donnée, d'après H. de Gramont lui-même, à plusieurs 
membres du gouvernement français; la voici : 

Le comte de Beust au prince de Metternich, 

ambassadeur à Paris. 

« Vienne, le 20 juillet 1870. 

» Le comte Vitzthum a rendu compte à notre auguste 
maître du message verbal dont l'empereur Napoléon a 
daigné le charger. Ces paroles impériales, ainsi que les 



L'EMPIRE N'A PAS D'ALLIANCES 195 

éclaircissements que M. le duc de Gramont a bien 
voulu y ajouter, ont fait disparaître toute possibilité 
d'un malentendu que l'imprévu de cette guerre soudaine 
aurait pu faire naître. 

ï> Veuillez donc répéter à Sa Majesté et à ses mi- 
nistres que, fidèles à nos engagements tels qu'ils ont 
été consignés dans les lettres échangées l'année dernière 
entre les deux souverains, nous considérons la cause 
de la France comme la nôtre, et que nous contribuerons 
au succès de ses armes dans les limites du possible. 

» Ces limites sont déterminées d'une part par nos dif- 
ficultés intérieures, d'autre part par des considérations 
politiques de la plus haute importance. Je vous parlerai 
surtout de ces dernières. Nous croyons savoir, n'en 
déplaise au général Fleury, que la Russie persévère 
dans son alliance avec la Prusse, au point que, dans 
certaines éventualités, l'intervention des armées mos- 
covites doit être envisagée, non pas comme probable, 
mais comme certaine. Parmi ces éventualités, celle 
qui nous concerne nous préoccupe nécessairement le 
plus. Mais si nous admettons cette préoccupation avec 
toute la franchise qu'on se doit entre bons alliés, nous 
pensons que l'empereur Napoléon nous rendra cette 
justice de ne pas nous taxer d'un étroit égoïsme ; nous 
pensons à lui tout autant qu'à nous. 

» L'intérêt de la France n'ordonne-t-il pas comme le 
nôtre d'empêcher que le jeu, engagé à deux, ne se 
complique trop promptement? Or, nous croyons savoir 
que notre entrée en campagne amènerait sur-le-champ 
celle de la Russie, qui nous menace non-seulement en 
Galicie, mais sur le Pruth et sur le bas Danube. Neu- 



196 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

traliser la Russie, Tamener jusqu'au moment où la 
saison avancée ne lui permettrait plus de songer à con- 
centrer ses troupes, éviter tout ce qui pourrait lui don- 
ner de Tombrage ou lui fournir un prétexte d'entrer en 
lice, voilà ce qui doit, pour le moment, être le but os- 
tensible de notre i)olitique. Qu*on ne s*y méprenne pas 
à Paris : la neutralité de la Russie dépend de la nôtre. 
Plus celle-lù deviendra bienveillante pour la Prusse, plus 
notre neutralité pourra se montrer sympathique à la 
France. 

» Comme je l'ai toujours fait pressentir dans nos 
pourparlers de Tannée dernière, nous ne pouvons pas 
oublier que nos dix millions d'Allemands voient dans 
la guerre actuelle, non pas un duel entre la France 
et la Prusse, mais le commencement d'une lutte na- 
tionale. Nous ne pouvons pas nous dissimuler non plus 
que les Hongrois, tout disposés qu'ils soient à s'im- 
poser les plus grands sacrifices dès qu'il s'agit de dé- 
fendre l'Empire contre la Russie, se montreront plus 
réservés dès qu'il s'agira de dépenser leur sang et leur 
argent pour reconquérir à l'Autriche sa position en 
Allemagne. 

» Dans ces circonstances, le mot neutralité, que nous 
ne prononçons pas sans regret, nous est imposé par 
une nécessité impérieuse et par une appréciation logique 
de nos intérêts solidaires. Mais cette neutralité n'est 
qu'un moyen de nous rapprocher du but véritable de 
notre politique, le seul moyen de compléter nos arme- 
ments sans nous exposer à une attaque soudaine soit 
de la Prusse, soit de la Russie avant d'être en mesure 
de nous défendre. 



V 



L'EMPIRE N'A PAS D'ALLIANCES 197 

Toujours est-il que tout en proclamant notre neutra- 
lité, nous n*avons pas perdu un instant pour nous 
mettre en communication avec l'Italie, sur la média- 
tion dont l'empereur Napoléon a bien voulu nous lais- 
ser l'initiative; les bases nouvelles que vous venez de 
nous transmettre atteindront-elles le but que le gouver- 
nement français a eu en vue? 

» En d'autres termes, seront-elles jugées inacceptables 
par la Prusse? Nous ne nous en préoccupons guère, et 
je vous l'ai télégraphié, nous les acceptons, ces bases, si 
l'Italie les accepte "comme point de départ d'une action 
combinée. 

» Dans le môme télégramme, je vous ai parlé de l'é- 
vacuation de Rome, question qu'il importe, selon nous, 
de ne pas laisser en suspens, mais de résoudre immé- 
diatement. La convention de septembre, qu'on ne se 
fasse pas illusion à cet égard, ne cadre plus avec la 
situation. 

» Nous ne pouvons pas exposer le saint-père à la 
protection inefficace de ses propres troupes. Le jour où 
les Français sortiront des États pontificaux, il faudrait 
que les Italiens puissent y entrer de plein droit et de 
l'assentiment de l'Autriche et de la France. Jamais nous 
n'aurons les Italiens avec nous de cœur et d'âme si nous 
ne leur retirons pas leur épine romaine. 

» Et franchement, ne vaut-il pas mieux savoir le 
saint-père sous la protection de l'armée italienne que de 
le voir en butte aux entreprises garibaldiennes? La 
France, en nous laissant l'honneur de résoudre la ques- 
tion romaine, nous faciliterait beaucoup la tâche de 
laquelle elle a bien voulu nous laisser l'initiative à Flo- 



19$ SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

rence. Elle ferait plus : en faisant un acte d'un incon- 
testable libéralisme, elle enlèverait une arme à son en- 
nemi et elle opposerait une digue à ces ébullitions de 
teutonisme que la Prusse, puissance protestante par ex- 
cellence, a su faire naître en Allemagne, et que nous 
craignons doublement à cause de la contagion. Il est 
beureux que le retour du comte Vimercati coïncidera 
avec l'arrivée du prince de la Tour d'Auvergne, 

» (Signé) Beust. » 

Le Temps fait suivre ce document des remarques sui- 
vantes : 

» Cette note fut communiquée au gouvernement im- 
périal, non le 23 juillet 1870, comme dit M. de Gra- 
mont, mais le 24 juillet. 

» La plirase citée par M. de Gramont forme le 
deuxième paragraphe de la dépêche totale. L'ensemble de 
la dépêche permet-il d'affirmer avec M. de Gramont 
que l'Autriche avait promis son concours armé à la 
France? Pour résoudre cette question, il suffit de lire 
le 3* paragraphe. L'Autriche connaissait, en effet, le 
traité secret entre la Russie et la Prusse, traité que la 
diplomatie française persistait à nier. Or, ce traité obli- 
geait l'Autriche à garder la neutralité sous peine de la 
voir rompre par la Russie au profit de la Prusse, et 
l'Autriche n'était pas en mesure de courir un pareil 
risque. Elle l'eût couru peut-être si on lui avait permis 
de compléter ses armements et de parer à ses difficul- 
tés intérieures. En précipitant la guerre, le gouverne- 
ment français, et M. de Gramont en particulier, ré- 



L'EMPIRE N'A PAS D'ALLIANCES 199 

duisaient l'Autriclie à l'impuissance et annulaient en 
réalité sa coopération. A ce point de vue, la responsa- 
bilité de l'Empire est encore aggravée par la dépêche 
du 20 juillet. » 

Je crois pouvoir maintenant conclure, sans injustice, 
que l'Empire n'avait aucune alliance quand il a com- 
mencé la guerre. Et j'ajoute qu'il était naturel qu'il 
n'en eût point; il était devenu, un peu par son ori- 
gine, beaucoup par ses fautes, inquiétant pour tout le 
monde en Europe. 

Les États se dirigent, dans leurs relations politiques, 
plutôt par leurs intérêts que par leurs analogies. Cepen- 
dant il n'est pas hors de propos de rappeler que l'Empire 
n'avait d'analogie avec aucun autre gouvernement. Il 
différait des gouvernements constitutionnels, puisqu'à 
son origine, et pendant les trois quarts de sa durée, il 
a été une dictature. Il n'était qu'un usurpateur, et un 
représentant de la révolution, aux yeux des États abso- 
lus. Le principe des nationalités, dont il était le défen- 
seur en Europe, menaçait la plupart des anciennes 
monarchies. Il était l'héritier de la légende napoléo- 
nienne, légende de gloire en France, et d'oppression au 
dehors. Tous les peuples avaient profondément souffert 
dans leurs intérêts et dans leur dignité par les guerres 
injustes et cruelles du premier Empire ; beaucoup 
d'entre eux entretenaient contre la France une rancune 
mortelle, et des idées de revanche que ne put qu'avi- 
ver le rétablissement de l'Empire et de la dynastie 
napoléonienne. Ce n'est pas seulement pour la France 
que Louis- Napoléon avait dit : « Ne pouvant faire de 
grandes choses, nous tâcherons d'en faire de bonnes, » 



ÎOO SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

et qu'il avait plus tard prononcé à Bordeaux ce mot 
fameux : « L'Empire, c'est la paix. » Il s'était attaché, 
pendant les premières années, à se montrer pacifique. 
Il ne devint remuant et guerrier que quand il sentit le 
besoin de reconquérir au dedans la popularité qui lui 
échappait. C'est alors qu'il mécontenta successivement 
tous les peuples de l'Europe. 

L'Angleterre avait plusieurs griefs contre lui. A un 
moment, il avait laissé se produire ce qu'on a appelé 
« l'émeute des colonels i, c'est-à-dire une sorte de pro- 
pagande de guerre à l'Angleterre qui avait été faite, 
assez bruyamment, et fort imprudemment, dans les 
rangs de l'armée. En France, on ne trouva ces excitations 
que ridicules et grossières ; elles causèrent quelques in- 
quiétudes et beaucoup de ressentiment chez nos voisins, 
où la population organisa immédiatement des batail- 
lons de volontaires, destinés à s'opposer à un débar- 
quement. A un autre moment, l'Empereur rêva Tannexion 
de la Belgique à la France. Rien n'était plus contraire 
aux intérêts de l'Angleterre, qui tenait à pouvoir oppo- 
ser Anvers et Trieste à nos ports de la Manche et de 
la Méditerranée. Dans la guerre d'Amérique, où nous 
ne prîmes pas parti ostensiblement, l'Angleterre nous 
trouva encore contraires à sa politique. Saufpour le traité 
de commerce qu'elle considéra comme un grand avantage 
pour son industrie, Tempereur Napoléon lui avait tou- 
jours été une gêne et un obstacle. La reine avait d'ail- 
leurs les liens les plus étroits avec la famille royale de 
Prusse. Enfin, depuis les guerres de 1813, l'Angleterre, 
attentive surtout au développement de sa puissance 
industrielle et commerciale, évite de se compromettre 



L'EMPIRE N'A PAS D'ALLIANCES 201 

dans les complications de la politique européenne ; et 
ce fut elle, comme je l'ai indiqué plus haut, qui insista 
pour que la guerre de 1870 fût, autant que possible, 
circonscrite et localisée. 

La Russie, plus désintéressée, à cause de Téloigne- 
ment, sur la forme de notre gouvernement, ne pouvait pas 
voir sans inquiétude les rapides et prodigieux progrès 
de la Prusse. Elle devait certainement désirer que la 
France «se maintint parmi les puissances de premier 
ranp: pour servir de contre-poids à l'empire allemand 
qui allait naître, et qu'on voyait déjà s'organiser sous 
la main de M. de Bismark. Mais d'autre part, elle avait, 
avec la Prusse, des liens d'intimité et de parenté très- 
soigneusement entretenus de part et d'autre, et à l'orient 
de l'empire, un souvenir et un intérêt qui agissaient 
violemment contre nous. Une lettre de M. Benedetti, 
qu'il a publiée dans son livre : Ma mission en Prusse^ 
rend assez bien compte de cette situation pour que je 
croie utile d'en reproduire un passage. Elle est du 
30 juin 1870, et adressée au ministre des affaires 
étrangères. 

«... Il suffit de se rappeler dans quelles vues le cabi- 
net de Berlin s'est constamment employé à resserrer les 
relations intimes qu'il entretient avec celui de Saint- 
Pétersbourg pour se former une idée du but que le roi 
s'est proposé en se rendant à Paris accompagné du 
chancelier et des entretiens qu'ils ont eus avec l'em- 
pereur Alexandre. En parfait accord à cet égard avec 
son souverain, M. de Bismark s'est constamment appli- 
qué à s'assurer le concours éventuel de la Russie ; dans 
cette pensée, il s'est montré, d'une part, favorable 



202 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

à la politique du cabinet de Saint-Pétersbourg en 
Orient; il n'a cessé, de l'autre, d'éveiller ses susceptibi- 
lités dans les questions qui agitent le sentiment natio- 
nal en Russie. Je ne crains donc pas de me tromper 
en présumant qu'il a eu soin de s'expliquer sur l'état des 
choses dans les Principautés danubiennes et dans le Le- 
vant, de façon à plaire à l'empereur, et il ne doit pas avoir 
manqué de signaler les tendances qui portent le cabinet 
de Vienne à reconstituer l'autonomie de la Pologne en 
Galicie. Pendant que le ministre aura pris à tâche de 
rassurer l'empereur sur le premier de ces deux points 
et de Talarmer sur l'autre, le roi aura déployé celte 
bonne grâce dont il a toujours su faire un si merveil- 
leux usage pour captiver les sympathies de son auguste 
neveu, et je ne doute pas pour ma part qu'ils n'aient 
laissé dans son esprit des impressions conformes à leur 
désir. Quels que puissent être d'ailleurs les moyens 
qu'ils ont employés, leur but a dû être de raffermir 
l'empereur dans les sentiments qu'ils ont su lui inspirer. 
Ils en avaient évidemment un autre : celui de montrer 
à l'Europe la parfaite cordialité des rapports qui unis- 
sent les deux souverains, et de décourager les efforts 
que l'on pourrait tenter pour les séparer. » 

Nous savons assez par la dépêche de M. de Beust 
quelle était la situation de l'Autriche, et quels étaient 
les sentiments de son cabinet. L'Autriche était peut- 
être, de tous les peuples de TEurope, celui qui avait le 
plus à se plaindre de Napoléon IJL II avait fait contre 
elle une guerre heureuse, et l'avait dépouillée de ses 
possessions italiennes : premier grief. Il s'était absolu- 
ment abandonné à la Prusse dans l'affaire des duchés et 



L'EMPIRE N'A PAS D'ALLIANCES ^ 

dans la campagne de 1866 : second et plus impardon- 
nable grief. Si l'Empire, dans le désir de recou^Tcr les 
Provinces rhénanes, ne s'était pas volontairement tenu à 
l'écart, s'il avait seulement insisté auprès de l'Italie pour 
obtenir la neutralité, le désastre de Sadowa n'aurait pas 
eu lieu. On s'en souvenait à Vienne avec amertume, 
mais tout cédait au désir, au besoin de se venger de la 
Prusse, et de ne pas être plus que jamais à la merci du 
vainqueur de 1866. 

En revanche, l'Italie, qui nous devait tout, qui n'exis- 
tait que par nous, pour laquelle l'Empereur avait fait sa 
première et dernière campagne, était pour nous par 
ses sentiments, et pour la Prusse par ses intérêts. La 
Prusse était l'ennemie du pape, dont nous étions les dé- 
fenseurs; elle était Tenncmie naturelle de T Autriche, 
qui avait été si longtemps l'ennemie de l'Italie et qui, 
par la force des événements, devenait le point d'appui 
de notre politique. Ainsi les intérêts italiens étaient de 
plus en plus du côté de la Prusse. L'Espagne, trop 
occupée chez elle, ne comptait pas en Europe. Les 
petits États, avertis par le sort du Danemark et 
par nos tentatives avortées contre la Belgique, ne 
voyaient en nous qu'un danger. La France, si sympa- 
thique par elle-même, était partout abhorrée ou re- 
doutée, grâce au gouvernement qu'elle subissait. 

On se dit aujourd'hui que la Prusse a trop de pou- 
voir, qu'elle pèse d'un trop grand poids dans les affai- 
res du monde, querinlérêt de tous est de nous soutenir 
contre elle. Cela peut être : au début de la guerre, on 
ne savait pas très-précisément de quel côté serait la vic- 
toire. La France victorieuse paraissait aussi effrayante 



204 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

que la Prusse victorieuse; elle aurait pris les Provinces 
rhénanes, la Belgique, peut-être le Luxembourg. On 
avait des raisous pour empêcher la guerre ; on en eut, 
ne pouvant rempêcher, pour la localiser; mais on n'en eut 
jamais pour choisir entre les belligérants. La bienveillance 
de l'Europe n'allait pas plus loin que la neutralité. L'Em- 
pereur, qui s'était une fois qualifié de parvenu, n'était 
pas entré dans la famille des rois, et il était, par son 
despotisme, l'horreur et l'effroi des peuples libres. Ainsi, 
quand notre gouvernement a, malgré nous, déclaré la 
guerre, il n'avait pas d'alliés, et il n'était pas digne 
d'en avoir. 



VIII 



L'Empire ne peut mettre en ligne qu'un effectif égal à peine an 
tiers des armées allemandes; ses cadres ne sont pas au com- 
plet; 100,000 gardes mobiles seulement, sur 417,366, sont armés 
et organisés; l'artillerie est, en partie, de Vancien modèle; la 
moitié des fusils, soit 1,336,000, se chargent par la bouche; les 
places fortes ne sont pas complétées au point de rue du tir des 
armes nouvelles; les approvisionnements en vivres et effets d'bt- 
billement sont très-insufiisants et très-mal répartis. 



L*£urope était très-décidée à concourir à la paix, mais 
à ne pas se mêler à la guerre. Une fois la guerre dé- 
clarée, nous ne pouvions compter que sur nous-mêmes^ 
sur la valeur de nos soldats, sur Fexcellence de nos 
préparatifs. 

Cette question des préparatifs était la plus grande 
préoccupation des esprits sérieux depuis le commen- 
cement de la crise, c'est-à-dire depuis Sadowa. M. Magne, 
qui souhaitait résolument la paix, mais qui, avec trop 



206 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

de raison, regardait la guerre comme possible, et qui, 
dans tous les caS; conseillant un langage ferme dans 
nos relations avec l'Allemagne, voulait qu'on se mît 
en état d'être écoutés, écrivait à l'Empereur, à la date 
'du 20 juillet 1866: « Rien ne nous excuserait d'être 
pris au dépourvu, au milieu de complications qu'il est 
si facile de prévoir. » De son côté, M. Rouher, adressant 
à l'Empereur, vers la fin de 1867, un Mémoire politique 
où les difficultés de la situation sont habilement expo- 
sées, après avoir démontré qu'il importe de reconstituer 
le capital d'autorité accumulé dans les premières années 
de l'Empire, et se demandant si, pour y parvenir, il y 
avait lieu de courir le risque d'un casus belli avec l'Al- 
lemagne, convient que ce serait un duel redoutable 
dans l'état de notre armement, et qu'il ne serait pas 
sage de l'afironter. « Faut-il réclamer la ligne du Hein 
comme la limite contractuelle de la Confédération du 
Nord? Il est de toute évidence qu'une pareille décla- 
ration nous conduirait précipitamment, à travers des 
incidents diplomatiques très-rapides, à la guerre avec 
TAllemagne. Or, sommes-nous prêts? » 

Il n'était pas nécessaire de faire de grandes recherches 
pour constater que nous n'étions pas prêts à la fin de 
1867; il suffisait de se rappeler l'histoire de l'expédition 
du Mexique. Toute cette richesse, inutilement dépensée 
à l'autre bout du monde, nous appauvrissait ici, nous 
faisait de la sagesse une nécessité. Avions-nous employé 
les deux années 1868 et 1869 à perfectionner nos cadres 
et notre matériel, à compléter l'armement de nos places, 
à organiser et à développer ïiotre effectif? Il serait in- 
juste de méconnaître les efforts tentés par le maréchal 



L'EMPIRE N'EST PAS PRÊT 207 

Niel» pendant son court ministère; mais il n'était qu'au 
début de la transformation de notre armement quand 
la mort le surprit, et les réformes inaugurées par lui 
dans l'effectif de l'armée ne pouvaient avoir une valeur 
appréciable qu'au bout de plusieurs années. Non-seu- 
lement on ne redoublait pas d'activité en 1870; mais le 
principal ministre était d'un calme, d'une sérénité qui 
ne permettent pas de penser que le gouvernement qu'il 
dirigeait se livrât avec beaucoup d'ardeur à des prépa- 
ratifs de guerre. Nous avons vu qu'il déclarait, le 30 juin 
1870, qu'à aucune éfpoque le maintien de la paix n'avait 
paru plus assuré, et que, pour appuyer par des faits 
probants cette déclaration pacifique, il consentait à une 
réduction de dix mille hommes sur le contingent, et à 
une réduction proportionnée (treize millions) sur le 
budget de la guerre. 

A vrai dire, ce langage a de quoi surprendre, non seu- 
lement parce qu'il fut cruellement démenti cinq jours 
après, mais parce que les avertissements sur les projets 
et les armements de la Prusse affluaient de tous côtés aux 
Tuileries. On savait que des espions prussiens étudiaient 
nos places fortes et la topographie des départements du 
Nord-Ouest, qu'ils renseignaient la Prusse sur tous les 
détails de notre armée avec la dernière exactitude, que 
M. de Moltke visitait la frontière de France et en étudiait 
les positions. Une importante lettre du général Ducrol, 
retrouvée depuis dans les papiers des Tuileries, avait 
fourni les informations les plus précises sur les inten- 
tions de la Prusse. Nous avons la preuve que depuis plu- 
sieurs années, il ne cessait d'avertir le ministre de la 
guerre, et que l'intendant de la division qu'il commandait 



208 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

à Strasbourg, M. Cumier de la Valette, avertissait de 
son côté le directeur de radministration. 

Voici ce que dit M. Cumier de la Valette dans sa dé- 
position devant la commission d*enquète : c Le maréchal 
Le Bœuf, dans un conseil de guerre tenu à Strasbourg, en 
présence du maréchal de Hac-Mahon, au moment de l'en- 
trée en campagne, me demanda l'état de nos approvision- 
nements. Quand j'arrivai aux articles de campement» 
aux ceintures de flanelle, je lui exposai la pénurie où 
nous étions. II me dit : « Comment! "c'est à présent 
» que vous venez me dire que vous n'avez pas ce qu'il 
» vous faut? » Je lui répondis: a Monsieur le maréchal, 
» depuis 1866 et 4868, je ne fais pas autre chose que de 
» vous avertir, et j'ai pour témoin le général Ducrot,qui 
» s'est associé à mes instances, — Il avait été prévenu de 
tous les côtés. » Prévenu de l'insuffisance de notre ma- 
tériel, prévenu de l'activité et de l'immensité des pré- 
paratifs de la Prusse, on peut dire qu'il a volontaire- 
ment fermé les yeux à l'évidence. 

M. Benedetti explique, dans son livre déjà cité, que l'am- 
bassade a toujours tenu le gouvernement au courant de 
ce qui se passait de l'autre côté du Rhin. Dans la dis- 
cussion du Corps législatif en 1867 et 1868, le gouver- 
nement lui-même, s'appuyant sur les rapports que l'am- 
bassade lui avait adressés, a exposé l'état des forces 
militaires de la Prusse et soutenu qu'elle pouvait 
déployer une armée de 1,300,000 hommes. Dans un 
travail inséré au Moniteur, et qui a été attribué à l'Em- 
pereur, toutes ces indications étaient détaillées. 

La Prusse ne faisait pas mystère de ses armements 
et de ses projets. M. de Moltke disait couramment 



/ 



L EMPIilE N'EST PAS PRÊT 209 

dans la conversation : « Quand nous aurons réuni dans 
une seule province l'Alsace et le grand-duché de 
Bade... » On vendait publiquement à Berlin des cartes 
d'Allemagne où TAlsace et la Lorraine faisaient partie 
du territoire allemand. 

EnGn, en dépit de tout, on était tranquille aux Tui- 
leries. Un Tétait aussi au ministère de la guerre. Un 
intendant disait au directeur de l'Administration : « Nous 
ne faisons aucun préparatif, et pourtant la guerre est 
infaillible. » Et M. Blondeau lui répondait: « S'il y 
avait quelque chose en l'air, je serais le premier à qui 
le ministre en aurait parlé, et il ne m'a rien dit. » 
Cela se passait en mai 1870. La candidature Hoh^a- 
zollern nous prit dans cette tranquillité profonde; et 
au bout de quelques jour^, sans avoir commencé aucune 
concentration de troupes, les réservistes étant dans leurs 
foyeps, la garde mobile n'étant pas convoquée, l'inten- 
dance n'étant pas même prévenue, nous prenions l'ini- 
tiative de la déclaration de guerre. Quand même nous 
aurions été prêts, la Prusse, mieux organisée que nous 
pour le passage du pied de paix au pied de guerre, 
nous aurait nécessairement devancés de plusieurs se- 
maines. Or, tout le monde le sentait, et la suite des 
événements ne l'a que trop démontré, Tissue de la guerre 
dépendait entièrement des premières journées. ' 

On parlait devant un des derniers ministres de l'Em- 
pire de la force de Tarmée allemande. « L'armée alle- 
mande? s'écria-t-il... Nous soufflerons dessus! » M. le 
maréchal Le Bœuf, qui est un soldat, et un très-brave 
soldat, ne parlait pas de l'armée allemande avec ce dé- 
dain ; cependant il se croyait très-assuré de la battre. 

14 



SIO SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

Dans la séance du 16 avril 1870, il vint, comme mi- 
nistre de la guerre, conférer avec Ja commission du 
Corps législatif chargée de préparer le budget de 1871. 

A propos d'une économie proposée, un membre de la 
commission exprima au maréchal les appréhensions qu'il 
éprouvait pour le cas où la France devrait passer pro- 
chainement de la paix à la guerre. 

« La guerre! dit aussitôt le maréchal, je la ferai avec 
plaisir comme soldat , c'est mon métier ; mais je suis 
ministre, et malgré mon titre de ministre de la guerre, 
je suis surtout partisan de la paix. Cependant soyez 
tranquilles; si nous avions la guerre, ce serait avec la 
Prusse. Eh bien! une guerre avec cette puissance ne 
nous prendrait pas au dépourvu, je vous l'assure. Pour ne 
parler que de ce qui est ma spécialité, l'artillerie, je vous 
dirai que nous avons onze cents bouches à feu prêtes à 
entrer en campagne. La Prusse en a treize cents ;. mais 
sur ces treize cents, il n'y en a que quatre cents qui 
soient de nouveau modèle , tandis que nos onze cents 
pièces sont toutes du modèle nouveau le plus perfec- 
tionné. Vous voyez que notre supériorité est grande. 
Jamais nous n'avons été plus prêts. Depuis le maréchal 
Niel, nos arsenaux regorgent de toutes choses. » 

Cette parole du ministre de la guerre fit sensation ; 
et si quelques économies furent ensuite décidées (réduc- 
tion de 10,000 hommes sur le contingent et de 13 mil- 
lions sur le budget), c'est parce qu'il y donna son com- 
plet assentiment. 

La veille de la déclaration de guerre, le maréchal Le 
Bœuf répéta les mêmes assurances devant ses collègues. 
Nous le savons par la déposition de M. le duc de Gra- 



L'EMPIRE N'EST PAS PRÊT 211 

mont et par celle de Tamiral Rigault de Genouilly, qui 
était en mesure d'apprécier et de discuter les renseigne- 
ments fournis par son collègue, et qui s'en déclara sa- 
tisfait, parce qu'il tenait surtout à l'armement, dit-il, et 
qu'il était moins préoccupé de l'infériorité numérique. 

Quand le maréchal Le Bœuf affirma à ses collègues, 
dans le conseil du 14 juillet au soir, où la guerre fut 
décidée, « que nous étions prêts, et que nous ne l'avions 
jamais été davantage, » et quand, le lendemain, il le 
jura sur l'honneur aux membres de la commission du 
Corps législatif, il parlait à des auditoires faciles à con- 
vaincre. Non-seulement les ministres, non-seulement la 
majorité du Corps législatif, mais nous-mêmes, membres 
de l'opposition, nous regardions sincèrement notre ar- 
mée comme la première du monde. Je désire n'être pas 
taxé de témérité si j'ajoute que, même après nos mal- 
heurs, je n'ai pas changé d'avis. Mais la première armée 
du monde a besoin d'être bien approvisionnée, et surtout 
bien commandée. Il faut en outre qu'elle ne soit pas 
trop inférieure en nombre à Tennemi qu'elle a devant 
elle. 

Le maréchal annonça donc au conseil qu'à la date du 
1" juin 1870, nous avions, disponibles pour un service 
de guerre, c'est-à-dire défalcation faite des non-valeurs 
et des déficits permanents, 492,S8S hommes; qu'après en 
avoir mobilisé 330,000, il resterait 50,000 hommes pour 
l'Algérie, 6,S00 pour Civita-Vecchia, et 86,083 pour l'in- 
térieur (auxquels on pourrait ajouter plus tard les 73,000 
recrues de la classe de 1869, armée de terre), soit en tout, 
pour les divers services en dehors des 330,000 hommes 
mobilisés, 142,383 hommes. L'effectif général de la garde 



212 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

mobile à la même date (la classe de 1809 non comprise) 
était de 417,366 hommes. Mais cet effectif n'existait 
guère que sur le papier, à Texceptioii de 120,000 hom- 
mes habillés et encadrés, savoir: 100,000 d*inf'anterie 
et 20,000 d'artillerie, qu'on pouvait utiliser sur-le-champ. 
Il y avait donc lieu de compter qu'on entrerait en cam- 
pagne avec 330,000 hommes de troupes réglées et 
120,000 mobiles. Toutefois, pour tenir compte des dé- 
ficits à prévoir, b maréchal ne promettait que 300,000 
hommes de troupes réglées et 100,000 mobiles. Il se di- 
sait en état d'opérer la concentration de 230,000 hommes 
dans le délai de quinze jours: il lui fallait trois semaines 
pour arriver à 300,000 hommes. 

Comme armement, il déclarait 3,294 canons, munis 
de leurs caissons et de leurs affûts, s^avoir, 2,607 ca- 
nons de 4 rayés de campagne, 497 canons de 12 rayés 
de campagne, et 190 canons à balles, ou mitrailleuses; 
plus 1,007,000 chassepots, c'est-à-dire 1 1/2 par homme, 
sans compter la production courante des manufactures 
d'armes; 342,113 fusils transformés, excellents pour les 
troupes de rempart (le général Dejean avait môme af- 
firmé, a la séance du 21 juillet, que nos fusils à taba- 
tière étaient supérieur^ à l'arma» prussienne); 1,266,000 
fusils rayés d'infanterie et 70,000 fusils de dragons se 
chargeant par la bouche; total, 1,349,113 fusils se 
chargeant par la culasse et 1,336,000 fusils se chargeant 
par la bouche. Nous avions en outre 113,000,000 de 
cartouches pour chassepots, 93,000,000 pour fusils 
transformés, 73,000,000 pour fusils se chargeant par 
la bouche ; 388,366 coups de canon, 3,800,000 car- 
touches pour mitrailleuses, et une réserve de pou- 



L'EMPIRE N'EST; PAS PRÊT il3 

dre en barils montant à 11 millions de kilogrammes. 
Enfin, en faisant rentrer de chez les laboureurs 17,000 
chevaux pour le train et Tartillerie, et en versant dans 
la cavalerie 23,000 chevaux de gendarmerie, on devait 
porter tous les escadrons de guerre à 110 chevaux 
avant la tin du mois de juillet. 

Cette situation paraissait en effet respectable, malgré 
le nombre évidemment insuffisant des chassepots (1 1/2 
par homme) ; mais il restait à comparer et à vérifier. 

M. de Moltke, dans son livre sur la guerre de 1870, 
évalue les forces des Allemands à 1,208,089 hommes, 
2S0,373 chevaux et 2,022 canons. Les Allemands sont 
entrés en France, au début, avec 4S0,000 hommes. Ils 
étaient 5S0,000 en octobre, 630,000 en janvier. Il est 
entré en tout 900,000 hommes, dont 200,000 environ 
ont été tués, blessés, ou sont morts de maladie, 

« Ils ne devaient pas avoir plus d'un million d'hommes 
au début, dit le maréchal F^e Bœuf; ils ne devaient pas 
pouvoir mettre plus de 300,000 hommes en bataille, ou 
400,000 si, comme nous Tespérions, l'attitude de cer- 
tains États les obligeait à garnir leurs frontières. » 

On voit que nous n'étions exactement renseignés ni 
sur les dispositions de l'Europe, ni sur la force réelle de 
TAllemagne. Ou plutôt, nous étions renseignés sur l'é- 
normité de c^ttc force (voir les lettres de M. Ducrot, le 
livre de M. Benedetli, etc.); mais, outre que nous ne 
tenions pas un compte suflisant des informations qu'on 
nous adressait, nous n'arrivions pas à déterminer les 
chiffres avec précision, parce que le service des espions 
militaires, organisé en Prusse d'une façon supérieure, 
était presque nul chez nous. Le général Ducrot s'en 



Î14 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

plaignait déjà en 1868, dans la lettre que j*ai citée. Nous 
eûmes la même légèreté et la même imprévoyance pen- 
dant la guerre, pour tout ce qui concerne le service des 
éclaîreurs. L'ennemi connaissait nos roules, nos situa- 
tions» nos forteresses, nos effectifs, notre matériel, aussi 
bien et souvent mieux que nous ; mais nous ne savions 
que peu de chose de ses forces et rien de ses mouve- 
ments. Il y avait comme un parti pris de ne pas se soucier 
d'être éclairés. Les renseignements avaient beau s'accu- 
muler, le gouvernement était résolu à ne pas entendre. 

On ne pouvait toutefois ignorer que c'était la nation 
allemande tout entière qui marchait contre nous; qu'elle 
avait depuis soixante ans mis toute son activité à per- 
fectionner ses lois militaires, son armement; à remplir 
ses magasins, ses arsenaux, à préparer ses plans jusque 
dans les détails les plus minutieux, tandis que nous 
étions obligés de tout improviser, et que nous n'avions 
fait aucun préparatif contre cette avalanche. 

Ce qui explique peut-être l'étrange confiance du mi- 
nistre de la guerre, c'est qu'il se préoccupait unique- 
ment de la première journée. Il ne voyait pas au delà. 
L'ennemi, culbuté le premier jour, devait se retirer en 
désordre, poursuivi par nos soldats victorieux, qui ne 
lui laisseraient ni le temps ni les moyens de se refor- 
mer en ligne de bataille. C'était là toute la stratégie de 
notre ministre de la guerre. 

« Nous serons infailliblement vainqueurs le premier jour, 
et nous n'avons pas besoin de nous préoccuper du second. » 

Nous n'avions pas calculé plus profondément ni plus 
sagement pour la campagne d'Italie. M.Wolf, intendant 
général, a dit à la commission d'enquête : 



L'EMPIRE N'EST PAS PRÊT M5 

« L'exemple de la guerre d'Italie a été fatal. Pour 
cette campagne, rien n'avait été prévu, et la concen- 
tration des troupes s'était faite avec un décousu déplo- 
rable; cependant le succès de nos armes a été complet. 
Ce succès, rendu possible par des circonstances excep- 
tionnelles et les hésitations des Autrichiens, ne peut 
justifier notre imprévoyance en 1870. » 

Ce témoignage n'est pas isolé ; l'intendant général 
Priant exprime une opinion absolument semblable : 
« L'armée d'Italie est partie par pièces et par mor- 
ceaux; nous avons été plus heureux que sages. C'est 
notre canon modèle qui nous a donné un très-grand 
avantage; mais nous étions désorganisés, nous arrivions 
à la queue-leu-leu, ne sachant où aller. » 

Le général Trochu déclare qu'en Crimée, en Italie, 
au Mexique, nous avons constamment côtoyé la défaite. 

Il résulte de ces témoignages d'hommes très-compé- 
tents que nous avons été vainqueurs en Italie par 
hasard, et que nous comptions sur les mêmes chances 
heureuses en 1870. Nous avions presque érigé Timpré- 
voyance en système. M. Blondeau, le confident du 
ministre, déclare qu'on croyait franchir la frontière 
très-rapidement. L'amiral Rigault de Genouilly, en con- 
venant de notre immense infériorité numérique, dans 
sa déposition devant la commission d'enquête, ajoute 
qu'il ne s'inquiétait pas trop de cette infériorité, parce 
qu'on ne pouvait jamais ranger de part et d'autre en 
bataille plus de 300,000 hommes, et que nous serions 
par conséquent, le premier jour, à égalité de nombre. 
S'il y avait une infériorité, elle serait peu considérable . 
Et que nous importait une différence de quelques mil- 



216 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

liers d'hommes avec une armée comme la nôtre! Nous 
serions nécessairement vainqueurs, et une grande vic- 
toire déciderait de toute la campagne. 

En étudiant bien les paroles de M. le maréchal Le 
Bœuf; il est aisé de se convaincre qu'il n'a pas cal- 
culé autrement, qu'il n'a eu aucune préoccupalion du 
lendemain. Cette insouciance, que l'événement rend 
cruelle, me rappelle un des épisodes du siège. Les 
journaux démagogiques disaient, le jour de la grande 
sortie : « Le peuple marche, donc nous serons vic- 
torieux. » De même, le maréchal Le Bœuf : « C'est 
l'armée française, donc, etc. » FI croit que nous sommes 
au complet pour le matériel, c'est une erreur; il 
s'exagère notre effectif; mais tout en se l'exagérant, 
il ne va pas jusqu'à nous croire égaux aux Allemands. 
Au fond, il connaît très-bien notre infériorité numé- 
rique. 11 ne pouvait pas se tromper, et il ne se trompe 
pas sur ce point. D'où vient donc son assurance? 
Car enfin il prophétisait à courte échéance; il sen- 
tait nécessairement que , si l'événement lui donnait 
un démenti, il était perdu. Son erreur prenait sa 
source dans ce raisonnement, que tous les Français se 
faisaient plus ou moins, et qui n'est pas pardonnable 
dans un sous-lieutenant, encore moins dans un général 
et un ministre : « L'armée française ne peut être vain- 
cue. » C'est identiquement le raisonnement de M. Félix 
Pyat, qu'on a trouvé, à bon droit, si extravagant : 
(c Le peuple marche, donc, etc. » 

Partant de là, M. le maréchal Le Bœuf affirme 
qu'après la première victoire, qui ne peut nous man- 
quer, l'ennemi sera désorganisé et démoralisé; que 



L EMPIRE N'EST PAS PRÊT 217 

l*£urope, bienveillante mais hésitante au début de la 
guerre, viendra aussitôt en aide au victorieux, et impo- 
sera la paix, ou nous aidera à la conquérir et à en 
dicter les conditions. Voici ses propres paroles : « Je 
dois dire que, malgré la différence numérique qui de- 
vait exister entre les deux armées opposées, espérant 
la neutralité armée de la part de diverses puissances, 
confiant surtout dans la valeur de notre armée et 
dans l'élan national , espérant aussi que Ton arrive- 
rait à temps pour prendre une offensive qui a été la 
base de tous nos calculs, je comptais sur un premier 
succès, qui aurait certainement décidé une partie de 
l'Europe à se prononcer ouvertement pour notre cause, 
qui était la sienne. » Est-ce clair? Quand on disait que 
nous étions prêts, cela voulait dire, en réalité, d'api'às 
la déclaration même de l'ancien ministre de la guerre, 
que nous étions prêts à livrer une première bataille 
avec 300,000 hommes contre 400,000; que nous comp- 
tions dans cette journée sur une victoire éclatante, et 
le lendemain sur Fappui de l'Europe ; que nous nous 
tirerions heureusement de la guerre. à cette double con- 
dition; mais que, si l'une ou l'autre nous manquait, 
nous étions perdus : au fond, le maréchal pensait cela; 
et c'est sur sa parole, c'est sur les renseignements qu'il 
a fournis, que les ministi*es du 2 janvier se sont appuyés 
lorsque, dans la soirée du 14 juillet, ils ont pris la 
résolution de déclarer la guerre. 

Ces renseignements mêmes, que le ministre tirait de 
ses bureaux, il aurait fallu les vérifier; il est vrai qu'il 
était trop tard : on était réduit à jouer la vie d'un 
demi-million d'hommes et le sort de la France sur ces 



.218 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

affirmations. Le maréchal donnait au conseil les chiffres 
portés sur les registres; il répétait complaisamment la 
déclaration des comptables , sans rechercher si nous 
avions dans les régiments et en magasins ce que nous 
avions sur le papier. C'est l'histoire du prince de Polignac 
en 1830. On lui demandait quelles forces il y avait dis- 
ponibles à Paris ; il prit les états d'effectif et répondit : 
a 40,000 hommes. » Le maréchal Marmont ne disposa 
en réahté que de 20,000 hommes. Le maréchal Le Bœuf 
ne fut pas plus attentif que M. de Polignac, et il n'eut 
personne auprès de lui pour l'avertir. Les rapports de 
la commission d'enquête et ceux de la commission des 
marchés jettent sur tout cela une triste lumière. On y 
trouve la preuve de -bien des erreurs de fait, de bien 
des prévisions téméraires. Dans la séance où M. Le 
Bœuf a été entendu, un membre delà commission d'en- 
quête, M. de Vinols, lui a signalé sur-le-champ une 
erreur de fait. Il s'agissait d'un détail d'habillement. 
Le maréchal affirmait; sur la foi des écritures, que nous 
avions, au début de la guerre, 2,246,417 paires de sou- 
liers en magasin, toute la troupe et les mobiles étant 
d'ailleurs équipés. « Mais, répond M. de Vinols, c'est 
surtout de chaussures que les mobiles ont manqué ; dans 
certaines localités, on leur a fait des chaussures avec 
des semelles de carlon; si vous admettez que ce chiffre 
fût réel, qu'ont pu devenir ces deux millions de chaus- 
sures? » Le maréchal répond que la plupart des maga- 
sins étaient situés dans les places investies : à Metz, à 
Strasbourg, et principalement à Paris. 

C'est déjà une grande faute d'avoir ainsi disposé les 
approvisionnements. Mais est-il bien établi que les chif- 



L'EMPIRE N'EST PAS PRÊT 219^ 

frcs ont été constamment tenus à jour? que, par exem- 
ple, on n'a pas essayé de cacher, par des évaluations 
inexactes, le déficit résultant de l'expédition du Mexi- 
que? A Lyon, où nous devions avoir 80,000 paires de 
souliers, d'après les écritures, nous n'en avions en réa- 
lité que 36,000. Il était si difficile de constater les exis- 
tences, qu'un intendant avait inventé un curieux moyen 
de vérification . Il faisait transporter d'une ville à une 
autre tout un fonds d'approvisionnement, sans nécessité. 
Le comptable expéditeur pouvait être suspect, mais le 
destinataire ne l'était pas, puisqu'il demeurait chargé et 
responsable de la totalité des objets portés sur ses récé- 
pissés. Le procédé parait infaillible; il est passable- 
ment dispendieux. Le fait seul d'y avoir recours dé- 
montre qu'il ne faut pas avoir une foi aveugle dans les 
bordereaux et les récolements. 

Je prends le point le plus important, l'effectif : nous 
allons voir qu'il ne fallait pas se fier légèrement aux 
déclarations officielles. Dans la discussion du con- 
tingent pour Tannée 1871, M. Thiers avait affirmé 
que la moyenne de nos régiments était de 1,S00 hom- 
mes : « M. le ministre pourrait vous dire que les 
régiments ne sont pas de plus de 1,500 hommes au- 
jourd'hui. » Le ministre de la guerre répond : « C'est 
>Tai. » Le général Frossard, en rendant compte de 
ses opérations pendant la campagne, dans une pu- 
blication autorisée par le ministre, dit qu'il n'avait que 
1,350 hommes par régiment; et M. Priant, intendant 
général, porte ce témoignage précis et motivé : t Je 
savais parfaitement, par l'inspection que je venais de 
passer, que nous n'avions que 50 à 65 hommes par 



Î20 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTE3IBRE 

compagnie, ce qui représente un effectif de 12 à 1,300 
hommes par régiment. 9 Cependant le maréchal affirme 
que la moyenne, pour le 2** corps, était de 1,721, après 
les pertes subies à Saarbrûck et à Spickeren; et il ei- 
plique cette contradiction par cette raison que l'arrivée 
des détachements de réservistes aurait grossi les effec- 
tifs primitifs. Je crains que ce ne soit une conjecture 
plutôt qu'un fait ; car, tout au contraire, les réservistes 
ne rentraient pas ; M. l'amiral Bigault de Genouilly le 
dit dans sn déposition, en parlant des hommes en 
congé renouvelable : « Il paraît même qu'on n'a été 
réduit aux chiffres obtenus que parce que les hommes 
en congé renouvelable n'ont pas rallié en temps 
utile, et cela a été une grande pierre d'achoppement 
aux premières opérations de la guerre. » La différence 
entre l'effectif réel et l'effectif inscrit ne tiendrait-elle 
pas à ce qu'on a fait figurer dans les effectifs les 
hommes appelés et encadrés qui n'avaient pas encore 
rallié? Il ne faut pas oublier que les plus honnêtes 
gens du monde voient quelquefois ce qu'ils désirent voir. 
Ceux qui étaient chargés d'organiser l'armée ont intérêt 
à dire et à se persuader que nous étions prêts, tandis 
que ceux qui ont dirigé les opérations de guerre, 
et nous-mêmes, comme patriotes, nous avons intérêt 
à soutenir que les préparatifs ont été insuffisants ou 
nuls. Tout concourt à démontrer que cette dernière 
opinion est la véritable. Et, circonstance digne de re- 
marque, les intendants sont d'accord avec les généraux 
pour constater et pour déplorer notre dénûment. Les 
généraux disent : « Nous n'avions rien, on n'avait rien 
prê\'u. » Et les intendants répondent : « Nous n'avions 



L'EMPIRE N EST PAS PRÊT 221 

rien pu préparer; nous n'avions reçu aucun ordre. 
Trois jours avant la déclaration de guerre, aucun de 
nous ne savait que la guerre dût avoir lieu. » 

D'après le maréchal Le Bœuf, nous aurions eu au 
commencement des hostilités 2,685,000 fusils, dont 
moitié environ se chargeant par la culasse. Mais tout le 
monde se rappelle que les fusils nous manquaient dès 
le premier moment, et que, dans le cours du mois de 
juillet, le gouvernement impérial refusait d'armer les 
gardes nationales. Ëtait-ce par raison politique, comme 
le prouvent à l'égard de certaines localités des dépêches 
qui ont été retrouvées... — « L'armement des gardes na- 
tionales pourrait devenir un gros danger, » — ou, 
comme il le disait, faute de ressources suffisantes? 
Cette dernière allégation serait difficile k soutenir si 
nous avions possédé réellement les 2,685,000 fusils que 
le ministre de la guerre trouvait dans les bordereaux 
de son service administratif. Ce n'était pas suffisant 
pour soutenir la guerre; mais c'était suffisant pour 
l'entrée en campagne. Les achats et la production des 
ateliers auraient fait le reste. La vérité est qu'on a grossi 
le nombre des fusils bons à servir en y faisant figurer 
les armes de rebut. Autre chose : pour arriver au chif- 
fre de 110 chevaux par escadron de guerre, M. le ma- 
réchal Le Bœuf dit que la gendarmerie a versé dans la 
cavalerie 25,000 chevaux. Ce versement a-t-il été fait? 
Ces chevaux étaient-ils propres à un service de guerre? 
Il dit aussi que les laboureurs ont rendu 17,000 che- 
vaux au train et à l'artillerie; il est certain qu'ils les 
avaient ; est-il également sûr qu'ils les ont rendus? Aux 
termes des conventions, ces chevaux leur appartiennent 



222 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

après sept ans de nourriture. Pour les canons, M. le 
maréchal a un chiffre devant la commission du Corps 
législatif, et un autre devant la commission d'enquête. 
On comptait surtout sur les mitrailleuses; ces engins/ 
d'une valeur contestable, devaient tout emporter, tout dé- 
cider. On fut consterné quand on apprit que le secret 
avait été mal gardé. On écrivit dans les premières dé- 
pèches comme pour annoncer un malheur inattendu 
€t irrémédiable : « L'ennemi avait des mitrailleuses. » 
Voici enfin, parmi les opinions émises par le maréchal 
à diverees reprises , une assertion qui aurait grand be- 
soin d'être contrôlée. Il aflirme, le 14 juillet, au conseil 
des ministres , qu'il aura mobilisé 2oO,000 hommes en 
quinze jours, et 300,000 hommes en trois semaines; 
qu'il mettra en outre à la disposition du général en clief 
100,000 gardes mobiles. Il fallait autrefois deux ou trois 
mois pour effectuer cette opération. Lui-même n'était 
pas aussi sûr qu'il le disait de réussir dans un délai de 
vingt et un jours, car nous le voyons insister avec rai- 
son, avant la déclaration de guerre^ pour obtenir la li- 
berté de commencer la mobilisation. Le 13, comme on 
la lui refusait, il parla de se retirer. L'Empereur fut 
obligé de lui écrire pour l'empêcher de donner sa de- 
mission. Il avait donc promis d'avoir en ligne, le 1" août, 
250,000 hommes de troupes régulières, et 300,000 le 
7 août, auxquels il devait encore joindre 100,000 hom- 
mes de garde mobile. La garde mobile, dans ces premiers 
temps, ne fut qu'un embarras. L'Empereur; qui, pen- 
dant le temps qu'il fut général en chef, ne cessa de con- 
sulter le ministre et les généraux par des télégrammes, 
demandait si on ne pourrait pas utiliser ces jeunes gens 



L'EMPIRE N'EST PAS PRÊT 223 

en les versant dans les régiments de ligue à raison de 
100 hommes par bataillon. Il ne faut pas les considérer, 
au début de la campagne, comme capables d'un service 
actif. Le fait est que nous n'avions dans Tarmée du Rhin 
qu'un effectif de 243,000 hommes, d'après les constatations 
du ministère de la guerre invoquées par le maréchal Le 
Bœuf. Ce chiffre, inférieur au chiffre promis, ne contient» 
il aucune non-valeur? Tous les soldats inscrits étaient-ils 
présents et en état d'aller au feu? L'intendant général 
Priant, dans sa déposition devant la commission d'en- 
quête, traite de chimérique la prétention de réunir d'une 
façon sérieuse une armée de 230,000 hommes en quinze 
jours, surtout quand on n'a pris à l'avance aucune me- 
sure pour les vivres, les effets de campement et d'habil- 
lement, les voies de transport, etc. Le général Vinoy,en 
rendant compte de la formation du 13® corps à laquelle 
il à présidé, dit qu'il y avait des bataillons de 1,200 
hommes, d'autres de 300. Un bon régiment d'infanterie 
de ligne partait avec un cadre de 62 officiers pour trois 
bataillons, tandis que les régiments démarche n'avaient 
au début que 25 ou 30 officiers en moyenne. Les cadres 
inférieurs n'étaient pas mieux constitués en sous-officiers 
et caporaux. L'instruction était très-défectueuse. La plu- 
part des nouveaux arrivants n'avaient jamais tiré à la 
cible avec le fusil chassepot, dont ils connaissaient à 
peine le maniement; tous ou à peu près tous ignoraient 
absolument le service en campagne. 

Ces vices d'organisation, signalés par le commandant 
du 13® corps, avaient pu être moins frappants pour les 
huit corps d'armée de première formation ; mais on re- 
trouvait partout la trace de cette effrayante improvisa- 



224 SOUVENIRS DU QUATRE SE?TE3IBRE 

tioij. Presque tous les régiments, complétés à la hâte, 
manquaient d*unité et de cohésion. L'Empereur lui-même 
reconnut qu'il avait été trompé, non-seulement sur le 
calcul du temps nécessaire à la mobilisation et à la con- 
centration des troupes, mais sur les états de situation. 
Il s'en aperçut nécessairement aussitôt qu'il fut au mi- 
lieu de l'armée. Les plaintes lui arrivèrent de toutes 
parts; il aurait eu surtout besoin d*un bon conseil et 
d'une volonté ferme ; il ne sut que se plaindre à son 
tour. L'accent même du commandement lui manquait. 
Voyant que les mobiles réunis au camp de Châlons 
étaient sans instruction et sans discipline, il eut l'idée, 
qu'il soumit au ministre de la guerre, de les verser dans 
les régiments réguliers, à raison de 100 hommes par 
J)ataillon. Il adressa le 31 juillet au comte de Palikao ce * 
télégramme assez étrange venant d'un général en chef : 
« On dit qu'il y a dans les dépôts beaucoup d'hommes 
qui pourraient rejoindre. Faites-les mettre en marche par 
compagnies ou par bataillons de marche. La Corse d'ail- 
leui's peut fort bien, ce me semble, rester sans garnison. » 

On a trouvé aux Tuileries après le 4 Septembre une 
partie des télégrammes adressés par les généraux au 
ministre de la guerre ; il y avait toujours un double 
pour l'impératrice. Beaucoup de ces télégramuies étaient 
restés à Saint-Cloud ; ils ont été publiés à Berlin ; beau- 
coup avaient disparu ; beaucoup avaient été lacérés et 
leurs débris jonchaient le sol. Parmi ceux qu'on a pu 
retrouver et lire, il y en a de douloureusement instruc- 
tifs sur l'état de désarroi où se trouvait notre armée. 

Un général de brigade arrive à Belfort, où il est en- 
voyé. Il écrit de là : « Suis arrivé à Bi*lfort; pas trouvé 



L'EMPIRE N^EST PAS PRÊT Sttô 

ma brigade; pas trouvé général de division; que doi»-je 
faire? sais pas où sont mes régiments. » 

Le même malheur est arrivé au baron Schmitz, 
nommé intendant d*un corps d'armée qu'il n'a jamais 
pu trouver. M. l'intendant général Blondeau a expliqué, 
devant la commission d'enquête, le mésaventure de 
M. Schmitz. « Il n'a jamais pu trouver son corps, at- 
tendu qu'il n'a jamais existé, d Le même M. Blondeau, 
qui était directeur de l'administration, s'est chargé de 
nous donner la raison de ces chasses-croisés entre les 
troupes et leurs commandants, a La grosse affaire en 
1870, c'est que les projets ont varié tous les jour?, et 
souvent plusieurs fois dans la même journée, d II dit 
ailleurs : « Je citerai le 6« corps, qui avait reçu Tordre 
de se rendre du camp de Cbâlons à Nancy, qui, arrivé 
à Nancy, a reçu l'ordre de rétrograder sur le camp de 
Châlons, et qui, à peine de retour à Châlons, a dû se 
porter sur Metz, où il n'est arrivé qu'en partie, ayant 
été coupé à Frouard. » Ailleurs il nous apprend que la 
cavalerie a été formée de cinq ou six manières diffé- 
rentes, depuis le IS juillet jusqu'au 15 août. 

L'argent, les vivres, les armes, l'habillement, tout 
est mal réparti, insuffisant, de mauvaise qualité. « Pas 
d'argent à la recette générale, — pas d'argent dans la 
caisse des corps. » Le maréchal Canrobert télégraphie 
de Châlons, où les blessés des divers corps d'armée 
affluent, qu'il n'a ni marmite, ni gamelles, ni sacs de 
couchage, ni assez de chemises, ni assez de chaussures. 
A Metz, on n'a ni sucre, ni café, ni riz, ni eau-de-vie, 
ni sel, peu de lard et de biscuit, c Expédiez d'urgence 
un million de rations. » A Mézières et à Sedan, ni 

15 



116 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

biscuits ni salaisons. A Verdun, point très-important, 
tout fait défaut : sucre, eau-de-vie, café, légumes secs, 
Tiande fraîche. Les intendants sont partout aux abois. 
Pas d'ouvriers, pas de soldats du train, pas de tentes- 
abris, pas de voitures, pas de gilets de flanelle. L'un 
d'eux se plaint que les habits des soldats sont en lam- 
beaux. L'intendant du 6* corps écrit : « L'intendant en 
chef me demande 400,000 rations de biscuit et de vi- 
vres de campagne. Je n'ai pas une seule ration de bis- 
euit ni de vivres de campagne. » On n'a pas non plus 
de farine, pas d'avoine, pas de boulangers. Un corps de 
20,000 hommes arrive avec 18 boulangers. L'Empereur 
voit de ses yeux la détresse générale, à laquelle les 
rapports de M. Le Bœuf ne l'avaient pas préparé ; il s'en 
émeut. Peut-être se rappelle-t-il le mot d'un vieux gé- 
néral de la République:* «Mes lapins n'ont pas de pain; 
sans pain, pas de lapins ! » Il écrit au ministre : « Je 
vois qu'on manque de biscuit et de pain pour la troupe. r> 
On n'était pas mieux pourvu pour les blessés ; on n'a« 
vait ni infirmiers, ni caissons, ni cantines, ni moyens 
de transport. Partout on réclamait des munitions, des 
armes, et partout inutilement. « Pas de revolvers dans 
les arsenaux; — les cartouches pour mitrailleuses 
n'arrivent pas; — les détachements qui rejoignent ar- 
rivent sans cartouches; — nous n'avons point d'ai- 
piilles de rechange pour les fusils; point de caoutchoucs 
obturateurs de réserve; nos canons sopt hors de service 
par suite d'une âme élargie ; — ils sont engerbés, dé- 
pourvus de matériel roulant; — nous n'avons qu'un 
vétérinaire pour les 20 batteries du 6® corps. ^ Ce sont 
les plaintes de l'armée au ministre. Le ministre, de son 



L'EMPIRE N'EST PAS PRÊT 22T 

côté, écrit au major général : « Thionville en état de 
siège demande des renforts. La garnison devait être de 
4,000 à 8,000 hommes ; elle n'en a que 1 ,000, dont 
600 mobiles, 90 douaniers et 300 cavaliers ou artilleurs 
non instruits. » Strasbourg s'est trouvé un moment 
presque sans garnison, 1,800 à 2,000 hommes; le préfet 
dit : quelques centaines d'hommes. La place était à la 
merci d'un coup de main. C'est par hasard que le ré- 
giment de pontonniers y est resté et a renforcé cette 
garnison tristement insufiSsante. Les bévues étaient 
nombreuses. Dans une place où on n'adressait pas de 
vivres, on faisait porter assez de drap pour habiller dix 
fois la garnison. Sur 800 colliers restant à Saint-Omer, 
800 se trouvent trop étroits pour être employés, a II y a 
à Douai 1,700 colliers, dont un tiers sont dans le même 
cas. On a bien envoyé l,âOO harnais à Saint-Omer, 
mais on a oublié les selles et les accessoires. Le dépôt 
envoie d'énormes paquets de cartes inutiles, et pas une 
carte de la frontière de France. » La mobile surtout 
était abandonnée, manquait de tout, d'armes, de muni- 
tions, de vêtements. A Épinal, 6,000 mobiles sans 
armes. Â Langres, 400 fusils, 6^000 mobiles. A Évreux : 
a La mobile n'a pas un fusil. Son esprit est excellent, 
mais elle demande des armes. Il est inouï qu'elle 
n'en ait pas. )> Sur les 18,000 mobiles qui étaient au 
camp de Châlons, vers le milieu du mois d'août, 8,000 
étaient sans fusils, 8,000 pourvus d'armes anciennes, 
2,000 seulement avaient des chassepots : a Troupe 
vouée, en cas d'attaque, dit le général Trochu, à une 
afireuse débandade et à une destruction certaine. » 11 
faut mettre un terme à ces citations. U est clair que 



1228 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

le ministre s'est absolument trompé en disant que nous 
étions prêts; qu'il n'a rien étudié et rien prévu; qu'il 
n'a chargé personne d'être prévoyant à sa place. C'est 
encore M. Blondeau qui résume la situation : « Le ma- 
réchal, qui n'a cru à la guerre que quand elle a été dé- 
clarée, n'a pas eu le temps de raisonner sur les détails.» 
Nous ne pouvions mettre au début que 240 à 350,000 
hommes en ligne. Nos mobiles n'étaient ni instruits ni 
aguerris. Ils étaient très-insuffisamment encadrés. Ils 
n'avaient à aucun degré l'esprit militaire. C'était cette 
jeunesse française, courageuse et indisciplinée, dont 
M. Le Bœuf a si bien dit: « qu'elle aime la poudre, et 
qu'elle n'aime pas la caserne. » Nous n'avions pas assez 
de fusils; notre artillerie était arriérée; tous les efforts 
s'étaient concentrés sur la mitrailleuse, arme meurtrière, 
mais d'une portée restreinte. Nous avions refusé dédai- 
gneusement le canon Krupp. Nos places n'étaient ni 
armées, ni complétées en vue de la nouvelle portée des 
armes de guerre. Nos emmagasinements de toutes sortes 
étaient défectueux; la moitié du nécessaire nous man- 
quait ; le reste était dispersé à d*énormes distances, ce 
qui produisit immédiatement l'encombrement des voies 
de transport. Tout démontre d'une façon irréfragable 
que, si on s'est montré incapable une fois la guerre 
déclarée, on a été fou en la déclarant. La conscience 
juste de notre situation aurait dû nous rendre la plus 
pacifique des puissances, et non la plus téméraire. 



IX. 



L'Empereur, qui a déclaré la guerre sans motilis sérieux et avant 
d'être prêt à la soutenir, désorganise notre armée en la divisant 
et en la dispersant, se charge lui-même du commandement, mal- 
gré son ignorance, s'entoure ds généraux de cour, de favoris, 
entre en campagne sans avoir de plan arrêté, n*a prévu aucun 
revers, change incessamment d'avis, et fait plus pour notre 
ruine, par son incapacité, que les généraux étrangers par leur 
expérience et leur talent. 



La guerre avait été déclarée du haut de la tribune 
française le 18 juillet. Elle le fut officiellement à Berlin 
par le représentant de la France, le 19. L'Empereur, 
qui d^abord avait ajouté foi aux déclarations du maré- 
chal Le Bœuf, croyant que tout était prêt, voulait par- 
tir aussitôt. Le ministre demanda deux jours, puis quatre. 
L'Empereur ne partit que le 28, un peu découragé par 
ces i*etards, dont il entrevoyait la cause. Sa proclama- 
tion, datée de Metz, parle d'une guerre longue et pé- 



-230 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

nible. Il n'avait pas eu ce ton avant l'expédition de 
Crimée et la guerre d'Italie. Le maréchal Le Bœuf, 
•celui-là même qui vient de dire : a Nous sommes 
prêts Dy sera son major-général. Un décret confère la 
régence à l'impératrice. Il y aura huit corps d'armée 
(on en créa plusieurs autres bientôt après) : trois se- 
ront commandés par des maréchaux, Bazaine, Mac- . 
Hahon, Canrobert; quatre par des aides de camp, dont 
quelques-uns n'ont jamais commandé de corps nom- 
breux ; le général Ladmirault est le seul chef de corps 
•de la première formation qui soit pris en dehors des 
services de cour. Le 29, TEmpereur, qui est à Metz avec 
son filSy prend officiellement possession du commande- 
ment général. 

Sa première faute est de compter sur lui-même après 
l'expérience faite en Italie. N'avions-nous donc pas un 
^ul officier connaissant les éléments du métier de la 
guerre, et fallait-il, dans un moment pareil, pousser 
jusqu'aux dernières limites les conséquences du priq- 
<;ipe monarchique, en remettant le sort du pays en des 
mains inexpérimentées et incapables ? Le nom du ma- 
réchal Le Bœuf, que l'Empereur prenait pour doublure 
en qualité de major-général, n'était pas fait pour ras- 
surer. C'était un bon officier d'artillerie qui n'avait 
jamais commandé en chef. La France, sur Tunique 
garantie de sa parole, jouait cette terrible partie ; et 
•c'est encore sur lui, et sur un général de parade, 
qu'allait rouler la conduite des opérations ! Que signi- 
fiait cette division en huit corps d'une armée dont on 
ne pouvait envisager sans effroi l'énorme infériorité 
numérique ? Avait-on cherché à multiplier les comman- 



INCAPACITÉ DU COMMANDEMENT S» 

déments pour satisfaire un plus grand nombre d'ambi- 
tions ? Oh faisait plus que diviser Tannée ; on l'épar- 
pillait de Thionville à Belfort, rendant ainsi ruaité 
d'action impossible. Le même vice se manifestait dans 
la disposition intérieure des différents corps, dont les 
divisions, et souvent les brigades, étaient isolées, placées 
à de grandes distances Tune de Fautre et hors d'état de 
se porter secours. La faiblesse inouïe du plan de cam- 
pagne éclatait dans tous ces arrangements, en même 
temps que le désarroi de tous les services administratiis 
donnait un démenti accablant aux promesses de 
H. Le Bœuf. 

Et malgré tout, tant est vivace l'orgueil national, et 
tant était fortement établie la réputation de bravoure et 
de solidité de nos troupes, on s'attendait à des victoires. 
Même au dehors, même en Prusse, on croyait que notre 
premier coup serait redoutable. Dans l'attente générale, 
la première nouvelle apportée par le télégraphe fut la 
prise de Saarbrûck. Le bulletin constatait la présence 
de l'Empereur et de son fils dans l'armée. Le prince 
impérial avait gardé un sang-froid admirable; il avait 
ramassé sur le champ de bataille une balle morte ; il 
avait fait pleurer de vieux soldats! On sourij; un peu 
de ces enfantillages ; on n'en fut pas moins réjoui de la 
prétendue victoire. Personne ne se demanda si ce n'était 
pas une parade plutôt qu'une campagne, si la position 
était importante, si Saarbrûck n'était pas une ville ou- 
verte. D'audacieux mensonges répandus le lendemain, 
peutr-être par des spéculateurs, peut-être par des 
agents prussiens, firent présager une victoire consi- 
dérable. On l'attendaiti on l'exigeait. Les acclamations 



232 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

allaient déjà commencer, les drapeaux se montraient 
aux fenêtres y quand arriva la nouvelle, malheureuse- 
ment certaine, qu'une division du 1*^' corps, surprise 
à Wissembourg, avait été écrasée. 

Ce fut dans la population un contre-coup terrible. 
Une armée entière avait passé sur cette poignée d'hom- 
mes héroïques. L'Empereur, prévenu à temps par le 
90US- préfet de l'approche des masses ennemies, n'y 
avait pas cru, avait averti tardivement le maréchal 
Hac-Mahon. Le maréchal, qui avait ses autres divisions 
à Haguenau, à Frœschwiller, n'avait pu les concentrer 
assez vite pour se porter au secours de son avant-garde, 
et le général Âbel Douay, qui la commandait, et qui^ 
placé à l'extrême frontière, aurait dû s'éclairer par des^ 
reconnaissances de cavalerie, avait ignoré l'approche de 
l'ennemi jusqu'au dernier moment. Il était arrivé à 
Wissembourg la veille, assez tard dans la soirée, n'ayant 
reçu que le 2 son artillerie, son ambulance et ses 
vivres de campagne. Il lui manquait deux bataillons 
détachés à Seltz, et un de ses régiments, qu'il avait 
envoyé à gauche, pour relier sa division au générab 
Ducix)t. En réalité, il n'avait à sa disposition que 8 
bataillons d'infanterie, 6 escadrons de cavalerie légère 
et 2 batteries d'artillerie, quand il se trouva inopiné- 
ment aux prises avec toute une armée. Il fut comme 
submergé par cette avalanche, combattit en héros, un 
contre huit, et se fit tuer avec ses soldats, a Les re^ 
connaissances de cavalerie étaient revenues sans avoir 
rencontré l'ennemi, dit le maréchal de Mac-Mahon, en 
rendant compte de cette glorieuse et désastreuse affaire, 
lorsque, vers huit heures, un corps bavarois déboucha sur 



INCAPACITÉ DU COMMANDEMENT 23? 

les hauteurs qui dominent la ville au nord et y éta- 
blit immédiatement ses batteries. Après un premier feu, 
les Bavarois cherchèrent à entrer dans Wissembourg de 
vive force; ils furent repoussés tout d'abord, mais la 
porte Nord de la ville, qui n'est pas fortifiée, ayant été 
enfoncée par les projectiles, les Bavarois se précipi- 
tèrent dans la place. Il s'engagea un combat des plus 
violents dans les rues, que défendait un bataillon du 74^ 

10 Pendant ce temps, un corps d'armée prussien attaqua 
par Test la gai'e et le Geisberg et put faire pénétrer un 
détachement dans la ville par là porte Sud. Le bataillon 
du 74% après une vive résistance, fut fait prisonnier. 
Les sept autres bataillons, luttant k la gare et sur le 
Geisberg, ne cessèrent pas de se défendre, et quoiqu'ils 
fussent entourés de trois côtés, combattirent avec la 
plus grande vigueur. Bien que l'ennemi eût déployé 
plus de 60,000 hommes contre nous, nos 8,500 com- 
battants lui tinrent tête pendant plusieurs heures. Ce ne 
fut que lorsqu'elle se vit tout à fait menacée sur ses 
derrières que cette division battit en retraite et rejoignit 
le général Ducrot par le col de Pfaffenschlick. 

» Ces troupes ne laissèrent entre les mains des Alle- 
mands qu'une seule pièce de canon, et encore était-elle 
renversée et n'avait-elle pas pu être traînée faute de 
chevaux. 

i> L'ennemi essuya des pertes considérables. Si les 
rapports sont exacts, elle.s s'élèveraient à un nombre 
plus fort que celui des combattants français. 

» La division Douay, qui se signala si énergiquement, 
se composait de trois bataillons du 74®. trois du 
1®' tirailleurs algériens, et deux du 30* de ligne. 



334 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

9 Avec la cavalerie et l'artillerie, elle atteignait un 
effectif de 8,800 hommes, qui tinrent tète pendant plu- 
sieurs heures à plus de 60,000 hommes. 

» Je ne pense pas qu'à aucune époque une troupe 
d'infanterie ait combattu avec plus de vaillance. 

9 Une compagnie de chasseurs algériens resta sans 
cartouches et n'en continua pas moins sa retraite en 
bon ordre. 

» Plusieurs fois pendant la lutte, les Allemands, repliant 
leurs tirailleurs, firent avancer des masses nombreuses 
contre nos soldats, dans la pensée qu'ils allaient se 
rendre^ tant ils étaient peu nombreux ! Loin de répondre 
. à leur attente^ nos soldats firent contre eux un feu vio- 
lent qui explique les pertes que ce combat leur fit 
éprouver. » 

Le général Abel Douay, dont la bravoure et la fermeté 
d'âme étaient sans égales, mourut sur le champ de 
bataille. L'ennemi lui passa sur le corps et envahit, en 
masses profondes^ notre territoire. 

La consternation produite par cet échec durait encore 
quand on apprit que, dans la journée du 6, nous avions 
été battus au Nord et à l'Est, à Forbach et à Frœschwil- 
ler (ou Reichshoffen, car la bataille est connue sous ces 
deux noms ; mais Frœschwiller est le point le plus 
central). Il ne s'agissait plus, cette fois, de l'écrase- 
ment d'une division : deux corps d'armée étaient en 
pleine déroute. 

A Frœschwiller, le maréchal de Mac-Mahon avait 
combattu avec les divisions qui lui restaient, depuis 
huit heures du matin jusqu'à cinq heures du soir, 
contre l'armée entière du roi de Prusse. Nous étions 



INCAPACITÉ DU COMMANDEMENT S35 

un contre quatre (35^000 contre 140,000). Le maréchal 
avait compté sur l'appui du 8* corps (de Failly) placé 
depuis le 3 août sous son commandement, et à qui il 
avait envoyé des ordres qui ne furent pas exécutés. 

La bataille commença vers sept heures du matin par 
la droite des Prussiens, qui fut repoussée. L'ennemi 
attaqua ensuite notre centre du côté de Wœrth, mais il 
ne put l'entamer. 11 eut alors recours è son artillerie, 
qui, dans toute cette campagne, lui assura la victoire, 
en rendant presque toujours inutiles la vigueur et l'élan 
de l'armée firançaise. 11 établit en batteries, sur les hau* 
tours de Gunstett, un nombre de pièces si considérable, 
que nos troupes se trouvèrent sous une pluie de boulets 
et furent réduites à se tenir sur la défensive. 

Jusqu'à 3 heures de l'après-midi la lutte se soutint 
avec des chances diverses, malgré l'énorme disproportion 
de force numérique entre les deux armées. L'ennemi 
ne faisait aucun progrès. Un corps d'armée considé- 
rable se présenta vers notre droite, essayant delà tourner. 
Une brigade de cuirassiers de la division Duhesme fut 
lancée contre elle, et chargea avec la plus grande vigueur. 
Elle fut soutenue par la division Lartigue. Le nombre 
l'emporta. L'ennemi put effectuer son mouvement, qui 
décida de la journée. 

Pendant dix heures, 35,000 hommes avaient tenu 
tète à 140,000 Allemands. La retraite fut sonnée 
à S heures. Le maréchal dut prendre cette mesure 
dans la crainte d'être coupé de ses communications avec 
le reste de l'armée. Il fit dans cette journée tout ce 
qu'on peut attendre d'un chef habile et d'une armée 
vaillante. On dit que, le soir, il voulait mourir. M. da- 



236 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

retîe raconte, dans une page très-émouvante, que les 
soldats de son escorte l'entraînèrent malgré lui. Le 
mouvement de retraite fut d'abord assez régulier. Peu à 
peu la retraite devint une fuite, puis une déroute, et ce 
fut dans un état de désordre inexprimable que les débris 
de l'armée du Rhin gagnèrent successivement Saverne, 
Phalsbourg et enfin Châlons. 

Dans cette même journée du 6 août, le 2« corps 
(général Frossard) avait été complètement battu à For- 
bach, de sorte que l'ennemi entrait de tous les côtés à 
la fois. La retraite du S* corps, dirigée par le général 
Frossard, se fit dans de meilleures conditions que celle 
de l'armée du Rhin. Les régiments, quoique décimés 
et ayant perdu leurs sacs et leurs bagages, conservèrent 
leur organisation et une partie de leurs cadres. Au con- 
traire, les soldats qui revenaient de Frœscliwiller mar- 
chaient sans ordre, inondant et dévastant les campa- 
gnes, laissant derrière eux de nombreux traînards, et 
ne cherchant même plus à rejoindre leur régiment, 
leur bataillon, leur compagnie. A Savernc, on essaya, 
au moyen des sonneries spéciales à chaque régiment, 
de reconstituer les corps, mais on réussit assez mal. 
Une fois à Châlons, les régiments ne purent être que 
difficilement et imparfaitement réorganisés. Des pluies 
torrentielles avaient défoncé les chemins. Dans le 
désordre général, le service des vivres était interrompu : 
on resta quarante-huit heures sans distribution; les 
hommes n'eurent d'autre ressource que de mendier ou 
de piller. Ils arrivaient sans chaussures, avec des 
habits en lambeaux, mourant de faim. Le moral était 
déplorable : les uns honteux, les autres cyniques, tous 



INCAPACITÉ DU COMMANDEMENT ^237 

désespérant du succès, et ne voulant pas reprendre le 
joug de la discipline. Pendant cette longue marche, le 
commandement avait fait défaut. Aucun ordre ne vint 
de Tétat-major général. La ligne des Vosges, si redou- 
table et si facile à défendre, ne fut pas occupée 
un moment ; la voie ferrée de Strasbourg à Nancy de- 
meura intacte, au service de Tennemi qui s'approchait; 
la ville de Marsal^ pourvue d'un appareil de guerre 
et d'un approvisionnement considérable, mais gar- 
dée seulement par le peloton hors-rangs (tailleurs et 
cordonniers) du 60^ de ligne, fut obligée de capituler. 
Les armées allemandes pénétrèrent jusqu'au cœur de la 
Lorraine, étonnées elles-mêmes de ne pas rencontrer 
d'obstacles. 

La nouvelle de ces deux désastres, Forbach et Frœsch- 
Aviller, transpira à Paris dans la nuit. L'Empereur 
avait télégraphié de Metz, à minuit et demie : <t Le 
maréchal de Mac-Mahon a perdu une bataille. — Sur 
la Sarre, le général Frossard a été obligé de se retirer. 
La retraite s'opère en bon ordre. — Tout peut encore 
se réparer. » Le 7, la France entière connaissait ce 
premier malheur, qui faisait présager tous les autres. 
On placarda, vers onze heures, une proclamation de 
l'impératrice qui débutait ainsi : « Français! le début 
de la guerre ne nous est pas favorable; nos armes ont 
subi un échec. Soyons fermes dans ce revers et hâtons- 
nous de le réparer. » Les détails sur la déroute et sur 
l'entrée des ennemis arrivèrent par lambeaux les jours 
suivants, avec le cortige ordinaire d'exagérations et de 
mensonges. A ce coup, la France, aussi prompte au 
. «découragement qu'à l'enivrement, se sentit perdue. 



238 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

Elle eut la claire perception de la folie de cette guerre 
et de l'incapacité du chef qui Favait voulue, et sur qui 
tout reposait. 

On s'en prenait partout, et tout haut, à l'Empereur. 
Combien de fois avait-on répété, dix ans, quinze ans 
auparavant : a S'il fait la guerre, il est perdu au pre- 
mier désastre! » Il était perdu, on le voyait, et mal- 
heureusement la France avait sombré avec lui et par 
lui. L'impératrice, qui était restée à Saint-Cloud, rentra 
dans Paris. On parlait d'y rappeler le prince impérial. 
M. OUivier télégraphiait officiellement : « A l'unanimité, 
le conseil des ministres et le conseil privé croient qu'il 
serait bon que le prince impérial revint à Paris. » 
L'impératrice, mieux renseignée, ajoutait, avec son 
chiffre privé : a Pour des raisons que je ne puis pas 
expliquer dans cette dépêche, je désire que Louis reste 
à l'armée et que l'Empereur promette son retour à Paris 
sans le faire effectuer. » Tout ce qui, dans Paris, était 
opposé à l'Empire, et c'était la masse de la population, 
parlait de déchéance. Le prince Napoléon allait plus 
loin quelques jours après à Chàlons. En causant avec le 
maréchal de Mac-Hahon dans l'antichambre de l'Em- 
pereur, il disait : a II sera peut être contraint d'abdi- 
quer. » Pour comprendre le mouvement qui s'était fait 
immédiatement dans les esprits, il suffit de rappeler 
l'impression que produisait le nom de l'impératrice au 
bas des proclamations. Eugénie! ce nom n'inspirait 
pas de haine ; il sonnait comme une note fausse. Il est 
vrai qu'elle avait dit, comme aurait pu le faire dans 
un pays monarchique la fille des rois : ce Je serai la 
première à défendre le drapeau de la France. » Le 



INCAPACITÉ DU COMMANDEMENT 239 

9 août, en lisant le décret de convocation à rouverture 
de la session extraordinaire^ M. Schneider omit le nom 
de la régente; il fit bien. Quand il prononça ces mots: 
« Napoléon, par la grâce de Dieu s, il y eut comme un 
murmure d'étonnement. Toutes ces friperies monarchi- 
ques n'étaient pas plus ridicules qu'avant nos revers, 
mais on s'en apercevait mieux. Les timorés n'atta- 
quaient encore que le maréchal Le Bœuf, H. de Failly, 
H. Frossard, et demandaient au moins leur destitution, 
n'osant demander la déchéance ou l'abdication. L'impé- 
ratrice écrit à l'Empereur le 7 : « L'opinion est montée 
contre le maréchal Le Bœuf et le général Frossard. On 
les accuse fortement d'avoir amené les défaites que nous 
déplorons. Entendez-vous avec le maréchal Bazaine pour 
les opérations à venir. » H. 01Iivier,de son côté, écrivait 
le même jour : « Dejean (il faisait l'intérim de H. Le 
Bœuf) n'inspire confiance à personne dans le public ; 
il est probable que, si nous ne prenons pas Tiniliative, 
la Chambre le renverra. Je demande à Votre Majesté de 
m'autoriser à signer en son nom le décret qui nomme 
Trochu. L'effet d'opinion sera infaillible. » 

La pensée d'appeler au ministère le général Trochu 
est très^significative. Le général avait alors une immense 
popularité due à ces trois causes : il avait montré dans 
un livre célèbre, r Armée en 4857, les vices de notre 
organisation militaire ; il avait été résolument opposé à 
la déclaration de guerre ; il était depuis plusieurs années 
tenu en disgrâce. H. Ollivier l'appela le même jour 
(le 7), et lui offrit le ministère de la guerre. Mais le 
général répondit que son entrée au ministère ne pou- 
vait pas retarder d'un jour la chute du cabinet, 



240 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

qu'obligé, en conscience, d'expliquer la cause de nos 
désastres par les fautes du gouvernement, il le compro- 
mettrait au lieu de le servir. Après cette entrevue, 
M. Olllvier adressa à Timpératrice ce télégramme : « Le 
général Trochu vient de me déclarer qu*il ne peut pas 
prendre le ministère de la guerre, et qu'il faut le lais- 
ser. » Les Chambres furent convoquées en session extra- 
ordinaire et s'assemblèrent le 9 aoClt. 



Après le désastre de Frœschwiller, l'Empire n'existe plus que d^ 
nom. Le ministère du 3 janvier est renversé. La gauche propose 
de transférer tous les pouvoirs, pendant la guerre, à une com- 
mission executive prise dans le sein de rAsscmblée. 



Ce jour-là, les abords de la Chambre sont envahis de 
bonne heure par une foule épaisse, au milieu de la- 
quelle on remarque un certain nombre de gardes natio- 
naux sans armes. Le maréchal Baraguey d'HilIiers^ 
nommé gouverneur de Paris en vertu de la loi sur 
l'état de siège, a disposé autour du Palais un cordon de 
troupes qui tient la foule à distance ; lui-même se pro- 
mène dans les couloirs en grand uniforme. Les salles 
d'attente sont envahies par des journalistes et d'anciens 
députés. Au dehors, on demande le renversement du. 
ministère et des armes pour la garde nationale; quel* 
ques cris de déchéance se font entendre. La foule du 

16 



242 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

dedans ne réclame pas avec moins d'ardeur le changement 
du cabinet. On entend dire, dans les groupes d'écrivains 
et d'hommes politiques qui obstruent la salle de la 
Paix : a Ils ont promis la paix, et huit jours après, ils 
ont fait la guerre ; ils ont dit que nous étions prêts, et 
rien n'était prêt; l'empereur a voulu commander avec 
ses ofiGiciers d'antichambre ; il a organisé la défaite. x> 
Les mêmes accusations, quelques-unes formulées par des 
membres de la droite, se produisirent à la tribune 
l'instant d'après. 

M. Ollivier, dès le début de la séance, donne lecture 
d'une déclaration délibérée en conseil. Quand il arrive 
à cette phrase : « La plus grande partie de notre armée 
A'a été ni vaincue ni même engagée ; celle qui a été 
repoussée ne l'a été que par des forées quatre ou cinq fois 
plus considérables, et elle a déployé dans le combat un 
un héroïsme sublime », toute la Chambre se lève pour 
acclamer l'héroïsme de l'armée. Les membres de l'oppo- 
sition se joignent avec empressement à ces acclamations. 
Trois fois les bravos et les applaudissements se renou- 
vellent. Au moment où le ministre va continuer, un 
membre s'écrie : a L'armée a été héroïque, mais elle a 
été compromise. » Et M. Jules Favre ajoute ces mots, 
qui sont au fond des consciences: «Oui, par l'impéritie 
de son chef. » 

M. Latour du Moulin avait rédigé, avec quatorze de ses 
collègues, MM. d'Andelarre, delà Monnefaye, de Gramont, 
Lefèvre-Pontalis , Keller , etc. , un projet de résolution 
tendant à ce que le général Trochu fût nommé président 
du conseil et chargé de composer un ministère. Ce 
n'était pas le renversement de la mon&rchie, à laquelle 



SÉANCE DU 9 AOUT M 

d'ailleurs H. Latour du Moulin entendait, demeurer fi- 
dèle; mais la Chambre, imposant à l'Empereur un pre- 
mier ministre, sortait très-évidemment de la Constitu- 
tion, et mettait pour le moins l'Empereur en tutelle. Ce 
projet de résolution fut ensuite modifié et atténué par 
son auteur; néanmoins la majorité recula devant une 
décision si grave. Dévouée et docile pendant dix-huit 
ans, elle ne pouvait se retourner en un moment contre 
celui qu'elle avait si longtemps et si aveuglément servi. 

M. Clément Duvernois se chargea de lui ménager la 
transition. 11 proposa un ordre du jour qui sauvait, au 
moins pour le quart d'heure, la prérogative de la ré- 
gente, et ne visait que le ministère Ollivier. En voici les 
termes, très-durs sous leur apparence insignifiante : c La 
Chambre, décidée à soutenir un cabinet capable d'or- 
ganiser la Défense nationale, passe à l'ordre du jour. » 
Le vote eut lieu par assis et levé. II fut défavorable au 
ministère, qui se trouva ainsi déclaré incapable et con- 
damné à se retirer. On fit connaître en effet, quelques 
instants après, que le cabinet avait donné sa démission 
à l'impératrice et qu'elle l'avait acceptée. 

Dans la même séance, H. Jules Favre avait fait, au 
nom de la gauche, deux propositions : l'une, pour ar^ 
mer immédiatement la garde nationale de Paris, fut 
d'abord accueillie par de violents murmures ; l'animo- 
sité contre Paris se réveillait, parce qu'on se sentait près 
d'une révolution ;* M. Jules Favre changea les termes de 
son projet de loi, et proposa d'armer immédiatement 
toutes les gardes nationales de France ; il obtint plus de 
faveur avec cette nouvelle rédaction, et l'urgence fut 
votée. 



244 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

L'autre proposition déposée par M. Jules Favre était 
signée par 33 de ses collègues. 

Voici en quels termes il la développa à la tribune, au 
milieu des interruptions les plus passionnées : 

« n est indispensable, dit M. Jules Favre, que les 
forces militaires soient concentrées entre les mains d'un 
seul homme, qui ne soit pas l'Empereur. Il faut que 
l'Empereur abandonne le quartier général. L'Empereur 
ne doit pas commander en chef : il a été malheureux, 
il doit revenir. 

» Ce n'est pas tout : il faut, si la Chambre veut sauver 
le pays, qu'elle prenne en main le pouvoir. 

» Quand l'impérîtie de ceux qui le gouvernent l'a con- 
duit à cet état qu'il ne peut envisager qu'avec rage et 
colère et que rien ne pouvait lui faire présager, il faut 
qu'il se confie à ses représentants, et c'est pour cela que 
je dépose sur le bureau la résolution suivante : 

« — Considérant que, malgré l'héroïsme de notre 
armée, le sol de la patrie est envahi; que le salut de la 
France, le devoir de la défendre jusqu'à la dernière 
extrémité commandent au Corps législatif de prendre 
la direction des affaires^ 

» La Chambre arrête qu'un comité exécutif de quinze 
membres, choisis dans son sein, sera investi des pleins 
pouvoirs du gouvernement pour repousser l'invasion 
étrangère. — 

9 Elle ne le serait pas convenablement par les hommes 
qui sont sur ces bancs (l'orateur désigne les bancs des 



SÉANCE D|U 9 AOUT 245 

ministres^ qui ont déjà perdu deux provinces, et qui, 
grâce à leur ineptie, perdraient le reste! » {Vive appro- 
bation et applaudissements à gauche.) 

Cette proposition n'était pas plus inconstitutionnelle 
que celle de M . Latour du Moulin ; elle était plus révo- 
lutionnaire. C'était le gouvernement de la Défense na- 
tionale, mais fait par la Chambre et pris dans la ma- 
jorité. Le Corps législatif, en adoptant le projet de 
H. Latour du Moulin, aurait mis l'Empereur en tutelle ; 
en adoptant celui de M. Jules Favre, il l'aurait sus- 
pendu jusqu'à lapais. De la suspension à la déchéance 
il n'y avait qu'un pas. M. Granier de Cassagnac monta 
immédiatement à la tribune, et prononça ces paroles : 
« Je vous le déclare, si j'avais l'honneur de siéger au 
banc du gouvernement, vous tous, signataires, vous se* 
riez ce soir devant un conseil de guerre. » La Cham- 
bre ayant ensuite voté au scrutin sur l'urgence, la pro- 
position rallia 53 voix contre 190. 

Ceux qui, ce jour-là, auraient voulu commencer les 
proscriptions auraient donc eu 53 députés à mettre en 
accusation au lieu de 33. M. Thiers avait voté la pro- 
position avec toute la gauche. Je remarque en outre, 
parmi les votants, M. Estancelin, M. Latour du Moulin, 
et plusieurs membres de la majorité actuelle : M. le 
comte de Chambrun, M. le marquis de Gramont, 
M. Léonce de Guiraud, M. Keller, M. Antonio Lefèvre- 
Pontalis, M. de la Monneraye. Ce chifire de 53 voix 
parait aujourd'hui bien faible, parce que nous songeons 
k l'énormité de la catastrophe et au sentiment général 
du pays, qui demandait la déchéance : il faut, pour en 
comprendre la valeur, tenir compte de la composition 



S46 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

et de la situation du Corps législatif. Ce n'était qu'une 
minorité y mais une minorité bien significative dans une 
Clhambre où l'opposition ne comptait pas ordinairement 
plus de vingt-cinq membres, et où Ton pouvait impu- 
nément proposer à la tribune d'envoyer devant un 
conseil de guerre les signataires d'un projet de loi. 

Dès ce moment, il fut évident pour tous que l'Em- 
pire n'existait plus que de nom. 



XI 



Paris et l'opinion après la séance du 9 août. 



Les députés, en sortant de la séance après sept heu- 
res du soir, retrouvèrent aux alentours du palais la 
même foule qui y stationnait déjà à leur arrivée/Elle 
était sans armes et sans chefs proprement dits, quoi- 
qu'on pût y remarquer un certain nombre de meneurs, 
et la plupart des hommes qui avaient conquis, dans les 
réunions publiques des dernières années, de la popula- 
rité et de rinfluence. Je ne sais pas si, parmi les plus 
exaltés ou dans les réunions secrètes, on avait rêvé une 
révolution pour ce jour-là. L'ancien préfet de police le 
dit, sans apporter aucune preuve. Plusieurs personnes 
avaient escaladé la muraille du jardin qui est au coin 
de la place et de la rue de Bourgogne. Ëtait-ce une 
tentative d'envahissement ? Quelques mots très4ermes de 
M. Jules Ferry sufi&rent pour les taire reculer. Mon im- 



248 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

pression, après avoir traversé ces masses pour aller au 
Palais et pour en revenir, est qu'elles étaient là pour 
essayer de peser par leur seule présence sur les réso- 
lutions de la Chambre; quelles demandaient la dé- 
chéance sans espérer un succès immédiat, et qu'elles ne 
<X)mptaient obtenir ce jour-là que ce qu'elles obtinrent 
«n effet, le renversement du cabinet et l'armement im- 
médiat de la garde nationale. 

Je fus obligé de prendre un long détour pour rentrer 
<îhez moi. Le maréchal avait interdit de passer sur le 
pont de la Concorde, et quoique la séance fût levée, 
l'interdiction était maintenue. Je comprenais qu'on em- 
pêchât la foule qui était sur la place de se rapprocher 
de la Chambre, mais je pensai qu'il serait permis aux 
députés de traverser le pont pour rentrer chez eux. Le 
maréchal était devant la grille avec ses officiers ; je le 
iui demandai. Il me répondit que la consigne était ab- 
solue et ne souffrait aucune exception; je fus donc obligé 
Regagner le pont de Soiférino. Arrivé là, plusieurs per- 
sonnes me reconnurent et m'entourèrent, a Où sont les 
Prussiens? Avons-nous combattu? L'armée revient-elle 
wus Paris? Est-ce toujours l'Empereur qui la com- 
mande ?» On me fit monter dans une voiture décou- 
Terte qui passait, et j'avançai très-lentement au milieu 
<l'une foule compacte, qui m'arrêtait à chaque instant 
pour savoir œ qui s'était passé à la séance. Ce qu'on 
tne demandait le plus, après les nouvelles de l'armée, 
<î'étaient des nouvelles du cabinet. Quand je répétais 
<[u'il n'existait plus, les applaudissements éclataient, se 
prolongeaient, se redoublaient. On n'aurait pas été 
ylus joyeux pour une victoire. Je ne discernai aucun 



PARIS ET L'OPINION 249 

cri contre la Chambre. Plusieurs personnes bien vêtues 
m*ayant demandé si on avait parlé de déchéance, je fis 
connaître la proposition fort modérée de M. Jules 
Favre. « Une commission de quinze membres? — Oui. 
— Prise dans la Chambre? — Oui. — Et sans doute 
dans la majorité? — Évidemment. » Il y eut des éclats 
de rire. Quelqu'un me dit tristement : « Ce sera le 
même maître avec d'autres signatures. » Comme nous 
débouchions sur la place, deux ouvriers en blouse blan- 
che saisirent le cheval parla bride en disant: «Il faut 
la déchéance. » Je les regardai attentivement, parce 
qu'on parlait d'agents provocateurs : l'un et l'autre 
m'étaient inconnus. On répéta autour d'eux : « Oui, 
oui I » mais saâs grande animation. Quoique tout le 
monde voulût la déchéance, ce n'était pas l'affaire de 
la journée. Au contraire, on entendait de tous côtés : 
« Qu'il revienne! qu'il renonce au commandement! 
C'est lui qui nous perd ! » Les imprécations contre le 
maréchal Le Bœuf étaient aussi très-vives et très-per- 
sistantes. — Je mis bien jprès d'une heure pour aller 
du pont de Solférino à la place de la Madeleine. Il me 
parut, pendant ce trajet, que la foule n'avait pas de mot 
d'ordre, et qu'elle n'obéissait à aucune direction avouée 
ou occulte. 

Y avait-il quelque part, à ce commencement du mois 
d'août, des réunions secrètes qui poussaient au renver- 
sement de l'Empire? Il est certain qu'il n'y en avait 
pas de puissantes, puisqu'on n'a retrouvé nulle part la 
trace de leur existence et de leur action, et que M. Blaa- 
qui s'accusC; comme d'une lourde faute, dans un article 
publié le mois suivant, de ne s'être pas jeté sur l'Em- 



260 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

pire le jour de Fouverture de la Chambre : a On Taurait 
surpris, on l'aurait renversé», dit-il. Je crois qu'il n'était 
pas de force ce jour-là. Je crois même qu'il n'aurait pas 
réussi le 4 Septembre, si tout le monde ne s'en était 
mêlé. On ne fait pas une révolution avec une conspira- 
tion. Il ne conspirait pas le 9 août, et, quoi qu'il en dise, 
il avait raison. Il n'y avait pas à ce moment de conspi- 
ration proprement dite, mais, dans toutes les foules, 
dans tous les attroupements, on retrouvait les traces de 
H. Blanqui, de H. Delescluze ; celles de ce parti ultra- 
socialiste , qui s'était formé depuis plusieurs années sous 
l'influence des réunions publiques ; qui se manifestait de 
temps en temps par une grève ou par des mouvements 
dans la rue, ou par des journaux que leur violence 
même condamnait à être éphémères; de ce même parti 
qui, dans les élections de Paris, avait soutenu M. Roche- 
fort contre H. Jules Favre et M. Vallès contre moi. Animé 
d'une haine profonde contre la bourgeoisie, contre ce 
qu'il appelait « les patrons », il ne haïssait pas moins 
l'Empire : non pour des raisons politiques, car les socia- 
listes purs mettent les questions sociales au-dessus des 
questions de parti et môme des questions de nationa- 
lité; mais parce que l'Empire, après avoir à plusieurs 
reprises essayé de l'attirer à lui et de l'utiliser à son 
profit, s'était mis à le traquer et à le poursuivre avec 
une sorte de rage. Les républicains, qui n'étaient que 
républicains sans mélange de socialisme, et il y en avait 
de tels à ce moment^là dans tous les rangs de la société, 
se tn)uvaient côte à côte, dans les grandes occasions 
comme celle du 9 août, avec les socialistes et les com- 
munistes. Ce' n'était pas une entente, c'était une ren- 



PARIS ET L'OPINION 251 

contre. On combattait momentaDément sous le même 
drapeauy toute rancune tenante d'ailleurs. C'est un grand 
signe de l'imminence d'une révolution, quand on voit 
des ennemis mortels oublier momentanément leurs griefs 
pour tomber ensemble sur le gouvernement. Il y avait 
même, le 9 août et les jours suivants, au milieu de la 
foule, un grand nombre d'orléanistes, comme il y en 
eut le 4 Septembre parmi les envahisseurs de l'Assem- 
blée. Rien ne rapproche autant les hommes qu'une haine 
commune. Jusqu'à la chute de l'Empire, ce ne fut ni un 
homme, ni une réunion d'hommes qui commanda ; ce 
fut la haine. 

Paris vécut dehors pendant tout le mois d*août, parce 
qu'il était avide de nouvelles et irrité d'assister passi- 
vement à une lutte dont il était, après tout, l'enjeu. Les 
journaux étaient rapidement enlevés, les affiches dévo- 
rées. On se portait vers le ministère de l'intérieur, k 
l'hôtel du gouverneur de Paris, vers la Chambre sur- 
tout. Le ministère de l'intérieur est situé place Beauvau, 
le gouverneur de Paris résidait au Louvre, dans les ap- 
partements où se trouve à présent le ministère des 
finances. Il y avait donc constamment de grandes ag- 
glomérations dans le quartier de la Madeleine. Ce qui 
grossit les foules, ce ne sont ni les politiques ni les 
sectaires, toujours en petit nombre relativement, ce sont 
les curieux et les dégoûtés de travail, en quête d'émo- 
tions et d'agitation. Le moment venu, les plus hardis, 
ou ceux qui ont un nom populaire, ou ceux qui ont un 
plan, si cela se rencontre, prennent la tête du mouve- 
ment, et la révolution se fait. 



252 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

A l'époque que j'essaie de décrire, et qui précède de 
deux ou trois semaines la révolution du 4 Septembre, 
on sentait dans l'air deux grandes préoccupations poli- 
tiques et une préoccupation stratégique. Je parle des 
préoccupations immédiates, de celles dont on espérait, 
dont on voulait la solution dans la journée. Tout le 
monde, à bien peu d'exceptions près, considérait l'Em- 
pire comme perdu , ce n'était plus qu'une question de 
temps; les impatiences, sous le coup des événements, 
grandirent bien vite, en quelques jours, en quelques 
heures; mais, à la chute du ministère Ollivicr^ la grande 
masse des citoyens demandait uniquement à la Cham- 
bre d'armer la garde nationale, et de mettre la direc- 
tion de la guerre dans des mains capables, c'est-à-dire 
de l'arracher à l'Empereur. Voilà pour la politique. Si 
la Chambre avait fait un pas de plus, si elle avait pro- 
noncé la suspension, elle aurait conquis sur les masses 
une popularité qui lui aurait peut-être permis de gou- 
verner. Je dis peut'êtrty car on se rappelait trop le 
scandale des candidatures officielles et la légèreté cou- 
pable avec laquelle elle avait laissé le gouvernement 
s'engager dans cette guerre funeste. En somme, on n'es- 
pérait pas d^elle qu'elle accepterait la proposition de 
M. Jules Favre. Ce qu'on lui demandait à ce moment-là, 
c'étaient, je le répète, des armes et un général. 

Quant à la préoccupation stratégique qui commençait, 
à se répandre, elle avait pour objet la direction à don- 
ner à notre armée de Châlons. Viendrait-elle sous Paris 
pour le défendre? Irait-elle s'unir à l'armée de Metz 
pour tenir la campagne et lutter, après cette concentra- 
tion, à forces moins inégales? Il y avait sur ce point 



PARIS ET L'OPINION 25a 

deux courants d'opinions, non pas précisément dans la 
foule, mais parmi les hommes qui, à divers degrés, ap- 
partenaient à la politique militante; et quelques-uns 
même ne faisaient guère de différence entre découvrir 
Paris et le livrer. On cherchait une explication à ce mou- 
vement stratégique qui portait toutes nos forces vers le 
Noi-d-Est, et n*en trouvant pas dans les nécessités de la 
guerre, on affirmait que le parti de la cour, 69 conseil- 
lant ou en exigeant l'adoption de ce plan de campagne, 
avait surtout en vue l'intérêt personnel de l'Empereur. 
On savait que l'impératrice avait dit que, s'il revenait 
à Paris, il ne rentrerait pas aux Tuileries vivant ; et on 
en concluait que , ne voulant pas le rappeler, on em- 
ployait à protéger sa personne l'armée qui aurait dû 
protéger la capitale. 

Telles étaient les préoccupations de l'opinion à la fin 
de la journée du 9 août. Les membres de l'opposition 
de gauche avaient trois buts immédiats à atteindre : le 
renversement du cabinet, l'armement de la garde natio- 
nale et la nomination d'un général qui fût un vrai gé- 
néral, et surtout qui ne fût pas l'Empereur. Ils voulaient 
davantage, et ils l'avaient prouvé par la proposition de 
M. Jules Favre ; ils voulaient arraclier la direction des 
affaires du pays, au moins jusqu'à la fin de la guerre, 
à ce gouvernement décrié et moribond, qui avait causé 
tous nos malheurs par son imprévoyance et son 
égoïsme. 

* Nous avions réussi sans difficulté à renverocr le cabi- 
net, parce que nous avions eu tous les partis pour auxi- 
liaires, môme le parti de la cour, qui recueillit la suc- 
cession. L'armement paraissait en bon train, puisque 
l'urgence était votée; nous allons voir pourtant les der- 



254 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

niers fidèles de la dynastie lutter avec tout ce qui leur 
restait de forces pour empêcher qu'on donnât des armes 
aux citoyens : ils espéraient retarder ainsi une révolu- 
tion qui, pour tous les gens clairvoyants, était déjà faite. 
La vérité est, qu'en définitive, les armes que nous de- 
mandions uniquement contre l'ennemi ne servirent à rien 
pour la révolution , et que quand l'Empire acheva de 
tomber, U ne trouva, nulle part en France, un seul homme 
qui songeât seulement à dire un mot pour le défendre. 
Il paraissait plus diflScile d'arracher à l'Empereur son 
commandement, s'il restait nominalement Empereur ; car 
on cherchait en vain quel serait son râle et même sa 
place, après sa destitution. Il ne régnait déjà plus; il 
ne pouvait ni entrer à Paris ni rester à l'armée. Un sou- 
verain, dans ces conditions, était un gros embarras pour 
la défense ; c'est pourquoi nous proposions de l'écarter^ 
et je crois qu'il n'y eut jamais de proposition ni plus 
juste ni plus nécessaire. L'opposition n'allait pas plus 
loin ; elle ajournait toute solution définitive, pour ne pas 
compliquer les embarras de la situation. En provoquant 
une loi qui autorisait le Corps législatif à nommer un 
conseil de gouvernement, elle se mettait elle-même à 
l'écart. Elle livrait le pays à la discrétion de la majo- 
rité, entreprise hasardeuse après l'expérience du IS juil- 
let Mais l'opposition était persuadée que les intentions 
de la majorité valaient mieux que ses actes. 



XII 



L'opposition républicaine au Corps législatif. 



n est temps de dire un mot de cette opposition de 
gauche, qui, malgré elle, et par la force même des 
choses, allait prendre, quelques semaines après, la direc- 
tion des affaires. 

Aux élections de 1857, cinq républicains étalent entrés 
dans la Chambre, MM. Jules Favre, Ernest Picard, Emile 
Ollivier, Hénon et Darimon. Ils luttèrent seuls, pendant 
toute la législature, contre le gouvernement et la majo- 
rité, qui était presque l'unanimité. M. Jules Favre accrut 
encore, pendant cette période, sa réputation de grand 
orateur. MM. Picard et Ollivier parurent dignes de com- 
battre à côté de lui. Leur popularité fut immense, et 
moindre encore que leurs services. 

Cette petite phalange républicaine s'accrut aux élec- 



256 L'OPPOSITION RÉPUBLICAINE 

tions générales de 1863 par l'arrivée de MM. Dorian, 
Glais-BizoiDy Havin, Javal, le duc de Marmier, Jules 
Simon, Guéroult, Marie, Malézieux, Pierron-Leroy et 
Planât. MM. Pelletan et Magnin furent nommés le 
14 décembre de la même année; MM. Carnot et Gar- 
nier-Pagès, au mois de mars 1864. Le nombre des 
républicains se trouva ainsi porté à vingt. Ils prirent 
pour lieu de leurs réunions le salon de M. Marie. Les 
élections générales avaient aussi amené à la Chambre 
MM. Thiers, Berryer et Lanjuinais, qui n'hésitèrent pas 
à se joindre à notre groupe et délibérèrent constamment 
avec nous, sans que jamais j*aie pu découvrir l'ombre 
même d'un dissentiment, entré des personnes Tenues 
de points si opposés. Nous avions pour MM. Thiers et 
Berryer, dont la présence donna tout à coup un éclat 
incomparable aux luttes parlementaires, le respect et la 
déférence qui leur étaient dus, et il ne nous en coûta 
jamais un sacrifice d'opinion, parce que nous ne pour- 
suivions pas d'autre but et n'avions pas d'autre espé- 
rance, les uns et les autres, que la conquête de la liberté. 
C'était l'époque, on s'en souvient, où tous ceux qui 
ne s'étaient pas livrés à l'Empire avaient en commun 
une haine et un amour : la haine de ce gouvernement, 
dont toute l'histoire et toute la politique reposaient sur 
le mensonge et aboutissaient à la tyrannie ; Tamour de 
toutes les libertés^ qu'il rendait deux fois aimables par 
le contraste. Ces deux sentiments effaçant tous les 
autres, on ne s'interrogeait plus sur le passé, et on 
évitait de trop prévoir l'avenir dans la* crainte de dé- 
truire une union, qui seule nous donnait de la force. 
11 y avait beaucoup d'anciens membres de FÀssemblée 



L'OPPOSITION RÉPUBLICAINE 257 

constituante dans la liste qu'on vient de lire ; MM. Thiers, 
Berryer, Lanjuinais avaient fait partie de cette célèbre 
réunion de la rue de Poitiers, que nous avions tant de 
fois maudite, dans un temps qui nous paraissait bien 
éloigné de nous. Eux-mêmes avaient pensé alors que 
nous étions d*aifreux démagogues. Réunis à présent 
dans une tâche commune, forcés de vivre ensemble, 
et bientôt charmés de subir cette nécessité, nous recon- 
naissions avec bonheur que nous n'étions les uns et les 
autres que des libéraux et des patriotes. Les membres 
de la réunion qui n'étaient pas républicains avaient cou- 
tume de nous dire : k Si tous les républicains vous ressem- 
blaient ! » Et nous leur répondions : a Ils nous ressem- 
blent. » Ceux qui ne respectent pas la morale et n'ont 
pas la fraternité dans le cœur sont des ennemis de la 
République, quel que soit le nom qu'ils se donnent. 

La mort nous enleva Berryer, Lanjuinais, Marie, 
Havin; M. Guéroult ne fut pas réélu aux élections de 
1869, qui, d'ailleurs, nous apportèrent de nouvelles 
forces, soit en augmentant notre groupe, soit en créant 
à côté de nous un centre gauche à la fois dynastique et 
libéral, qui diminua dans une proportion notable le 
chiffre de l'ancienne majorité. Les nouveaux venus 
républicains étaient MM. Barthélémy Saint-Hilaire, 
Bethmont, Crémieux, Desseaux, Esquiros, Jules Ferry, 
Gagneur, Gambétta, Girod-Pouzol, Grévy, Guyot-Mont- 
payroux, de Jouvenccl, de Kératpy, Larrieu, Le Cesne, 
Rampont, Riondel, Wilson, la plupart anciens membres 
de l'Assemblée constituante de 1848, et quelques-uns 
déjà célèbres à divers titres, dans la politique, au 
barreau, dans les lettres. Lorsque j'optai pour la Gi^ 

t7 



25» SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

ronde, M. Emmanuel Àrago me remplaça comme député 
de la Seine. H. Bancd^ qui débuta à la tribune avec un 
brillant succès, fut presque aussitôt saisi par la maladie 
qui devait nous Tenlever. MM. Raspail et Rochefort 
n'assistèrent jamais à nos réunions, et même dans 
Tenceinte du Corps législatif vécurent à coté de nous 
sans se mêler avec nous. * 

Il s'éleva deux grands orages, dans notre groupe si 
étroitement uni pendant tant d'années. Le premier fut 
causé par le départ de H. Ollivier, qui, sans abdiquer 
ses opinions démocratiques et libérales, se rallia au 
gouvernement, à l'époque où l'Empereur annonça la 
résolution de se rapprocher lui-même des idées consti- 
tutionnelles. Cette évolution, commencée dès 1864, à 
l'époque de la loi sur les coalitions, fut définitivement 
consommée après la fameuse lettre impériale du 10 jan- 
vier 1867. M. Ollivier forma une sorte de tiers parti, et 
n'entraîna avec lui aucun membre de la gauche. L'autre 
division, qui survint en 1868, fut beaucoup moins grave 
dans ses causes et dans ses effets. MM. Pelletan et Glais- 
fiizoin, avec nos amis MM. Hérold et Lavertujon, avaient 
fondé la Tribune; M. Picard fonda V Électeur libre, dans 
une ligne un peu moins accentuée. À cette occasion, la 
fauche se divisa en deux partis. L'un s'appela la gauche 
ouverte, et eut pour chef M. Picard, pour organe i Élec- 
teur libre, pour adhérents quelques membres de Tan- 
cienne gauche, et plusieurs membres du centre gauche. 
L'autre parti, qu'on appela, par opposition, la gauche 
fermée, mais qui ne prit jamais ce nom, resta ce qu'il 
avait été jusque-là, et forma encore, après cette sépa- 
ration, une réunion fort nombreuse. La scission, je le 



L'OPPOSITION RÉPUBLICAINE 259 

répète, n'était pas très-profonde. M. Jules Favre, qui 
restait le chef de la gauche fermée, était le plus intime 
ami de M. Picard; il avait souscrit pour la fondation 
des deux journaux^ dont la rivalité avait servi d'occasion 
ou peut-être seulement de prétexte à toute cette révo- 
lution intérieure. H. Ferry, dont tout le monde ambi- 
tionnait à juste titre la collaboration, écrivait de droit 
dans les deux journaux. Je n'étais, pour ma part, sous- 
cripteur ni de l'un ni de l'autre, et je ne pris en aucun 
temps aucune part à leur rédaction, quoique mes amis 
personnels fussent à la Tribune, Plusieurs de nos col- 
lègues, qui ne tenaient pas à être chefs de parti, restèrent 
comme moi, en dehors des deux journaux. 

La gauche fermée tenait ses séances dans un local 
que nous avions loué rue de la Sourdière, et qui sert à 
présent de lieu de réunion au groupe de l'Assemblée de 
Versailles connu sous le nom d'Union républicaine. Nous 
nous y réunissions une fois par semaine. Quelquefois il 
y avait une réunion extraordinaire, mais bien rarement, 
parce que nous avions toujours la ressource de nous 
assembler dans un des bureaux de la Chambre. 

A l'époque du plébiscite, nous prêtâmes les deux 
petites pièces de la rue de la Sourdière pour un comité 
antiplébiscitaire 9 dont nous faisions partie avec les 
rédacteurs de la plupart des journaux démocratiques de 
Paris. Ce fut un tort. On crut ensuite qu'il y avait là 
une sorte de club permanent, tandis qu'il n'y avait rien 
autre chose que les réunions de la gauche fermée, à 
laquelle les députés seuls étaient admis, et qui furent 
présidées jusqu'à la veille de la révolution par notre 
collègue M. Grévy. J'ai été bien surpris de lire dans la 



260 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

déposition du préfet de police qu'il y avait rue de la 
Sourdière, à l'époque qui a précédé la révolution, un 
comité dans lequel siégeaient les membres de la gauche 
avec MM. Blanqui, Delescluze, et les chefs des différents 
clubs. Je ne crois pas que M. Blanqui ait jamais mis 
les pieds rue de la Sourdière. J'y étais fort assidu, et je 
n'ai vu M. Blanqui que deux fois; la première, à 
THÔtel de Ville le 31 octobre 1870, pendant que j'étais 
prisonnier de l'insurrection; la seconde, au conseil de 
guerre de Versailles, où je fus appelé comme témoin^ 
précisément à l'occasion du 31 octobre. M. Delescluze 
vint, comme les autres journalistes, au comité antiplé- 
biscitaire. Quand l'affaire du plébiscite fut terminée^ on 
ne le vit plus, parce que la porte fut close pour qui- 
conque n'était pas député et membre de la réunion. 
M. Piétri affirme qu'il avait des surveillants au dehors; 
je n'en doute pas; et qu'il en avait môme au dedans: 
voilà qui est non-seulement inexact, mais impossible, à 
moins que la police ne prétende avoir acheté les ser^ ices 
d'un membre du Corps législatif. 

Je présume qu'il y a dans tout cela une erreur de 
date, et que le préfet de police avait des agents parmi 
les personnes qui avaient fréquenté le comité antiplébisci- 
taire. On recevait tout le monde dans ce comité; on n'y 
avait aucun secret, puisque c'était un comité de propa- 
gande ; parmi les personnes qui venaient y étaler leur 
zèle et nous demander des proclamations pour les ré- 
pandre, il y avait des gens de la police, c'est élémen- 
taire. Aucun de nous n'en a jamais douté. 

Que pouvaient-ils apprendre à ceux qui les payaient? 
Les noms des membres du comité? Ils étaient au bas de 



L'OPPOSITION RÉPUBLICAINE 261 

la circulaire, qui fut répandue par centaines de mille. 
Peut-être voulait-on savoir le nom des personnes qui 
s'adressaient à nous pour avoir des ballots de circulaires? 

On en aurait appris autant à la poste. Ce fut un grand va- 
et-vient pendant quinze jours dans ces deux petites cham- 
bres où vingt-cinq personnes sont à l'étroit. Toute cette 
activité n'aboutit qu'à réunir 1,538,000 non^ tandis que 
le comité plébiscitaire aidé de tous les fonctionnaires grands 
et petits, c'est-à-dire d'une véritable armée, avait obtenu 
7,330,000 oui. Victoire et défaite également prévues 
dans les deux partis. Le 8 mai, la rue de la Sourdière 
rentrait dans la solitude la plus profonde. M. Picard 
et ses collègues de la gauche ouverte n'y venaient point; 
M. Thiers, voyant la gauche séparée en deux, n'assis- 
tait plus ni aux réunions de la gauche fermée, ni aux 
réunions de la gauche ouverte. Nos séances devinrent 
de plus en plus rares, parce que nous tenions à nous 
entendre avec tous nos amis, et que dans un bureau 
de l'Assemblée où l'on oubliait toutes ces discussions, 
qui ne furent jamais ni des inimitiés ni des querelles, 
nous nous retrouvions tous parfaitement unis, comme 
nous n'avions pas cessé de l'être à la tribune et dans les 
scrutins. 

£n jugeant après coup ces formations de groupes 
nouveaux qui ne se font jamais sans quelque irritation 
de part et d'autre, on s'aperçoit qu'elles ne firent 
pas le mal qu'on croyait y voir sur le moment, et 
qu'elles firent beaucoup de bien qu'on n'y voyait pas 
alors. Le pays s'était remis depuis environ trois ans à 
la politique. Le plébiscite fut lancé dans une population 
déjà très-agitée, qu'il surexcita violemment, et je crois 



262 SOUVENIR DU QUATRE SEPTEMBRE 

que ce fut le plus clair résultat de cette grande folie. 
Il était naturel qu'une agitation politique produisît de 
nombreux partis politiques, c'est ce qui eut lieu en 
effet; et par une conséquence naturelle, ces partis si 
divers ne pouvaient guère continuer à être représentés, 
dans l'intérieur de l'Assemblée, par un groupe unique. 
La' gauche ouverte, dont les chefs étaient restés nos 
amis personnels, augmentait chaque jour les forces de 
l'opposition en recrutant des députés qui ne seraient pas 
venus à nous, et qui venaient à elle ; et le centre gauche, 
qui s'était formé dans la majorité, grâce peut-être à 
M. Ollivier, que nous maltraitions beaucoup , avec Tem- 
portement ordinaire des partis, composait une masse 
flottante, dévouée à l'Empire, mais qui, en se déplaçant 
dans certaines occasions, pouvait fort l)ien renverser un 
cabinet et faire prévaloir une direction politique. On 
le vit bien, après les élections, Je 6 juillet 1869, lors- 
que les interpellations signées par 116 membres de 
l'ancienne majorité obligèrent le ministère Rouher à 
se retirer, et déterminèrent l'Empereur à modifier par 
un sénalus-consulte l'organisation des pouvoirs publics. 



XIII 



La gauche, malgré les cfTorts du gouvernement, fait décider |»ar In 
Corps législatif l'armement immédiat di la garde nationale. 



Dans la séance du 9 août, à laquelle je reviens après 
(es explications nécessaires, ce fut, comme nous Tarons 
vu, un député très-dynastique, M. Latour du Moulin, 
Tun des chefs du centre gauche, qui porta les premiers 
coups au ministère du 2 janvier. Le même député vota, 
dans celte séance, la proposition de M. Jules Favre qui 
avait pour but de concentrer dans une commission de 
la Chambre les pouvoirs du gouvernement pour toute 
la durée de la guerre. 

A la séance du 10 août, M. de Palikao fit connaître 
le ministère dont il était le chef. M. Jérôme David et 
M. Clément Duvemois étaient deux hommes d'action. 



264 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

dévoués l'un et l'autre à TEmpereur, le premier de tout 
temps, le second de date récente. Le préfet de la Seine, 
M. Henri Chevreau, devenait ministre de Tintérieur. 
M. Brame appartenait au centre gauche, M. Busson- 
Billault au centre droit. H. Magne et Tamiral Rigault 
de Genouilly étaient très-bien placés à la tête de leurs 
départements. On connaissait peu M. Grandperret et 
M. de la Tour d'Auvergne. Le comte de Palikao avait 
la réputation d'un bon général et d'un esprit hardi , 
ayant quelque analogie, sous ce double rapport, avec le 
maréchal de Saint-Arnaud. Son nom et celui de M. Jé- 
rôme David n'excluaient pas la pensée d'un coup d'État. 
Ils se sont défendus l'un et Taulre d'y avoir songé, 
M. de Palikao, très-expressément, M. Jérôme David, 
avec quelques réserves. Voici les termes de sa déposi- 
tion : 

« En présence de la gravité des événements exté- 
rieurs et des attaques dirigées contre les ministres qui 
ne faisaient aucune espèce de provocation , je pensais 
que, dans l'intérêt du pays, il y aurait lieu de pren- 
dre , le cas échéant, certaines mesures. Il est évident 
que ces attaqués, se produisant continuellement, le pou- 
voir exécutif, qui avait la responsabilité de l'ordre , 
devait songer à se défendre. Après le 4 Septembre, le 
premier acte du pouvoir a été de dissoudre le Corps 
législatif. Il y a quelquefois pour les gouvernements 
des mesures de cette nature à prendre dans un intérêt 
public... Porter la main sur le Corps législatif n'est 
jamais venu en discussion ; mais il est évident, et, 
parlant pour moi, je crois pouvoir parler pour mes 
collègues, que si nous avions pu prévoir le dénoû- 



ARMEMENT DE LA GARDE NATIONALE 265 

ment du 4 Septembre, nous aurions agi certainement 
dans le but de le prévenir; nous aurions cherché à 
l'éviter. Toutefois, il est une chose absolument vraie, 
c'est que nous ne nous sommes jamais consultés sur 
cette éventualité. Je dirai plus, c'est qu'il y avait dans 
le sein du conseil un parti parlementaire très-fort, à la 
tête duquel était le comte de Palikao. » Du reste, on se 
préoccupait fort peu, à la fin du mois d'août, de l'éven- 
tualité d'un coup d'Êlat, parce qu'on était absorbé par 
la besogne fiévreuse du moment, et qu'on sentait que 
l'empereur n'avait plus assez de force pour tenter, ni 
assez d'autorité pour réussir. » 

La première question qui se présentait était l'arme- 
ment des gardes nationales. L'urgence avait été votée 
le 9. La gauche demandait à discuter au fond dans la 
journée du 10. Le gouvernement et la majorité vou- 
laient remettre au lendemain. Ce qui obligeait la gauche 
à se presser, c'était d'abord la marche de l'ennemi, et 
ensuite l'agitation extrême causée par des refus, qu'on 
regardait, avec raison, comme une marque de défiance 
à l'égard de la garde nationale. Un député de la majo- 
rité s'écriait : « Vous voulez Tarmement de Paris, et 
nous voulons, nous, l'armement de la France! Allez, 
nous sauverons le pays malgré vous et sans vous! » 
C'était une injure bien gratuite, en présence du projet 
de loi déposé la veille par M. Jules Favre. Nous étions 
surtout préoccupés de Paris parce que nous étions dé- 
putés de Paris, parce que Paris tout entier se levait 
chaque jour pour demander des armes et menaçait d'en 
prendre, si on ne lui en donnait pas, et parce qu'enfin 
nous savions qu'il allait être investi : ces trois raisons 



266 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

ne semblent pas sans quelque valeur. Mais, dès la pre- 
mière observation, nous avions modifié notre texte et 
demandé des armes pour toute la France. Je suis même 
surpris que nous n'eussions pas pensé, de nous-mêmes, 
dès le premier moment, à généraliser notre projet. 
L'armement de toutes les gardes nationales de France, 
et la création des compagnies de francs-tireurs, qui 
préoccupaient particulièrement notre collègue, M. de 
Jouvencel, rentraient dans nos vues. S'il faut tout dire, 
nous croyions à la guerre de montagnes et de brous- 
sailles ; nous pensions que rcnnemi ne pourrait faire 
un pas sur notre sol sans trouver les paysans embus- 
qués derrière les haies, les rues des villes et des moindres 
villages hérissées de barricades. Nous aurions voulu 
que, depuis Strasbourg jusqu'à Brest, et depuis Lille 
jusqu'à Toulon, quiconque était capable d'utiliser un 
fusil en eût un. On en demandait de tous les côtés. Le 
20 juillet, le général Ducrot, qui commandait alors 
à Strasbourg, et qui voyait toutes, les places dégar- 
nies, écrivait au ministre de la guerre : « Il serait facile 
de trouver des ressources dans la garde nationale mo- 
bile et dans la garde nationale sédentaire, mais je ne 
me crois pas autorisé à rien faire, puisque Votre Excel- 
lence ne m'a donné aucun pouvoir. » Le général en chef 
de l'armée de Lyon télégraphiait le 9 août : < Puis-je 
faire délivrer d'urgence des fusils à la garde nationale 
sédentaire et aux compagnies de volontaires? Tous les 
préfets m'en demandent. » Le directeur du dépôt d'ar- 
tillerie à la Fère écrivait de son côté ; « Plusieurs pré- 
fets s'adressent à moi pour avoir des fusils à livrer à la 
garde nationale sédentaire; que faut-il faire? » Quel- 



ARMEMENT DE LÀ GARDE NATIONALE . 267 

ques préfets, comprenant et partageant les inquiétudes 
du gouvernement, voyaient avec peine les distributions 
d*armes, s'y opposaient de tout leur pouvoir. Le préfet 
de Lyon rend compte d'une manifestation qui avait eu 
lieu le 7 : (( lie mot d*ordre était : organisation de la 
garde nationale; il vient du parti radical. » Celui de 
Marseille, le département des Bouches-du-Rhône étant 
en état de siége^ hésite à organiser une garde natio- 
nale; le ministre le laisse libre, ce qui veut dire qu'il 
doit se déterminer d'après la connaissance qu'il a de 
l'esprit public. Le préfet de la Drôme dit expressément, 
le 8 août, dans une dépêche : « L'armement de toute la 
garde nationale pourra être un gros danger. » 

Déjà le mois précédent (17 juillet), à cette question 
du préfet de Strasbourg : « N'est-il pas opportun d'or- 
garniser et d'armer à Strasbourg et dans les principaux 
centres une garde nationale solide? » le ministre de 
Tintérieur avait répondu : « il n'y a pas lieu en ce 
moment d'organiser et d'armer une garde nationale à 
Strasbourg et dans les principaux centres. » 

Il est clair qu'on hésitait entre le désir d'armer la 
population contre l'ennemi, et la crainte de l'armer 
contre la dynastie. M. Raspail disait la chose crûment : 
« Ils ont plus peur de la garde nationale que des Prus- 
siens. » 

Le nouveau cabinet eut besoin de délibérer avant 
de se résigner à l'armement, et ses principaux mem- 
bres ont déclaré depuis, dans leurs dépositions, qu'ils 
avaient fait leur possible pour ajourner cette me- 
sure. « Nous voulions retarder le vole de la loi. — 



268 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

Nous espérions empêcher rarmement. — Nous avons 
cédé de guerre lasse, quand la résistance est devenue 
impossible. » La résistance était impossible, en effet, 
car les réclamations, dans Paris, devenaient absolument 
menaçantes. 
La loi fut votée dans la séance du H. 



XIV 



L'Empereur, sous la pression de l'opinion, renonce au 
commandement de l'armée. 



Une affaire bien autrement difiBcile était le renverse- 
ment du maréchal Le Bœuf. Personne ne se dissi- 
mulait qu'en touchant au major-général, on visait 
l'Empereur. Sans cette circonstance, on aurait eu beau 
jeu contre le maréchal, qui avait tant afiBrmé que nous 
étions prêts, car il était avéré désormais que nous ne 
l'étions pas. Le gouvernement le savait enfin comme 
nous, et n'était pas moins irrité. Les bonapartistes, qui 
voyaient la dynastie perdue et la France aux bords de 
l'abîme, étaient outrés de colère, et, dans l'exaspération 
de leurs remords, rejetaient tout sur ceux qui n'avaient 
rien préparé et qui , comptant beaucoup sur la valeur 
française et plus encore sur le hasard, s'étaient déclarés 
prêts. 



270 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

M. Saint-Marc Girardin remarque, dans son rapport, 
que les ministres du 10 août sont ceux qui ont le plus 
vivement dénoncé rinsuflisance des préparatifs faits par 
les ministres qui venaient de déclarer la guerre. « Au 
Corps législatif, M. Jérôme David, pas encore ministre» 
mais tout près de Têtre, avait déclaré hautement que 
nous avions commencé la guerre sans être prêts. Cette 
imprévoyance se manifestait partout. Forcés, pour ainsi 
dire, de faire, en entrant au ministère. Tin ventaire de la 
situation, les ministres du 10 août commentaient ce 
manque de ressources et de préparatifs, et l'ont tous 
signalé dans leurs dépositions, comme étant la cause 
principale des désastres inévitables qui ont, en vingt 
jours, sous leurs yeux, plutôt que par leurs mains, 
précipité la chute de l'Empire. 

» — Dès mon entrée au ministère, dit M. Brame dans 
sa déposition, ma première pensée fut de me rendre un 
compte exact de l'état où se trouvaient les fortifications 
de Paris. J'allai visiter le lendemain les remparts et les 
différents forts qui l'entouraient. Les forts contenaient 
tout simplement un portier-consigne; dans les forts et 
sur les fortifications, pas une pièce de canon n'était en 
place; ni munitions ni gargousses, ni vivres, ni défen- 
seurs; partout, c'était le silence, le désert; et l'ennemi 
était à huit journées de Paris ! 

» Nous rendîmes compte à nos collègues de cette 
situation, et nous comprimes seulement alors le degré 
de notre responsabilité. Il fallait parer à tout. 

» — Lorsque je suis venu aux affaires, dit M. Clé- 
ment Duvemois dans sa déposition, rien n'était prêt. 
Le ministre qui me précédait avait donné des ordres à 



L'EMPEREUR RENONCE AU COxMMANDEMENT 271 

ce sujet, la veille seulement, et par conséquent il n*avait 
pas eu le temps de les faire exécuter. — 

» Les détails que M. Jérôme David donne dans sa 
déposition sur cette insuflisance des préparatifs de dé- 
fense et surtout sur les retards que la routine adminis- 
trative apportait à Texécution des ordres les plus impor- 
tants, ces détails témoignent tristement de la dispro- 
portion qui existait entre Timminence de l'attaque et les 
lenteurs insouciantes de la défense. 

» Nous avions lieu de croire en commençant l'enquête 
sur l'insuffisance et sur l'inexactitude des préparatifs de 
là guerre, que les censeurs les plus sévères de cela peu 
près universel et désastreux se rencontreraient surtout 
parmi les membres de l'opposition de gauche. Les dé- 
positions de l'opposition de droite, celle qui au 10 août 
arrivait au pouvoir, ont été plus sévères encore que 
celles de gauche, et elles devaient l'être, parce que les 
membres de cette opposition avaient été plus trompés. 
L'opposition de gauche ne voyait s'accomplir que ses 
craintes, celle de droite voyait s'évanouir ses espérances 
et ses prétentions. Aussi ses désappointements étaient 
amers et amèrement exprimés. 

» — Uuand je voulus poser deux ou trois questions à 
M. le maréchal Le Bœuf, dit M. DréoUe, dans sa curieuse 
et importante déposition, lui demander ce qu'il allait 
faire de ces soldats autorisés par lui-même à se marier, 
et s'il comptait sur des hommes qui étaient dans leurs 
foyers depuis longtemps, le maréchal Le Bœaf me 
répondit: a Nous sommes prêts! — Nous sommes prêts ! » 
Mes collègues le répétaient... — 

» Et plus loin : 



272 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

)) — Je dois insister ici sur une question que nous 
posâmes, dans la commission, aux trois ministres 
(MM. Ollivier, le maréchal Le Bœuf et le duc de Gra- 
mont) : « Mais enfin , nous sommes prêts ?» Et alors 
nous entendîmes les trois ministres, et particulièrement 
MM. Emile Ollivier et le maréchal Le Bœuf, dire que 
nous étions prêts pour soutenir la lutte, que nous n'a- 
vions rien à craindre, que nous avions huit ou dix jours 
d'avance sur l'ennemi; enfin, qu'au point de vue mili- 
taire, nous étions absolument prêts. 

» Lorsque, trois semaines plus tard, je me suis retrouvé 
dans cette pièce où les ministres nous avaient affirmé 
que nous étions prêts, et quand le général Montauban 
nous a exposé l'état de nos forces et de nos ai*senaux, 
c'est alors que j'ai dit : « Nous avons été trompés ! » 

Ce sentiment d'amère rancune qui éclata en 4871 
devant la commission d'enquête n'était pas moms vif^ 
on le comprend, dans les semaines qui séparent le 
désastre de Frœschwiiler de la catastrophe de Sedan ; 
et quand on voit, dans un pareil moment, le maréchal 
Le Bœuf rester à la tête de l'armée, et l'Empereur l'y 
maintenir, on ne peut s'empêcher de penser qu'en vérité 
la France est bien patiente ! 

Voici ce qu'on lit dans le compte rendu officiel de la 
séance du 9 août : 

« M. LE BARON Jérôme David. (ïl fut ministre le len- 
demain.) — La Prusse était prête, et nous ne l'étions 
pas. (Exclamations bruyantes à gauche.) 

» Voix diverses (à gauche.) — Le ministre avait dit 
que nous Tétions ! — Il nous a donc trompés ! — Il a 
trahi la France ! 



L'EMPEREUR RENONCE AU COMMANDEMENT 273 

» M. Jules Favrk. — Il dous a jetés dans la ruine et 
dans la misère ! 

» M. LE COMTE DE Kératry. — H. le ministre de la 
guerre a déclaré que nous étions prêts, absolument 
prêts I » 

Quelques instants après, M. de Kératry prononça les 
paroles suivantes : « Je considère conmie un devoir 
pour moi, membre de la commission chargée du rap- 
port relatif à la guerre, de venir faire ici une déclaration 
qui ne sera démentie par aucun de mes collègues. 

» M. le ministre de la guerre, appelé dans le* sein 
de notre commission, a affirmé sur Thonneur que nous 
étions absolument prêts. S'il nous eût laissé voir quel- 
ques hésitations dans son esprit, nous serions venus 
soumettre la situation à la Giambre, en l'éclairant sur 
la réalité des faits. » 

A la séance du lendemain, M. de Kératry propose, 
qu'une commission d'enquête parlementaire soit insti- 
tuée d'urgence, et qu'elle appelle à sa barre le maréchal 
Le Bœuf. La proposition est combattue par M. Thiers, 
comme inopportune ; mais il se garde bien d'innocen- 
ter le maréchal, t 11 ne faudrait pas, s*écrie-t-il, que 
de la conduite que nous tenons ici et de l'attitude que 
nous prenons, on pût conclure que nous sommes indul- 
gents pour l'immense aveuglement qui nous a donné 
la guerre! Oui la préparation a été insuffisante, et' 
la direction profondément incapable! » Ces derniers 
mots répondaient moins à ce qu'on disait qu'à ce qu'on 
pensait. Ce n'était pas le maréchal qui avait la direc- 
tion, c'était l'empereur. On demandait aujourd'hui 
que le maréchal fût écarté du commandement : de- 

18 



274 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

main, si on n'obtenait pas satisfaction, on demanderait 
réloignement de l'Empereur. Car c'était sur toutlui qui, 
par son incapacité militaire, était le danger. 

Qui, dans la France entière, aurait osé le nier ? qui 
l'aurait pu? L'impératrice, qui voyait le péril de l'Em- 
pereur, le conjwait de se séparer de son major général. 
Elle lui écrit le 9 : « La situation deviendrait plus 
grave que vous ne croyez si Palikao n'était pas mi- 
nistre de la guerre. Le maréchal Le Bœuf est rendu 
responsable des ordres et contre-ordres donnés, qui 
sont connus à Paris. On vient de me dire qu'on deman- 
dait à la Chambre son remplacement. » Elle dit dans 
une autre dépèche du même jour : « Palikao accepte 
et part immédiatement pour Metz. Il faudrait que la 
démission du maréchal fût donnée avant son arrivée^ i» 
L'Empereur se montre intraitable. Il consentirait bien à 
remplacer le maréchal Le Bœuf comme ministre, mais 
il entend le garder auprès de lui comme major général. 
Il a une confiance aveugle dans ses lumières, dans sa 
.fidélité, peut-être dans sa discrétion. Il craint de faire 
à un autre confident l'aveu de son incapacité. Il répond 
coup sur coup aux dépêches précédentes, c Je ne com- 
prends rien à Tenvoi de Palikao à Metz, il ne peut 
rien changer à la situation. Je pensais que c'était la 
démission du ministre de la guerre qu'on demandait ; 
l'autre est impossible. 9 L'impératrice lui répond avec 
une vivacité qui tourne à la [colère : a Vous ne vous 
rendez pas compte de la situation. Il n*y a que Bazaine 
qui inspire confiance : la présence du maréchal Le Bœuf 
i'ébranle aussi bien là-bas qu'ici. Les difiicultés sont 
immenses. Dans quarante-huit heures, je serai trahie 



L'EMPEREUR RENONCE AU COMMANDEMENT 275 

par la peur des uns et par l'inertie des autres. » Elle 
écrivait en même temps au maréchal : a Au nom de 
votre ancien dévouement, donnez votre démission de 
major général; je vous en supplie. Je sais combien cette 
détermination va vous coûter; mais, dans les circon- 
stances actuelles, nous sommes tous obligés aux sacrifices. 
Croyez qu'il n'en est pas de plus dur que la démardie 
que je fais auprès de vous. > Le maréchal Le Bœuf 
n'hésita pas, et l'impératrice l'en remercia avec effusion. 
Hais l'Empereur, lui, hésitait toujours. Il télégraphiait, 
le 9 : « Quant au maréchal Le Bœuf, il m'a déjà donné 
sa démission; mais je ne puis l'accepter tant que je 
n'aurai pas quelqu'un qui ait mti confiance pour le 
remplacer. » Le lendemain, il développait ses raisons 
dans un long télégramme, a II m'est plus impossible 
de me passer de major général que du ministre de la 
guerre. Il n'y a aucun rapport entre ces fonctions et 
celles du maréchal Bazaine. Un seul exemple : si je 
supprime, sans le remplacer avantageusement, le major 
général, l'armée pourrait manquer de vivres, le corps 
de cavalerie de fourrages, et tous les services souffri- 
raient, n faut ne rien connaître aux dioses de la guerre 
pour penser qu'à la veille d'un combat, je puisse sup- 
primer le rouage le plus important de l'activité. » Il 
fallut céder cependant, malgré cette argumentation 
puissante. Quoique l'impératrice lui eût télégraphié, le 9, 
un peu hasardeusement : a Votre prestige est intact », 
il comprit que, s'il n'obéissait pas à l'ordre que lui 
donnaient la Chambre, l'opinion, l'armée, de renvoyer 
le maréchal Le Bœuf, il pourrait bien recevoir l'injonc- 
tion de disparaître lui-même. 



276 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

Déjà les voix les plus autorisées avaient parlé à plu- 
sieurs reprises, du haut de la tribune, de rincapacité 
absolue du commandement. L'annonce de la retraite du 
maréchal vint trop tard. Lorsque, dans la séance du 
12, le ministre de la guerre donna lecture de cette dé- 
pèche laconique : « J*ai accepté la démission du maré- 
chal Le Bœuf de major général. Napoléon; » il n'y 
eut pas un signe d'approbation, pas une remarque ; on 
passa dédaigneusement à une autre affaire. C'est que ce 
n'était pas la grosse démission, l'abdication absolue du 
commandement. Il fallut que le ministre de la guerre vint 
le lendemain donner à la Chambre des explications pré- 
cises, qui, tout en découvrant les hésitations de l'Em- 
pereur et le peu de fixité de ses résolutions, attestaient 
au moins qu'il avait déGnitivement renoncé à la plus 
dangereuse de toutes ses chimères. 

« H. LE MINISTRE DE LA GUERRE. — McSSicUrS, plusicurS 

d'entre vous ont paru émus d'une insertion qui a paru 
ce matin au Journal officieL 

j> Des termes de cette insertion, il a paru résulter pour 
plusieurs d'entre vous que M. le maréchal Le Bœuf était 
encore à la tête de l'armée, et que M. le maréchal Ba- 
zaine n'avait pas encore pris le commandement gé- 
néral. 

» C'est là une erreur qui vient de ce qu'on n'a pas 
fait suffisamment attention aux dates. 

» Le décret de nomination du maréchal Bazaine comme 
commandant de plusieurs corps d'armée est daté du 9, 
tandis que la démission de M. le maréchal Le Bœuf 
n'est que du 12. 

» Eh bien, Messieurs, c'est dans cet intervalle de trois 



L'EMPEREUR RENONCE AU COMMANDEMENT 277 

joui'S que M. le maréchal Bazaine a été investi du com- 
mandement en chef, ce qui n'implique aucun comman- 
dement en dehors du sien. 

» M. GuYOT-MoNTPAYROux et plusieurs membres du 
côté gauche. — Aucun commandement supérieur? 

y> M. LE MINISTRE. — Aucuu commandcmcut ni au* 
dessus, ni à côté du sien. 
» A gauche, — De tous les corps d'armée ? 

» M. LE MINISTRE. — Dc tous Ics corps d'armée. 

» M. Barthélebiy Saint-Hilaire. — Cela rassurera le 
pays. » 

Le comte de Palikao, qui connaissait en effet les 
alarmes du pays, et qui lui-même, en officier capable 
et en homme intelligent, déplorait l'infatuation de l'Em- 
pereur, ne manquait pas une occasion de déclarer à la 
tribune que celui-ci n'était plus le général en chef. Il le 
répéta dans la séance du 16, en annonçant que l'armée 
de Châlons, commandée parle maréchal Mac-Mahon, allait 
partir sous peu pour donner la main à l'armée qui était 
sous Metz, et se mettre a tout naturellement > sous les 
ordres du maréchal Bazaine, « le véritable, le seul géné- 
ral en chef de l'armée du Rhin. >* 

Les malheurs étaient trop soudains et trop affreux, le 
danger de la patrie était trop évident, la patience publi- 
que avait été mise à une trop rude épreuve pour que 
le sentiment général ne Ht pas explosion jusque dans 
la Chambre. On disait partout et on répéta tous les 
jours à la tribune que l'Empereur nous avait jetés folle- 
ment dans cette guerre, qu'il n'avait fait aucun prépa- 
ratif , que notre armée manquait de tout par sa faute, qu'il 



278 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

était sans alliances en Europe, qu'il avait livré les corps 
d'armée à ses aides de camp et à ses favoris, qu'il avait 
assumé sur lui-même» avec une témérité coupable, la 
charge du commandement, qu'il avait commencé les 
opérations presque au hasard, qu'il était cause de l'é- 
crasement de Douay à Wissembourg, de la déroute de 
Mac-Mahon à Frœschwiller et de Frossard à Spickeren 
et à Forbach ; que, depuis nos désastres, il n'avait su 
ni se démettre à temps du commandement, ni choisir 
un capitaine, ni prendre une résolution intelligente, ni 
se tenir un jour aux résolutions prises. Maintenant il 
donnait sa démission officielle. Il la donnait contraint 
et forcé, après quatre jours de refus. Mais il était à l'ar- 
mée, et il était Empereur! La Chambre avait refusé 
la création d'un comité de gouvernement ; elle laissait 
le pouvoir politique aux mains d'une femme, d'une 
étrangère ; elle laissait l'Empereur destitué du comman 
dément au milieu de l'armée, où il ne pouvait être 
qu'un embarras ou un danger. Elle livrait la France 
aux incapables. Que d'efforts n'avait pas faits le gou- 
vernement, au moment du plus exti'ême péril, pour 
éviter l'armement de la garde nationale I Même après 
la loi votée, on en était de tous côtés à demander inu. 
tilement des armes» La France périssait pour une dynas- 
tie de hasard! 



XY 



Le général Trochu accepte le gouvernemeot de Paris à trois condi- 
tions : 1« la rentrée de la garde mobile à Paris ; 2* le retour de 
l'Empereur; 3" la reconstitution sous Paris de Tarmée du maré- 
chal de Mac-Mahon. 



Voici ce que disait à TEmpereur, dans une conférence 
qui eut lieu à Chàlons, le 17 août, un homme qui sait 
penser et parler, mais que la fatalité de sa naissance 
condamne à n'avoir jamais ni le premier rang au pou- 
voir, ni une situation clairement définie dans l'opposi- 
tion : 

« Pour cette guerre, vous avez abdiqué, à Paris, le 
gouvernement; à Metz, vous venez d'abdiquer le com- 
mandement. A moins de passer en Belgique, il faut que 
vous repreniez l'un ou l'autre. Pour le commandement. 



280 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

c'est impossible. Pour le gouvernement, c'est difficile 
et périlleux, car il faut rentrer à Paris. Mais, que dia- 
ble ! si nous devons tomber, au moins tombons comme 
des hommes! » 

L'Empereur avait bien songé, plusieurs jours aupara- 
vant, à rentrer à Paris. D'abord il avait voulu y ren- 
voyer son fils, sur l'avis de ses ministres, qui, dès le 
commencement du mois d'août, tremblaient pour la dy- 
nastie. L'impératrice comprit qu'il était trop tard, que 
le retour du petit prince ne serait pas sans péril. Quant 
à l'Empereur, il y avait une raison toute matérielle 
pour qu'il ne continuât pas à tenir campagne. Nous 
avons une consultation du docteur Germain Sée, pro- 
fesseur à la Faculté de médecine de Paris, en date du 
3 juillet 1870, qui prouve à quel point il lui était dif- 
ficile de rester longtemps à cheval et de supporter de 
longues fatigues corporelles. 

L'illustre maître, comme l'événement l'a prouvé, 
avait jugé la situation du malade avec une lucidité ab- 
solue. On s'en préoccupait naturellement, dans le cercle 
des intimes. M. Piétri, non pas le préfet de police, 
mais le chef du secrétariat, qui avait suivi l'Empereur 
à Metz, n'écoutant que son dévouement, avait demande 
à Napoléon s'il se sentait assez de forces physiques pour 
supporter les fatigues d'une campagne active, passer les 
journées à cheval, et les nuits au bivouac. « Il est con- 
venu avec moi qu'il ne le pouvait pas, dit M. Piétri 
dans une dépêche confidentielle à l'impératrice (8 août). 
Je lui ai dit alors qu'il valait mieux aller à Paris réor^ 
ganiser une autre armée et soutenir l'élan national, 
avec le maréchal Le Bœuf comme ministre de la guerre, 



LE GÉNÉRAL TROCHU GOUVERNEUR DE PARIS 281 

et laisser le commandement en chef de l'armée au ma- 
réchal Bazaine, qui en a la confiance, et auquel on at- 
tribue le pouvoir de tout réparer. S'il y avait encore un 
insuccès, l'Empereur n'en aurait pas la responsabilité 
entière. C'est aussi l'avis des {vrais amis de l'Empe- 
reur. » 

Mais le malheureux homme s'était mis dans une de 
ces situations inextricables où le salut semble impossi- 
ble de quelque côté qu'on se tourne. Il est vraisemblable 
que M. Piétri avait écrit sous sa dictée. L'impératrice 
lui répondit directement : « Je reçois une dépêche de 
Piétri. Avez-vous réfléchi à toutes les conséquences 
qu'amènerait votre rentrée à Paris sous le coup de deux 
revers? Pour moi, je n'ose prendre la responsabilité d'un 
conseil. — Si vous vous y décidez, il faudrait au moins 
que la mesure fût présentée au pays comme provisoire : 
l'Empereur revenant à Paris réorganiser la deuxième 
armée, et confiant provisoirement le commandement en 
chef de l'armée du Rhin à Bazaine, » 

Il resta. — Il montrait beaucoup de calme au dehors. 
Sa situation ne se trahissait que par une sorte d'affais- 
sement intellectuel qui frappait tous ceux qui l'appro- 
chaient. On eût dit que la volonté était absente. Ses 
dépêches mêmes en font foi. Lorsqu'après avoir abdiqué 
le commandement dans les mains du maréchal Bazaine 
et accepté la démission du maréchal Le Bœuf, il se 
trouva à Châlons, comme un hôte importun, dans l'ar- 
mée du duc de Magenta, la question qui divisait le plus 
les esprits était précisément celle de savoir ce que l'on 
ferait de cette armée , si on l'enverrait vers le Nord-Est 



282 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

pour donner la jnain à l'armée de Metz, ou si on la 
ramènerait sous Paris. Cette dernière solution était la 
plus populaire. M. Thiers, dont l'autorité croissait 
chaque jour avec les dangers du pays, la considérait 
comme indispensable. Il y eut le 17, à Châlons, une 
conférence sur ce sujet, à laquelle assistèrent le maré- 
chal de MaC'Mahon, le général Trochu et le général 
Schmitz, qiji fut chef de l'état-major général du gou- 
verneur de Paris pendant le siège. 

Le prince Jérôme-Napoléon y soutint avec beaucoup 
de force qu'il fallait revenir à Paris avec l'armée. II 
croyait qu'il n'y avait pas d'autre alternative que de 
prendre ce parti ou d'abdiquer. «Voilà, dit-il à l'Empe- 
reur, le général Trochu, dont vous connaissez les vues 
de concentration et de reconstitution des forces mili- 
taires sous Paris, défendu à outrance et servant de 
point d'appui à de nouvelles opérations. Il était, de no- 
toriété, opposé à cette guerre et aux précédentes. Seul 
entre tous les généraux, il a naguère montré à quel 
point on s'illusionnait sur le mérite des institutions mi- 
litaires, dont il a demandé la refonte, et de l'armée, 
dont il a demandé la réorganisation. Cela l'a compro- 
mis. A présent il a une autorité et une popularité 
particulières. Qu'il les mette à votre disposition comme 
un brave homme qu'il est et que vous avez mal jugé. 
Nommez-le gouverneur de Paris, chargé de la défense 
de la place; qu'il vous y précède de quelques heures 
et vous annonce à la population dans une procla- 
mation qu'il saura faire. Vous verrez que tout ira 
bien, y^ 
Le prince parlait ainsi pour encourager son cousin. 



LE GËNÉRAL TROCHU GOUVERNEUR DE PARIS 383 

Au fondy il ne se dissimulait pas les périls d'un retour 
de l'Empereur à Paris. II pouvait y périr, mais s'il allait 
vers le Nord, il sauverait peut-être sa vie, il ne sauve- 
rait ni sa couronne, ni son honneur. Il fallait donc 
avoir assez de cœur pour affronter la colère des Pari- 
siens, et compter, pour se remettre en état de régner^ 
sur la chance fort douteuse, mais après tout possible, 
d une victoire : « Qu'il fasse cela, disait-il, ou qu'il ab- 
dique! 9 Les autres membres de la famille impériale, 
l'impératrice surtout, et avec elle les ministres, le 
Conseil privé, les ultra-bonapartistes, voyant comme le 
prince Napoléon les périls du retour, les voyant mieux 
peut-être, tenant l'Empereur pour perdu s'il revenait, 
insistaient fortement pour le plan du comte de Palikao, 
et pensaient que, tant que l'Empereur serait vivant, il 
resterait un espoir pour la dynastie. Quant au principal 
intéressé, qui n'avait plus la force de vouloir, il est 
probable qu'il ne se faisait aucune illusion ni sur les 
chances d'un succès dans le Nord, ni sur l'avenir qui 
l'attendait aptes un nouvel échec. Il se sentait de plus 
en plus accablé par la maladie, et un instinct puissant 
le poussait, malgré son courage, qu'on ne peut pas 
nier, à chercher le repos. Il ne prononça pas une pa- 
role pendant toute la conférence. Quand son cousin eut 
fini de parler, il se tourna vers le général Trochu : 
cc^Vous avez entendu Napoléon, lui dit-il tranquillement. 
Est-ce que vous accepteriez cette mission ? d 

Le général Trochu* accepta, et partit pour Paris le 
même jour vers les onze heures du matin. II regardait 
fermement comme adoptés, dans la conférence qui ve- 
nait d'avoir heu, les trois points que voici : 1^ la ren- 



284 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

trée de. la garde mobile à Paris; S® le retour de TEm- 
pereur; 3* la reconstitution sous Paris de Tarmée du 
maréchal de MacrMahon et de toutes les forces dispo- 
nibles. 



XVI 



Après de longues hésitations, Tannée du maréchal de Mac-Mahon 
abandonne Paris, et se dirige lentement vers le Nord-Est. 



Les souvenirs du maréchal de Mac-Uahon ne concor- 
dent pas avec ceux du général Trochu. II ne pense pas 
que la résolution de ramener l'armée à Paris ait été 
arrêtée dans la conférence de Cbâlons d'une manière 
définitive. En tous cas, il s'adressa par dépêche au 
maréchal Bazaine, sous les ordres duquel il venait 
d'être mis, et lui demanda « comment il pourrait venir 
à son aide sans découvrir Paris. » Le problème, évi- 
demment, était insoluble. M. de Mac-Hahon, en ce 
moment, se sentait fort indécis. Abandonner le maréchal 
Bazaine, qui pouvait d'un moment à l'autre arriver sur 
la Meu^se, lui causait un véritable déchirement, et d'un 
autre côté il lui semblait urgent de couvrir Paris et de 
conserver à la France la seule armée qu'elle eût encore 



286 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

disponible. Il se porta sur Reims le 21, pour ne pas 
rester à Châlons, dans une plaine immense où la dé- 
fense contre des forces supérieures était impossible, et 
y prit position derrière le canal de la Marne à TAisne, 
pour marcher ensuite, selon les circonstances, soit sur 
Paris, soit vers le Nord-Est. Après une longue délibé- 
ration avec lui-même, l'hésitation des premiers jours 
avait disparu, et sa résolution était prise de se diriger 
le 23 sur Paris, s*il ne recevait pas d'instructions con- 
traires du maréchal Bazaine. Aucune objection n'était 
à craindre du côté de l'Empereur, qu'il prît ou non sa 
démission au sérieux, car il inclinait dans le même sens 
que le maréchal ; ainsi tout concourait jusque-là avec 
les ATies du général Trochu. L'impératrice, au con- 
traire, le conseil des ministres, le conseil privé ne rê- 
vaient que la jonction avec Bazaine. En arrivant à 
Reinis, l'Empereur et le maréchal y trouvèrent M. Rouher, 
qui venait de Paris, et qui d'abord insista fortement, en 
invoquant l'autorité du conseil et de la régente, pour la 
marche vers le Nord ; mais le maréchal lui répondit 
qu'il ne voulait pas risc[uer de se trouver au milieu des 
armées prussiennes ; que d'après les renseignements qui 
lui étaient parvenus la veille au soir, il devait supposer 
le maréchal Bazaine entouré à Metz par une armée de 
200,000 hommes ; qu'en avant de Metz, dans la direc- 
tion de Verdun, se trouvait l'armée du prince de Saxe, 
estimée à 80,000 hommes ; enfin, que le prince royal 
de Prusse arrivait près de Vitry-le-François à la tête 
de 150,000 hommes; qu'en se portant vers l'Est avec 
une armée composée en grande partie de régiments de 
marche, il pourrait éprouver un échec qui dterait à la 



L'ARMÉE ABANDONNE PARIS 287 

France ses dernières ressources. Il aurait pu ajouter que 
ce qu'il avait de véritables soldats sous ses ordres venait 
de Wissembourg^ de Forbach et de Frœschwlller, que 
les cadres et les effectifs étaient incomplets, les hommes 
démoralisés, le matériel détruit. M. Rouher se rendit à 
ces raisons, qui étaient, en effet, péremptoires, et qui, 
dans rétat d'effarement d'esprit où se trouvaient le gou- 
vernement et les généraux, parurent de peu d'importance 
le lendemain. Il rédigea lui-même la proclamation que 
le maréchal devait adresser à la population de Paris. 
Ce projet de proclamation, écrit de la main de 
M. Rouher, a été retrouvé parmi les papiers des Tui- 
leries, et publié. 

Quand on croit que le voyage de M. Rouher avait été 
délibéré en conseil, et avait pour but principal de décider 
l'Empereur à ne pas revenir à Paris, on peut être étonné 
de voir cet homme d'État arriver à Chàlons avec une 
opinion, et retourner à Paris pour en exécuter une 
autre. Mais telle n'est pas la réalité des faits. 

M. Rouher n'avait pas été envoyé à Châlons. Il s'é- 
tait déterminé de son propre inouvement, et presque 
soudainement, à y aller, pour donner ses avis à l'Em- 
pereur, conmie il y était autorisé par une liaison an- 
cienne et très-intime. Je crois qu'à ce moment, sa pré- 
occupation principale était de reconstituer l'autorité, 
entreprise bien nécessaire, mais bien difficile. Le prince 
Napoléon disait tout haut : a L'Empereur n'est plus 
commandant; il n'est plus empereur; il faut qu'il essaie 
de le redevenir, ou qu'il abdique, qu'il passe en Bel- 
gique. » Ce qu'il disait tout haut, tous les amis de 
l'Empire le pensaient tout bas. J'en trouve la preuve 



288 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

dans ce passage de l'enquête parlementaire. C'est 
M. Saint-Marc Girardin qui parle : a La première crise 
du ministère de Palikao fut la nomination du général 
Trochu comme gouverneur de Paris. Cette nomination 
fut faite par l'Empereur, à Tinsu du ministère et de la 
régente. L'Empereur ayant, à Metz, résigné le comman- 
dément de l'armée entre les mains du maréchal Bazaine, 
et, à Châlons, entre les mains du maréchal Mac-Mahon, 
semblait déjà s'être acheminé vers une abdication. 
M. Chevreau dit dans sa déposition : « L'Empereur, pour 
des raisons que lui seul avait à apprécier, avait voulu 
ne plus être le premier à Tarmée; mais il ne pouvait 
être le second nulle part. » 

Si TEmpereur n'existait plus, on ne voit pas ce qu'é- 
tait et ce que pouvait l'impératrice. M, de Palikao, qui 
avait passé vingt-sept ans de sa vie en Algérie, six ans 
à Lyon, quelque temps en Chine, pouvait être un bon 
général, mais il n'était certainement pas un homme poli- 
tique. Je répète donc que M. Rouher voulait surtout re- 
constituer l'autorité, qu'il jugeait nécessaire pour cela de 
revenir au plus vite à l'unité, et à Tunité par l'Empereur. 
Dans ces dispositions, il n'eut pas de peine à se laisser 
gagner à l'idée de le ramener à Paris; car la partie, 
fort difficile à jouer, ne pouvait être jouée que là. Quand 
d'ailleurs le maréchal Mac-Mahon lui eut fait toucher 
au doigt les périls de la marche vers le Nord, il se 
rendit complètement et mit lui-même la main à l'œu- 
vre en écrivant les proclamations. Je dis sur-ie-chanip 
qu'il aurait échoué dans cette tentative, que la position 
était définitivement perdue, que l'Empereur n'avait plus 
ni force physique, ni volonté. Le seul parti à prendre. 



L'ARMÉE ABANDONNE PARIS 28» 

pour organiser un pouvoir public, était de renoncer à 
ce qui n'était plus qu'une fiction, et de créer, dans la 
Chambre élective, une commission de gouvernement. 
Nous en flmes la proposition, que le Corps législatif eut 
le tort, le très-grand tort de ne pas accueillir. Celte dé- 
marche de noire part prouve que nous voyions clair 
dans la situation, et que nous ne voulions pas du pou- 
voir pour nous-mêmes. Mais je reconnais que M. Rouher, 
en ramenant l'Empereur à Paris, et surtout en suppri- 
mant la régence, tentait la seule chance de salut qui 
restait alors à la dynastie. 

Voilà donc M. Trochu et M. Rouher, partis pour 
Paris à quatre jours de distance, convaincus Tun et 
Tautre que l'Empereur allait les suivre, le second appor- 
tant le projet de proclamation et le décret qui chargeait 
M. Mac-Mahon du commandement de Tarmée de Paris. 
Le maréchal donne ses instructions le 22 ; on doit s'é- 
branler le 23 de bon matin pour se rapprocher de la 
capitale. C'est une entreprise dans laquelle, selon le 
prince Napoléon, l'Empereur peut périr, mais la France 
peut être sauvée. Une dépêche de Bazaine arrivée le 
22, à quatre heures de l'après-midi, renverse tous ces 
projets. En apprenant que l'ai'mée de Metz prend la 
direction du Nord pour se rabattre ensuite par Mont- 
médy sur la route de Sainte-Menehould et Chàlons, 
M. de Mac-Mahon change de plan tout à coup, et 
commence avec l'Empereur ce fatal voyage, qui pou- 
vait être fait en trois jours, qui en dura huit, et qui 
se termina, sous les murs de Sedan, par la plus im- 
mense et la plus lamentable défaite. 

J'ai peine à comprendre cette résolution et l'obstina- 

19 



290 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

lion du ministre de la guerre à la conseiller. M. de 
Palikao semble dire que son but, en portant l'arfiiéer 
vers le Nord, était de créer une armée puissante par 
la jonction de Bazaine et de Mac-Mahon, de débloquer 
sur-le-champ Bazaine, et de se servir immédiatement 
des deux armées, devenues libres, et réunies sous un 
commandement unique, pour couvrir et, au besoin, 
pour débloquer Paris. Ce plan suppose une marche ra- 
pide et une victoire. La victoire était difficile à espérer ; 
la marche fut d'une lenteur déplorable. Il eût été bien 
plus sûr d'adopter le plan que TEmpereur préférait, 
que le prince Napoléon avait conseillé, dont M. Thiers 
et M. Trochu démontraient la nécessité, auquel M. Rou- 
her s'était rallié, que M. de Mac-Mahon, avant la dé- 
pêche du maréchal Bazaine, regardait comme le seul 
praticable. 

Dans sa lettre à sir John Burgoyne écrite le 29 oc- 
tobre, l'Empereur exprime encore cette même opinion 
et condamne durement le parti qui a été pris. « Revenu 
à Châlons, dit-il, j'ai voulu conduire la dernière armée 
qui nous restait à Paris, mais là encore des complica- 
tions politiques nous ont forcés à faire la marche la 
plus imprudente et la moins stratégique, qui a fini 
par le désastre de Sedan. » 

Pendant que le maréchal Mac-Mahon, emmenant * 
l'Empereur à sa suite, partait pour le Nord, et renon- 
çait, contre sa propre opinion, à revenir vers Paris, 
le général Trochu, tout rempli de noirs pressentiments, 
mais animé d'un indomptable courage^ arrivait à 
Paris, résolu d'exécuter en homme de cœur toutes ses 
promesses. L'impératrice Taccueillit par ces paroles : 



L'ARMÉE ABANDONNE PARIS 291 

« L'Empereur ne reviendra pas à Paris. Ses ennemis 
seuls ont pu lui conseiller ce retour. Il n'entrerait 
pas vivant aux Tuileries. » 

La résolution de Fimpératrice était prise depuis long- 
temps, et elle était irrévocable. Quand l'Empereur, se 
ser\^ant de l'entremise de M. Piétri, avait en quelque 
sorte sollicité la permission de revenir, elle lui avait 
très-expressément déclaré que jamais elle ne lui en 
donnerait le conseil. Elle ne lui en avait pas caché le 
motif, quelque dur qu'il fût de le lui rappeler: « Vous 
ne devez pas y songer après deux revers. » La considé- 
ration du danger que pouvait courir l'Empereur primait 
toutes les autres aux yeux de l'épouse et de la mère : 
on le conçoit. 

Le conseil des ministres et le conseil privé étaient 
unanimement d'accord avec elle. Cette détermination 
leur était inspirée par deux causes. D'abord, celle qui 
était toute-puissante sur l'impératrice : le danger per- 
sonnel qu'un retour à Paris faisait courir à l'Empereur; 
ensuite, une appréciation inexacte des chances de 
l'expédition vers le Nord. Le général de Palikao leur 
avait fait partager la confiance que lui inspirait cette 
expédition. Le maréchal Mac-Mahon, imparfaitement 
renseigné sur la situation de Bazaine et sur la marche 
des Allemands, changea plusieurs fois d'opinion. Le 
ministre avait dû, dans l'origine, compter sur son 
concours, puisqu'il en avait reçu, à la date du 19 août, 
le télégramme suivant : « Veuillez dire au conseil des 
ministres qu'il peut compter sur moi et que je ferai 
tout pour défendre Bazaine. » Mais, dès le 21, le ma- 
réchal avait été amené par la réflexion à prendre la 



292 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

résolution conlraire. Il en développa les motifs, avec 
beaucoup de fermeté et de précision, dans la conférence 
avec M. Rouher. Quant à TEmpereur, abattu, troublé 
par la maladie et par le malheur, presque passif, il désirait 
revenir sans imposer sa vofonté, se soumettant d'avance 
à ce qui serait résolu. M. Rouber affirme dans sa dé- 
position, que, si M. de Mac-Mahon changea une troi- 
sième fois d'avis, c'est uniquement par suite des dépêches 
du maréchal Bazaine. Le maréchal lui-même le déclare. 
M. de Wimpifen pense pourtant que le maréchal voulait 
encore, le 21 août, marcher au secours de Tarmée 
de Metz, comme il Tavait télégraphié au ministre 
le 19; que l'Empereur, au contraire, désirait retourner 
à Paris, et que cette opposition d'idées entre le général 
en chef titulaire et le souverain qui avait abdiqué le 
commandement fut la cause des irrésolutions du maré- 
chal et de la lenteur de sa marche vers le Nord-Est. 

M. le duc de Magenta, pour couvrir celui qui avait 
été son souv(Tain, aurait poussé le désintéressement et 
la générosité jusqu'à cacher le motif de ses retards, et 
à en prendre»- sur lui la responsabilité. Si cela est^ 
la présence de Napoléon III dans l'armée fut mille 
fois funeste, puisque c'est ce retard qui a consommé 
et approfondi notre ruine. M. Rouher, comme je viens 
de le dire, avait cédé, changé d'avis bout pour bout. 
A Paris, on ne céda pas, on ne douta pas. Le 
comte de Palikao, dont l'opinion n'avait pas varié un 
instant et qui l'avait toujours exprimée avec fermeté^ 
écrivit sur-le-champ à l'Empereur : « Le sentiment una- 
nime du conseil, en présence des nouvelles du maréchal 
Bazaine, est plus énergique que jamais. Les résolutions 



LARMÉE ABANDONNE PARIS 293 

prises hier (dans la conférence avec M. Rouher) de- 
vraient être abandonnées. Ni décret, ni lettre, ni pro- 
clamation, ne devraient ^tre publiés. » Il ajoute que, 
si Bazaine n'est pas secouru, il rie peut plus répondre 
de Paris ; et cette pensée, qui, selon moi, était fort peu 
conforme à la réalité, est reproduite dans plusieurs télé- 
grammes. Il dit à M . Trochu en le voyant, aussi ferme- 
ment que rimpératrice : « L'Empereur ne viendra pas. » 
Au reste, il avait bien à ce moment le droit de parler 
ainsi, puisque le maréchal de Mac-Mahon venait de 
lui annoncer qu'il s'avançait vers Montmédy. 

Le général Trochu ne pouvait conserver aucun doute. 
11 se trouvait gouverneur d'une place qui ne serait pas 
secourue et en présence d'un gouvernement dont les 
vues étaient directement opposées aux siennes. Plus il 
avait en ce moment la faveur populaire, plus il était 
naturel que la cour lui fût hostile. Le comte de Palikao, 
sans le prendre pour un ennemi (et il ne l'était certai- 
nement pas) , le considérait coAime un obstacle. Il le 
tint à l'écarl le plus qu'il put, le négligea jusqu'à l'in- 
jure. Il voulut le remplacer par le général de Wimpffen, 
brave et intelligent officier, qui avait surtout, aux yeux 
du ministre de la guerre, le mérite de penser, comme 
lui, qu'il fallait jeter toute l'armée sur le Nord-Est. 
M. de Wimpffen ne voulût pas supplanter le général 
Trochu, qu'il connaissait et qu'il estimait. Il fut investi 
du commandement du corps d'armée confié jusque-là au 
général de Failly, dont toutes les voix demandaient la 
révocation. Il emportait, en outre, des lettres de service 
pour remplacer le maréchal de Mac-Mahon en cas de 
malheur. 



i94 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

Je n'ai pas à raconter les détails de cette longue 
marche de Reims à Sedan, dont la lenteur inexpliquée 
fut la cause de notre dernier et irrémédiable désastre. 
Les généraux sont très-divisés entre eux dans Tappré- 
ciation des diverses résolutions qui furent prises, soit 
pour préférer la marche vers le Nord-Est, soit pendant 
cette marche même, soit dans le funeste engagement de 
Beaumont, soit enfin pendant la journée du 1*^ septem- 
bre. Ou n'a pas besoin d'être du métier pour rendre 
justice à la bravoure de nos soldats et de nos généraux, 
à leur dévouement poussé jusqu'à l'héroïsme. Mais, 
par malheur, les hommes les moins compétents aper- 
çoivent, du premier coup d'œil, les hésitations, les 
irrésolutions, les plans improvisés, mal conçus, aban- 
donnés brusquement; la part faite au hasard, à la 
politique, aux intérêts dynastiques. L'absence d'une 
volonté éclate partout. Jamais, dans l'histoire, on n'avait 
vu des troupeaux humains ainsi abandonnés. 

C'est ce sentiment qui dominait tous les autres depuis 
le 22 août. On se disait que l'Empire et l'Empereur 
avaient cessé d'être. 11 restait bien quelques fidèles, en 
très-petit nombre, dans le Sénat et dans le Corps légis- 
latif; il n'y en avait plus dans la nation. Les fidèles 
mêmes étaient sans espoir. Ils parlaient d'ajourner* la 
politique ; c'était leur dernier refuge. Les ministres n'o- 
saient plus prononcer le nom de l'Empereur. On en était 
à ce point que lord Lyons écrivait à son gouvernement : 
(i Je ne sais pas si l'annonce d'une victoire sauverait la 
dynastie. » 



XVII 



Le gouvernement n'eiécute pas la loi sur rarmement de la garde 
nationale. Il s'oppose à l'abrogation des lois qui défondent la 
fabrication et la vente des armes de guerre. 



La dynastie essayait pourtant de st; défendre, et mal- 
heureusement, pendant cette dernière quinzaine, on se 
heurtait à chaque pas devant ses préoccupations, qui 
contrariaient souvent les nécessités de la défense. Dans 
le choix de ses préfets, elle avait surtout songé au dé- 
vouement. Elle les avait pris pour les candidatures offi- 
cielles et pour le plébiscite. Préfets à poigne contre les 
républicains et les libéraux, ils étaient sans énergie con- 
tre les Prussiens : non pas tous, Dieu merci ; quand il 
n'y en aurait que trois ou quatre qui désertèrent la dé- 
fense ou facilitèrent l'établissement des administrations 
prussiennes dans les villes envahies, ce serait encore 
une assez grande honte. L'Empereur lui-même s'en était 



•, 



296 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

plaint dans une dépêche envoyée de Metz. La récente 
envoya des conseillers d'État en mission extraordinaire 
dans les départements pour aider et surveiller les pré- 
fets. Ces commissaires furent mal choisis. Ils rappelaient 
par leurs noms et par leurs allures le régime de 1833, 
qu'il aurait tant fallu faire oublier! La Chambre, après 
de trop longs débats, avait voté, le H août, l'armement 
et l'organisation de toutes les gardes nationales; mais la 
loi, par la négligence ou le parti pris des préfets, de- 
meurait une lettre morte. Du 20 août jusqu'au 4 sep- 
tembre, il ne se passe pas une séance sans que plusieurs 
députés viennent se plaindre que les officiers de la garde 
nationale de leurs départements ne sont pas nommés, 
que les armes, les uniformes ne sont pas distribués. 
Le général Le Breton, qui certes n'est pas un ennemi 
systématique, réclame avec amertume dans la séance 
du 29 août. « Au moment où l'on annonce la marche 
de l'ennemi sur Paris, les départements qui environnent 
la capitale s'étonnent et s'inquiètent de rester complè- 
tement désarmés, o L'armement dans Paris ne marchait 
pas plus vite, malgré les déclarations réitérées des mi- 
nistres. On nous disait qu'on donnait tout ce qu'on avait. 
M. de Palikao est plus sincère dans sa déposition devant 
la commission d'enquête; il dit en propres termes : 
« J'ai résisté tant que j'ai pu. » Le ministre de la guerre 
monta un jour à la tribune pour annoncer qu'il venait 
de découvrir 100,000 fusils, mis en réserve par un de 
ses prédécesseurs. Huit jours après cette trouvaille, il 
restait encore une grande partie des citoyens à pourvoir. 
C'était le cri des foules, sur les boulevards et autour de 
la Chambre : « Des armes ! » Ce refus ou cette impuis- 



LA PATRIE SACRIFIÉE A LA DYNASTIE. 297 

sance, quelle qu'en fût la cause, glaçait les courages. 
L'Empire, pendant vingt ans, avait tout assumé sur lui, 
nous avait écartés de toute action publique ; puisque en- 
fin cette longue dictature aboutissait à des catastrophes: 
de quel droit entreprenait-il encore de nous laisser sans 
armes devant l'invasion, sacrifiant le pays à la dynas- 
tie? Voilà ce qui se répétait dans les foules; et quel 
peuple, dans une telle misère , après une oppression si 
longue, aurait fait taire ses soupçons, retenu sa colère ? 
Les précautions prises contre la révolution la précipi- 
taient. 

M. Jules Ferry avait demandé l'abrogation des lois 
qui défendent la fabrication et la vente des armes de 
guerre. Ce furent les mêmes scènes que pour la garde 
nationale. Ministres, commissaires du gouvernement, 
membres de la majorité trouvaient mille prétextes pour 
repousser une proposition si incendiaire. L'État ne trou- 
vera plus d'ouvriers, parce que l'industrie donnera de 
meilleurs salaires. Les armes fabriquées seront des armes 
de pacotille, ne fourniront pas un bon service. Elles ne 
seront pas de calibre, on ne pourra pas utiliser les car- 
touches. Quand tout le monde aura des armes, on les 
portera dans les foules. Il y aura des accidents, des 
crimes. M. Ferry demandait aussi que l'importation des 
armes de guerre fût permise : autre énormité dont ony 
ne pouvait soutenir la pensée. Quoi ! ce peuple envahi 
par un million d'hommes aurait des armes pour se dé- 
fendre ! Les Prussiens qui enverraient cinq uhlans pour 
s'emparer d'une ville y seraient reçus à coups de fu- 
sil ! Quand une place serait assiégée après le départ de 
la troupe régulière, de la mobile et de la garde séden- 



298 SOUVENIRS DU QUATRE. SEPTEMBRE 

taire mobilisée, les vieillards pourraient encore faire le 
coup de feu sur les remparts ou derrière une barricade ! 
Il était plus sûr de s'en tenir à notre armée si bien 
commandée, à nos arsenaux si bien remplis, et d'avoir 
au moins la satisfaction de se dire que l'ordre intérieur 
ne serait pas troublé. M. Gambetta n'avait-il pas poussé 
Taudace jusqu'à dire un jour, en pleine Asseniblée, 
qu'il fallait faire une guerre républicaine? Les mem- 
bres de la gauche, dans leur ignorance, ne parlaient- 
ils pas de la levée en masse? II est bien vrai que la 
Convention avait tenu tête à l'Europe ; mais à quel prix? 
Il aurait mieux valu pour la France être vaincue à 
Valmy, à Jemmapes, à Fleurus, à Lodi, et se débar- 
rasser cinq ans plutôt de la République! 



XVIII 



Le gouvernement s'obstinant à laisser les citoyens sans armes, 
Vennemi entre dans les villes sans coup férir. 



Ces terreurs devant la défense du pays par le pays obli- 
geaient à se demander comment nous défendaient ceux 
qui s'obstinaient à nous défendre tout seuls. Ils avaient 
commencé les hostilités le 2 août. Ils avaient été battus 
le 4 et le 6. Ils n'avaient pas su rallier leurs troupes 
après la défaite. Le camp de Châlons manquait de tout. 
Les isolés y abondaient. Les soldats ne retrouvaient pas ' 
toujours leurs coips. Les cadres étaient sans effectifs. 
Tout était sans direction. On partait, on revenait sans 
savoir pourquoi. On adoptait un avis le matin avec 
grand fracas, et Tavis contraire dans l'après-midi. Il y 
avait un plan à Paris, et un plan tout opposé à Châlons. 
M. Bazaine, dont les nouvelles étaient rares, ne pouvait 
manquer d'avoir aussi le sien. De temps en temps le 



300 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

bruit d'une victoire ou d'une défaite se répandait. Des 
lettnîs particulières étaient arrivées; ou bien, on lisait 
dans les journaux étrangers le récit d'une bataille; celle 
des lignes d'Armanviiiiers notamment, qui eut lieu le 
48 août, deux jours après le combat de Gravelotte, nous 
fut connue d'abord par le récit détaillé de rindépen" 
dance belge. Cela se reproduisait à chaque instant. Il 
n'y avait rien dans le Journal officiel, rien dans la presse 
officieuse. On interrogeait le ministère : il ne savait 
rien. On lui prouvait qu'il ne pouvait ignorer un en- 
gagement décrit par les journaux anglais et belges; 
alors le ministre présent, (jui était ordinairement le 
ministre de l'instruction publique, expliquait à la. Cham- 
bre que le ministre de la guerre et le ministre de l'in- 
térieur recevaient seuls des dépêches directes. Un jour, 
ce fut le ministre même de l'intérieur qui déclara qu'il 
n'avait rien su. On lui cria qu'il y avait un gouvernement 
au-dessus du gouvernement, que le cabinet n'était là que 
pour obéir à la société du 10 Décembre et pour la couvrir. 
On a retrouvé une dépèche de l'impératrice qui demande 
que les nouvelles de guerre lui soient transmises d'abord 
avec le chijQTre qui ne servait que pour elle et l'Empe- 
reur; elle voulait sans doute rester maîtresse des com- 
munications qu'elle ferait aux ministres et au public, 
cacher ou atténuer les mauvaises nouvelles, et cette 
multiplicité d'ordres et de contre-ordres qui, en tran- 
spirant au dehors , rendait manifeste l'incapacité, ou, 
pour dire le vrai mot, la puérilité du commandement. 
Nous vivions dans une sorte de nuit , derrière laquelle 
on entrevoyait des drames horribles. Rien ne peut ren- 
dre l'effet sinistre produit sur tous les bancs de l'As- 



LES VILLES LIVRÉES 301 

semblée lorsque, dans la séance du li, M. Gambetta lut 
à la tribune ce fragment du journal VEspérance de 
Nancy : 

« Hier vendredi, 12 août 1870, à trois heures de 
Taprès-midi, date douloureuse pour nous et pour nos 
descendants, quatre soldats prussiens ont pris posses- 
sion de la ville de Nancy, ancienne capitale de la Lor- 
raine, chef-lieu du département de la Meurthe. Ajou- 
tons bien vite pour notre honneur que Nancy, ville 
ouverte, n'avait plus depuis la veille un seul soldat. 
Une demi-heure après, un détachement de vingt-six 
Prussiens traversa la ville et alla prendre possession 
de la gare, dont le chef fut déclaré prisonnier sur 
parole... » 

La douleur arracha ces mots à M. Gambetta : 
<c Nous sommes gardés par des incapables ! » Le jour- 
nal, dont il tenait à la main un lambeau déchiré, était 
daté du 13. Le ministère avait attendu le 14 pour 
annoncer l'occupation de Nancy. 

Dix jours plus tard, M. Gambetta donna lecture d'un 
article du Progrès de la Marne. 

« Quatre heures et demie. — Cinq cavaliers prussiens, 
le pistolet au poing, entrent à Châlons par la porte 
Saint-Jean et prennent possession de la ville. Parmi 
les cinq cavaliers, revêtus de la capote grise et coiffés 
d'un casque, se trouve un oflScier; un des soldats fume 
gravement sa pipe, sans se soucier autrement des 
curieux réunis sur le passage du détachement... 

» Quelques heures avant l'entrée des Prussiens, plu- 
sieurs habitants avaient prévenu la division Brahaut, 
campée au quartier de cavalerie, de l'approche de l'en- 



302 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

nemi. Le général, pour toute réponse, a levé inimédia- 
tement le camp. 

D Un incident s'est produit au moment où les 
Prussiens quittaient Thôtel de ville. La foule réunie sur 
la place était fort nombreuse et faisait entendre des cris 
de colère et d'indignation contre ceux qui la livraient à 
la merci de l'ennemi. Cette attitude a déplu à un soldat 
prussien, car, sans attendre le commandement de Toffi- 
cier, il a mis la foule en joue et l'a menacée de son 
arme. 

D En présence du malheur qui nous frappe, on nous 
permettra de nous renfermer dans notre douleur. Nous 
nous tairons donc jusqu'au jour où l'heure de la justice 
sonnera. » 

C'est ainsi que Paris apprenait que le flot montait 
autour de lui. 

Quelques jours après, des explications arrivaient à la 
Chambre, de Nancy et de Châlons. M. le baron Buquet, 
membre de la majorité, de la majorité la plus fidèle, 
donna lecture d'une lettre qu'il faut reproduire, et dont 
tous les termes sont à peser. 

a M. LE BARON BuQUET. — La lettre que je tiens à la 
main, et dont je vais donner lecture, est signée par 
tous les membres du conseil minicipal de Nancy : 

« Monsieur le député, est-il vrai qu'on ait accusé de 
y> lâcheté les habitants de Nancy et du département de 
» la Meurthe? 

» Vous savez dans quel abandon notre contrée a été 
» laissée. . . 



LES VILLES LIVRÉES 303 

» M. Glais-Bizoin. — Par qui? 

» M. LE BARON BuQUET : c(...que,dès le 8 août, toutes 
» les autorités militaires l'avaient quittée précipitam- 
» ment, qu'il n'y restait plus même un gendarme, et 
» que Nancy, dépourvu de munitions et d'armes, n'avait, 
» pour le maintien de l'ordre, que quatre-vingt-six 
» fusils à silex transformés, mis entre les mains de ses 
» pompiers. 

» Vous savez que le gouvernement annonçait que les 
» passages des Vosges étaient défendus, et que la popu- 
» lation devait être sans crainte. 

» Vous savez que la dernière communication que 
» nous avons reçue du ministre actuel de l'intérieur 
» nous invitait, à l'approche de l'ennemi, à faire replier 
)) sur Châlons tous les hommes en état de porter les 
» armes, et à abandonner ainsi, sans secours et sans 
» protection, nos femmes, nos enfants, nos vieillards. 

» Et c'est nous qu'on accuse!... » 

» M. Glais-Bizoin. — Voilà le gouvernement que vous 
défendiez. » 

La lettre du maire de Châlons (aujourd'hui député, 
appartenant à la droite) contenait des déclarations iden- 
tiques. 

« La vérité, la voici. Que les plus sévères l'apprécient 
» et nous jugent! 

» 4** Nous avions, en vue d'une invasion, demandé à 
» grands cris des armes. Nous ne les avons pas obtenues. 
)) Nous n'avions ni un fusil ni une cartouche. 

» ^ La veille du jour où l'ennemi envahissait Chà- 
» Ions, toute force et toute autorité militaire, depuis le 



304 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

» général de division jusqu'au dernier gendarme, avaient 
» évacué la ville. 

» Une heure avant l'arrivée des dragons prussiens» 
» une brigade tout entière de cavalerie française sor- 
i> tait de la ville, nous laissant sans défense possible. » 



XIX 



Le gouvernement s*oppose à l'introduction dans le comité 
de défense de trois députés élus par leurs collègues. 



Si les villes n'étaient ni armées ni défendues, Paris 
ne devait-il pas s'attendre à voir au premier jour arri- 
ver les Prussiens? Il comptait sur l'armée de Châlons. 
Était-ce une armée ou un amas confus d'hommes démo- 
ralisés et désencadrés? Se mettrait-elle entre nous et 
l'armée ennemie, ou marcherait-elle, comme le bruit 
en courait, vers le Nord-Est, nous abandonnant à nos 
propres ressources, avec des fortifications non encore 
complétées, et la garde nationale mobile et sédentaire 
pour tout effectif? On nous laissait, sans nous éclairer 
par^ln mot, agiter ces redoutables problèmes. Autant 
la présence du danger excite les courages, autant l'in- 
certitude les énerve. Une seule parolç aurait suffi : 



306 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMRRE 

a Nous ne savons pas quel jour vous sei-ez investis, 
mais vous le serez infailliblement. Tenez-vous prêts 
comme si l'ennemi devait arriver demain. » H. Trochu, 
qui parla ainsi, fut désavoué par les ministres. Ils 
dirent en pleine Chambre qu'on n'avait pas compris sa 
proclamation : « D ne faut pas effrayer. » 

Le bruit se répandit que les éclaireurs ennemis 
avaient paru dans l'Aube en même temps que dans la 
Marne. Le ministre de l'intérieur, interrogé, répond : 
« Je ne sais rien; je n'ai vu aucune dépédie. » Le 
surlendemain, il est mieux informé; il s'empresse de 
dire à la Chambre « qu'effectivement on a aperçu des 
éclaireurs ennemis dans le département de l'Aube. » 

(( Les Parisiens» dit M. Arago, voudraient bien savoir 
à combien de journées de Paris se trouvent les Prus- 
siens. » H. de Palikao épond : a Messieurs, si, pen- 
dant que je suis ministre de la guerre, un officier, de 
quelque grade qu'il soit, commettait Findiscrétion qu'on 
me demande de commettre, je le ferais fusiller. » 

Quand on est vainqueur, de pareilles réponses passent 
pour de la magnanimité ; on doit parler plus modeste- 
ment, se montrer plus traitable quand on est vaincu 
par sa faute. M. de Palikao, je le reconnais, multipliait 
les efforts d^uis son entrée au ministère; mais les 
fautes du gouvernement qu'il représentait lui faisaient 
au moins une obligation de la politesse. Il semble que 
cette grande ville^ qui va être d'un jour à l'autre inves- 
tie, bombardée, prise d'assaut, mise au pillage, ou 
condamnée à la famine, a quelque sorte de droit à 
demander combien il reste de jours à chs^que famille 
pour faire ses préparatifs. Mais noni c'est un secret 



LE COMITÉ DE DÉFENSE 307 

d'État! Un seul mot compromettrait la défense! Plus 
d'une fois un ministre se levant pour parler, la majorité 
lui crie ^: « Ne répondez pas! ne répondez pas! » La 
gauche, pour tout concilier, propose le comité secret; 
mais les ministres ne peuvent rien dire en comité 
secret, car ils pensent, avec assez de raison, qu'il est 
absurde de faire des confidences à trois cents personnes. 
C'est de cette situation, insoutenable au milieu de telles 
angoisses, que naquit la proposition d'introduire des 
députés dans le comité de défense. Ces députés gard^ 
ront le secret qui leur sera confié ; mais la Chambre et 
la nation qu'elle représente, ou qu'elle est censée 
représenter, ne seront plus exclues de la direction des 
afiaires. Le pays ne sera plus abandonné aveuglément à 
ceux qui le perdent. 

La proposition fut déposée par M, le comte de Kéra- 
ry, dans la séance du 22 août, en ces termes : 

« Neuf députés élus par le Corps législatif seront 
adjoints au comité de défense de Paris. » 

L'urgence fut votée sans opposition, et les députés 
se levaient pour se retirer dans leurs bureaux, quand 
le ministre de la guerre déclara, au nom du cabmet,. 
qu'il repoussait la proposition : 

a Quelque confiance que nous ayons dans les mem- 
bres de la Chambre, nous avons la responsabiUté, nous 
la voulons tout entière. » 

C'était poser la question de cabinet ; et dans quelles 
circonstances! pour quel objet! L'Assemblée qui, un 
instant auparavant, aurait voté la proposition, ne 



308 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

voulut pas de révolution de cabinet en ce moment; 
l'édifice branlant de la monarchie impériale aurait été 
renversé dans la crise : un souffle suffisait. La commis- 
sion nommée dans les bureaux, qui, au fond, était fa- 
vorable à la proposition, essaya de la faire accepter par 
le cabinet en limitant le nombre des députés à trois 
au lieu de neuf. Les ministres se montrèrent intrai- 
tables, et M. Thicrs, qui avait accepté les fonctions de 
rapporteur, déclara, dans la séance du 24, qu'on n'avait 
pu réussir à s'entendre avec le gouvernement, et que 
la commission, persistant à ne vouloir proposer aucune 
résolution qui pût, en ce moment, amener une pertur- 
bation ministérielle, concluait au rejet. 

Le ministre de la guerre crut prendre une mesure de 
conciliation en promettant d'accepter l'adjonction au 
comité de défense de trois députés désignés par le con- 
seil des ministres. On ne pouvait dire plus clairement 
que le gouvernement n'était plus sûr de sa majorité. 
Quelques semaines auparavant, il aurait dicté les choix. 
La Chambre eut encore la faiblesse de se contenter des 
concessions du ministre. 

On sait que M. Thiers apprit le lendemain, par le 
Journal officiel, qu'il était membre du comité de défense ; 
qu'il n'accepta pas cette désignation et donna, dans la 
séance du 27, les motifs de son refus; que la Chambre, 
par une acclamation unanime, lui ordonna d'accepter. Il 
entra donc au comité comme délégué de ses collègues, en 
dépit du rejet de la proposition de M. de Kératry. Cet inci- 
dent, expliqué par la grande position de M. Thiers et la 
confiance qu'il inspirait, ne change rien au caractère de la 
résolution prise dans la séance du 24. La question fut 



LE COMITÉ DE DÉFENSE 309 

nettement posée ce jour-là entre la prérogative du gou- 
vernement et le droit que la Chambre pouvait tirer de 
Timminence du péril, entre la dynastie et la patrie. Les 
paroles par lesquelles le comte de Palikao repoussait 
définitivement l'adjonction au comité de défense de 
membres de TAssemblée élus par leurs collègues furent 
suivies d'une discussion oragea<;e, pendant laquelle on 
entendit M. Jules Favre s'écrier, sans rencontrer de 
contradicteurs, « que nos malheurs étaient dus à une 
direction fatale, dont personne n'oserait prendre la dé- 
fense, et qui pouvait, sans exagération, se traduire par 
l'un ou l'autre de ces mots : ineptie ou trahison. » Et 
comme le ministre du commerce, M. Clément Duver- 
nois, avait, dans sa réponse, invoqué la Constitution, 
M. Thiers prononça avec une tristesse solennelle les 
paroles suivantes • 

« M. le ministre du commerce invoque les institu- 
tions. 

» Je fais un sacrifice au pays et à la Chambre en ne 
portant pas la discussion sur ce sujet ; mais je supplie 
qu'on ne fasse pas figurer ici un intérêt de ce genre. 
Nous savons tous aujourd'hui pourquoi la France com- 
bat : elle combat pour son indépendance ; elle combat 
pour sa grandeur, pour sa gloire, pour l'inviolabilité 
de son sol. Tous, nous le savons, à gauche, au centre, 
à droite ; c'est éclatant comme la lumière, et tous nos 
cœurs battent à l'unisson quand vous parlez de ces 
grands, de ces sublimes intérêts de la patrie. 

» Mais, de grûce, ne nous parlez pas des institutions ; 
vous ne nous refroidirez pas, vous ne diminuerez pas 
notre zèle f^our la défense du pays ; mais, sans nous 



310 



SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 



refroidir, vous nous frapperez au cœur en nous rappe- 
lant ces institutions qui, dans ma conviction à moi, 
sont la cause principale, plus que les hommes eux- 
mêmes, des malheurs de la France. » 



XX 



Sedan. 



Dans les derniers jours d'août nous étions sans nou- 
velles de nos armées. Nous ne savions pas, pour dire 
le mot strictement exact, si nous étions vivants ou morts. 
Nous commencions l'apprentissage de ce supplice de 
rincertitude dont nous avons cruellement souffert pen- 
dant les cinq mois du siéfçe. Les combats de Gravelotte, 
Rezonville, Mars-la-Tour, Doncourt et Vionville eurent 
lieu vers le milieu du mois : nous savions que Tarmée 
de Metz se battait ; nous pensions même qu'elle était 
plus fortement engagée; mais était-ce une victoire ou 
une défaite ? « On ne peut plus vivre ainsi, disait 
M. Keller; on ne peut plus délibérer. Déclarons-nous 
en permanence, et attendons ce que les événements 
feront de nous, » I^ ministre de la guerre répondit 



312 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

qu'il n'y avait pas eu de bataille, mais seulement des 
engagements partiels; qu'il croyait que l'ennemi avait 
été maltraité; qu'il n'avait dans les mains que quel- 
ques rapports de la gendarmerie. Il fut un peu plus 
explicite quelques jours après; il annonça que dans la 
journée du 18, trois corps de l'armée prussienne avaient 
été rejetés par le maréchal Bazaine dans les caiTières 
de Jaumont. Il avouait pourtant que les ennemis consi- 
déraient celte même journée du 18 comme une victoire 
pour eux. De pareils renseignements n'étaient pas faits 
pour dissiper l'obscurité qui nous entourait» qui nous 
étouffait. 

De l'armée de Mac-Mahon, nous savions seulement 
qu'elle s'éloignait de nous ; mais nous n'avions pas de 
détails sur sa marche, et à mesure que les jours s'é- 
coulaient, l'anxiété croissait, parce qu'on savait la né- 
cessité de gagner quelques jours sur l'ennemi. Le comte 
de Palikao, qui avait conçu le plan de la jonction des 
deux armées, qui, par conséquent, ne tenait pas un 
compte suffisant de la mauvaise organisation de l'armée 
de Châlons, de la fatigue des uns, du manque d'habi- 
tude des autres, de la démoralisation de tous, et qui 
croyait au succès si l'opération était menée avec rapi- 
dité, avait vu avec un profond désespoir que l'armée 
avait perdu trois jours à Reims, qu'elle en était partie 
avec des approvisionnements insuffisants (deux corps 
d'armée manquèrent de vivres dès le second jour), qu'elle 
s'avançait ensuite en faisant des journées de 20 kilomè- 
tres, quand on aurait obtenu d'elle, avec un peu de vi- 
gueur, des journées de 35 kilomètres (l'armée du prince 
royal faisait jusqu'à 10 lieues par jour), qu'elle ne sui- 



SEDAN 313 

vait même pas la voie la plus courte, qu'on accablait le 
soldat par des volte-face, des retours en arrière, des 
crochets, des marches de nuit qui, outre Tinconvénient 
principal du retard, lui ôtaient tout entrain et toute con- 
fiance dans ses chefs. De Reims à Dun-sur-la-Meuse, 
point indiqué par le ministre pour effectuer le passage 
de la rivière et tourner l'armée du roi, il n'y a que 
100 kilomètres. H. de Wimpffen raconte que le ministre 
se rendit chez l'impératrice régente pour lui signifier 
que, si l'ordre donné au maréchal de se porter sur Metz 
n'était pas exécuté immédiatement, il afficherait dans 
toute la France que l'Empereur était la cause des dé- 
sastres qu'il prévoyait devoir résulter forcément des re- 
tards apportés à la réunion des deux armées. Le maré- 
chal de Mac-Mahon, par un sentiment qu'il faut honorer, 
a voulu tout prendre sur lui. 

En causant avec M. de Wimpffen, au moment où 
celui-ci allait partir pour remplacer M. de Failly à la 
tête du 5® corps, le comte de Palikao lui parla de l'Em- 
pereur, comme en parlait à Reims le prince Napoléon. 
« Le plus grand embarras, lui dit-il^ est aujourd'hui 
causé par l'Empereur, dont la position est des plus faus- 
ses. 11 a quitté l'armée de Bazaine pour rejoindre celle 
de Mac-Mahon ; mais à quel titre s'y trouve-t-il ? Ne 
pouvant pas revenir à Paris, où l'impératrice exerce la 
régence et ne veut pas qu'il rentre, peut-il, comme il 
s'y est engagé, se borner à rester l'hôte incommode du 
maréchal de Mac-Mahon, sans faire sentir son influence, 
ne fût-ce que dans les conseils? Ce rôle impossible à un 
souverain et qu'il s'est donné, il ne peut le conserver; 
cela est positif. » Sans doute ; mais la conclusion? Le 



314 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

comte de Palikao ne pouvait pas dire, même à un ami, 
ce que la France et TEurope entière disaient tout haut : 
qu'il ne- restait à Napoléon III d'autre parti que d'ab« 
diquer puisqu'il ne pouvait plus être ni général ni souve- 
rain. 

Le ministre de la guerre fit partir le général Ylnoy 
avec le 13^ corps pour appuyer le mouvement sur la 
Meuse et inquiéter les derrières de l'armée du prince royal, 
en évitant toutefois de s'engager trop à fond. Il ne ces- 
sait d'écrire au maréchal pour le supplier de se hâter, 
pour lui démontrer la nécessité d'une marche rapide , et, 
dans le fait, quelque parti que l'on prenne entre le plan 
du général Trochu et celui du comte de Palikao, il est 
clair que rien ne pouvait être plus funeste que d'anni- 
hiler, par nos hésitations et nos lenteurs, l'avance que 
nous avions sur l'ennemi. Le comte de Palikao se décida 
à remplacer le général de Failly par le général de 
Wimpffen, dont la vigueur lui était connue. On était à 
la fin du mois, et les dépêches officielles devenaient de 
plus en plus rares. Celles de l'Empereur ne disaient rien. 
« Je suis resté à cheval assez longtemps. — J'approuve 
la distribution des fonds que tu me proposes. Tu 
remettras le reste à Charles Thclin. d Ou bien il écrivait 
au maire d*Êtain, petite ville de la Meuse: <( Avez-vous 
des nouvelles de l'armée? » Le 37, à 8 heures 30 mi- 
nutes du soir, le maréchal de Hac-Mahon adressa au 
ministre le télégramme suivant : « Les 1" et 2* armées, 
plus de 200,000 hommes, bloquent Metz, principalement 
sur la rive gauche; une force évaluée à 50,000 hommes 
serait établie sur la rive droite de la Meuse pour gêner 
ma marche sur Metz. Des renseignements annoncent que 
l'armée du prince royal de Prusse se dirige aujourd'hui 



SEDAN 315 

sur les Ardennes avec 50,000 hommes; elle serait déjà 
à Ardeuil. Je suis au Chesne avec un peu plus de 
100,000 hommes. Depuis le 9, je n'ai aucune nouvelle 
de Bazaine; si je me porte à sa rencontre^ je serai 
attaqué de front par une partie des l"' et 2^ armées, 
qui, à la faveur des bois, peuvent dérober une force 
supérieure à la mienne, en même temps attaqué par 
l'armée du prince royal de Prusse, me coupant toute 
ligne de retraite. Je me rapproche demain de Mézières, 
d'où je continuerai ma retraite, selon les événements, 
vers l'ouest. » Le ministre lui répondit le même jour à 
onze heures: « Si vous abandonnez Bazaine, la révo- 
lution est dans Paris et vous serez attaqué vous-même 
par toutes les forces de l'ennemi. Contre le dehors Paris 
se gardera. Il me paraît urgent que vous puissiez parvenir 
rapidement jusqu'à Bazaine. Ce n'est pas le prince 
royal qui est à Châlons... L'anxiété avec laquelle on 
vous suit est extrême. » Le lendemain, il lui adresse 
de nouvelles instances : <i Au nom du conseil des minis- 
tres et du conseil privé, je vous demande de porter 
secours à Bazaine en profitant des trente heures d'avance 
que vous avez sur le prince royal de Prusse. Je fais 
porter corps Vinoy sur Reims. » Le maréchal, en re- 
cevant cette dépêche, renonça à son mouvement sur 
Hézières, et reprit sa marche vers Hontmédy, avec une 
perte de 34 heures. Le 31, une dépêche de lui arriva 
au ministère avant le jour; elle ne contenait que ces 
mots : (( Mac-Mahon fait savoir au ministre de la 
guerre qu'il est forcé de se porter sur Sedan. » Ce 
mouvement était incompréhensible. Le ministre répondit 
aussitôt pour se plaindre de l'obscurité où on le lais- 



316 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

sait. <x 31 août 1870, 9 h. 40 m. du matin. Je suis 
surpris du peu de renseignements que M. le maréchal 
de Mac-Mahon donne au ministre de la g:uerre. ïl est 
cependant de la plus haute importance que je sache ce 
qui se passe à Tarmée afin de coordonner certains mou- 
vements de troupes avec ce que peuvent faire MM.^ les 
commandants de corps d'armée. Votre dépêche de ce 
matin ue m'explique pas la cause de votre marche en 
arrière, qui va causer la plus vive émotion. Vous avei 
donc éprouvé un revers? » 

Oui, il avait éprouvé un revers. Le S* corps, après 
avoir combattu à Boult-aux-Bois, dans la journée du 29, 
avec avantage, était arrivé le soir à Beaumout. Il était 
descendu dans la vallée et y avait passé la nuit. Au- 
cune précaution n'avait été prise contre l'ennemi qu'on 
venait de repousser, et contre l'armée qui ne pouvait 
être loin, puisqu'elle luttait de vitesse avec nous pour 
nous empêcher de passer la Meuse. Le 30, à quatre 
heures du matin, inquiet de ce qui se passait du côté 
des généraux Douay et de Failly, le maréchal quitta 
Raucourt pour aller s'entendre avec eux. Il rejoignit le 
général de Failly à Beauraont vers les cinq heures. Il 
lui expliqua que, dans l'extrémité où nous étions, il ne 
s'agissait plus de combattre^ mais de passer la Meuse le 
plus tôt possible. Le général se trouvait dans une bonne 
position; son arrière-garde allait le rejoindre; il était à 
deux lieues de Mouzon, avait la Meuse sur la droite, le 
corps Douay sur la gauche, et en avant de lui des hau- 
teurs dont il était maître. 

Le maréchal repartit à cinq heures, pour rejoindre 
le général Douay qui, par suite de Tencombrement des 



SEDAN 317 

routes, était plus en arrière. II pensait que le général 
de Failly quitterait Beaumont sur les sept ou huit heures. 
Malheureusement^ le général se croyait en pleine sécu- 
rité. Il avait fait la veille des charges de cavalerie dans 
Tespoir d'avoir des renseignements; mais les prison- 
niers, en très-petit nombre, ou n'avaient rien dit, ou 
n'avaient donné que des détails incohérents et contra- 
dictoires. L'ennemi, intéressé à cacher sa marche, lais- 
sait passer tous les paysans qui se dirigeaient vers ses 
lignes, mais n'en laissait sortir aucun, sous quelque 
prétexte que ce fût, pour venir à nous. M. de Failly ne 
savait pas s'il avait devant lui une division ou plusieurs 
corps d'armée. En tout cas, il se croyait sûr de ne pas 
être attaqué. Sur les observations de plusieurs chefs 
de corps dont les hommes étaient rendus de fatigue, il 
crut pouvoir, au lieu de continuer sa marche, accorder 
quelques heures pour se reposer et faire la soupe. On 
annonça qu'il serait fait une distribution de pain à une 
heure. Le général et ses ofBciers se mirent à déjeuner paisi- 
blement. Les soldats ayant tiré la veille démontaient leurs 
armes et les nettoyaient. Les rangs étaient ouverts par 
compagnie, on commandait le service ; les ofBciers 
inspectaient leurs hommes comme en temps de paix, 
quand tout à coup un obus, parti on ne sait d*où, 
arrive en plein camp. 

C'était l'armée entière du prince dé Prusse qui cer- 
nait le S* corps, sans que personne, généraux ou sol- 
dats, eût soupçonné sa présence. Il fallut courir aux 
faisceaux, fermer les sacs, atteler en hâte les batteries 
pour les porter en arrière et les mettre en position. 
Beaucoup de soldats étaient en manches de chemises; 



318 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

d'autres tenaient à la main les pièces de leurs fusils 
démontés. En un instant l'artillerie ennemie, couronne 
les hauteurs ; l'infanterie sort des bois en poussant des 
hourrahs, tandis que nos hommes courent de tous cAtés 
pour retrouver leurs régiments et leurs compagnies. 
Les balles et les boulets plongent dans cette masse 
d'hommes désordonnée et compacte; le sol est jonché 
de blessés et de morts, avant que les compagnies soient 
parvenues à se reformer. Une fois de plus, nous étions 
victimes de l'imprévoyance de nos généraux, de la dis- 
persion de nos corps d'armée, du manque d'unité dans 
le commandement. L'armée française fit, à Beaumont» 
comme partout, des prodiges de bravoure ; son héroïsme 
n'aboutit qu'à diminuer l'immensité du désastre. A la 
tombée de la nuit, arriva l'ordre de se replier sur 
Sedan. Les débris du 5® corps n'y pénétrèrent que le 31, 
à cinq heures du matin. 

Pendant cette journée du 31, toutes les routes con- 
duisant à Sedan furent encombrées de fuyards épuisés 
de faim et de fatigue. Les bagages, fourgons et carrioles, 
dont quelques-uns allaient à vide, interceptaient par- 
tout le passage. La confusion était augmentée par les 
équipages de la maison de l'Empereur, qui passaient en 
longues files, obligeant toutes les voitures à s'arrêter 
connue à la promenade du bois de Boulogne. L'artil- 
lerie et la cavalerie ne pouvant avancer se jetèrent hors 
de la route pour trouver une voie libre ou couper à 
travers champs, et des escadrons entiers franchirent 
sans s'en douter la frontière de Belgique. Dans la 
ville même, l'encombrement qui s'accroissait de minute 
en minute sans aucune direction, réduisait les fourgons 



SEDAN 319 

à l'immobilité, et entravait tous les services de Tin- 
lendance. Les soldats couraient partout, cherchant à 
l'allier leurs régiments; un grand nonâbre frappaient 
à toutes les portes pour avoir du pain. Des officiers 
de tous grades étaient en quête des hôtels et des res- 
taurants. De nombreuses corvées allaient incessamment 
du camp à la ville et retournaient au camp portant 
des rations qu'on leur faisait attendre plusieurs heures. 
Trop souvent elles retournaient à vide, ou avec des 
rations qui n'avaient pas le poids réglementaire, parce 
que les approvisionnements n'avaient pas été prévus 
pour une si grande concentration. Le désordre, l'ab- 
sence d'organisation et de commandement étaient au 
comble. Le général de WimpfTen, qui arrivait à l'ar- 
mée dans ces terribles circonstances, ne parvint qu'à 
grand'peine jusqu'à la maison occupée par l'Empereur. 
En le voyant entrer^ Napoléon vint lui prendre les 
mains, les larmes aux yeux, et lui dit : 

<( — Mais, général, expliquez-moi donc pourquoi nous 
sommes toujours battus, et ce qui a pu amener la dé- 
sastreuse affaire de Beaumont? 

— Sire, je présume que les corps d'armée en pré- 
sence de l'ennemi étaient trop loin pour se donner un 
mutuel appui, que les ordres ont été mal donnés et mal 
exécutés. 

— Hélas! nous sommes bien malheureux! » 

n n'y avait à Sedan ni vivres ni munitions en quan- 
tité suffisante. Le maréchal n'avait jamais eu la pensée' 
de livrer bataille sur le terrain où il se trouvait. Il 
passa une partie de la journée du 31 à examiner les 



320 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

routes qui aboutissent à Sedan, pour déterminer celle 
par laquelle il effectuerait sa retraite. 

Ces routes sont au nombre de trois : Tune à l'ouest, 
sur Mézières : l'autre^ à Test, sur Carignan ; la troi- 
sième, au nord, sur la Belgique. Comme Tennemi pou- 
vait nous couper la retraite sur Mézières en traversant 
la Meuse à Doiichery, le maréchal envoya des hommes 
pour faire couper le pont. Il se retira sans avoir pris un 
parti définitif, voulant se décider d'après les mouvements 
que l'ennemi opérerait pendant la nuit. 

Le 1®' septembre, les Prussiens ouvrirent le feu par 
une vive fusillade à quatre heures et demie. Presque 
aussitôt, M. de Mac-Mahpn était à cheval et s'efforçait 
de se rendre un compte exact de la position de l'en- 
nemi; afin de marcher immédiatement avec toutes ses 
forces, soit sur Mézières, soit sur Carignan. Sa réso- 
lution était prise de commencer cette opération à six 
heures, lorsqu'à six heures moins un quart, au mo- 
ment où il allait dessiner son mouvement, il fut atteint 
par un éclat d'obus qui tua son cheval. 11 crut d'à-. 
bord n'avoir qu'une contusion; mais quand on l'eut 
dégagé de son cheval, il s'évanouit. Comprenant alors 
quil ne pouvait plus rester sur le champ de bataille, 
il fut obligé de remettre le commandement en chef à 
l'un de ses lieutenants. Son choix se porta sur le géné- 
ral Ducrot, qui n'était que le troisième par rang d'an- 
cienneté, mais qui connaissait depuis plus longtemps 
que les autres chefs de corps l'ennemi que nous avions 
devant nous. 

M. Ducrot ne put être averti qu'à six heures et 



SEDAN 321 

demie. Il prit aussitôt ses dispositions pour marcher 
sur Mézières. 

Malheureusement, par une de ces fatalités qui se sont 
accumulées sur nous pendant toute cette campagne , 
l'ordre donné la veille par le maréchal de faire sauter 
le pont de Donchery n'avait pas été exécuté. Les 
Wurtembergeois, les S* et !!• corps, la 4* division de 
cavalerie, avaient traversé la Meuse sur ce pont, dans 
la soirée du 31 et pendant la nuit, de sorte que la re- 
traite sur Mézières nous était coupée. Le général de 
WimpfTen, qui était lé plus ancien général de l'armée, 
et qui, de plus, avait en poche un ordre formel du 
ministre de la guerre, avait résolu d'abord de ne pas 
réclamer le commandement; mais quand il comprit 
que le général Ducrot faisait prononcer un mouvement 
de retraite sur le centre et sur la gauche afin de porter 
toute l'armée vers Mézières, il crut de son devoir de 
faire connaître la volonté du ministre de la guerre et 
de prendre la direction de l'armée. A partir de ce 
moment, c'est-à-dire depuis neuf heures du matin, 
notre objectif fut la retraite sur Carignan. Mais on avait 
perdu plus d'une heure et jeté de l'indécision dans les 
corps. 

Il aurait été possible au commencement de la journée 
d'opérer une retraite par Bouillon, de se jeter en Bel- 
gique et de sauver ainsi une partie de l'armée; mais 
alors les troupes se seraient constituées prisonnières sans 
avoir combattu. Ni le maréchal, ni le général Ducrot, 
ni le général de Wimpffen n'y pensèrent seulement. 
Conservant peu d'illusions sur le résultat de la bataille 
s'ils étaient forcés de la soutenir^ ils ne voulurent faire 

3! 



322 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

retraite qu'en passant sur Tennemi ; le rapport prussien 
le constate à leur honneur; la France leur en tiendra 
compte. 

Le plan du général de Wimpflfen fut de chercher d'a- 
bord à gagner une bataille défensive, de tenter ensuite 
une surprise^ par un retour offensif et général sur les 
corps bavarois; les plus maltraités de l'armée allemande, 
et de les forcer à nous laisser reprendre la route de 
Carignan, que les mouvements opérés contre nous avaient 
dégarnie de troupes ennemies. Il voulait tenir jusqu'à 
la nuit, non-seulement pour Thonneur de nos armes, 
mais parce qu'il croyait qu'il lui serait plus facile alors 
de s'ouvrir un passage sanglant jusqu'à Garignan et 
Montmédy. 

Ni la veillC; pour les dispositions à prendre dès la 
premitTe heure, ni au début de la journée, avant la 
blessure du'maréchal, ni pendant le temps très-court où 
M. Ducrot exerça le commandement général, ni depuis, 
l'Empereur n'intervint, d'une façon quelconque, dans la 
direction des opérations. Depuis quinze jours, il avait 
officiellement renoncé au commandement. 11 crut devoir 
le rappeler expressément, le 31 août, par une commu- 
nication aux troupes. Il sortit cependant de bonne heure, 
avec ses officiers. Vers six heures, il rencontra le ma- 
réchal, qu'on emportait blessé du champ de bataille, et 
échangea quelques paroles avec lui. Environ quatre 
heures après, au moment de gravir la berge pour se 
rendre auprès du général Lebrun, le général deWimpffen 
se trouva tout à coup en présence de l'Empereur. Il était 
ù pied et paraissait découragé et abattu. Le général es- 
saya de le remonter en disant qu'on pouvait encore se 



SEDAN 323 

défendre pendant plusieurs heures, et, le soir, percer la 
ligne du côté de Metz. L'Empereur ne fit qu'étendre la 
main pour lui montrer au loin les masses profondes de 
l'ennemi, et reprit tristement la route de Sedan. Il était 
dix heures du matin. Il se mita déjeuner avec sa maison 
et ne sortit plus pendant le reste de la bataille, qui ne 
se termina qu'à six heures du soir. 

Le général de Wimpffen se porta successivement sur 
les divers points de l'action, et put constater partout que 
nous étions en présence de forces si écrasantes et que 
Fartillerie ennemie faisait de tels ravages qu'il fallait 
renoncer à Tespoir de tenir jusqu'à la nuit ; le cercle 
de feu se rétrécissait de minute en minute. Il résolut 
de bousculer les deux corps bavarois, exténués par la 
belle résistance du 12® corps, et de s'ouvrir sur-le-champ 
un passage vers Carignan. Il expédia des ordres en con- 
séquence au général Douay, au général Ducrot et au 
général de division de Lespart, du S® corps. Puis U 
écrivit à l'Empereur en ces termes : 

a Sire, 

» Je me décide à forcer la ligne qui se trouve devant 
le général Lebrun et le général Ducrot, plutôt que d'ê- 
tre prisonnier dans la place de Sedan*. 

» Que Votre Majesté vienne se mettre au milieu de 
ses troupes : elles tiendront à honneur de lui ouvrir un 
passage. 

» 1 heure 1/4, l*' septembre. 

» De Wimpffen. » 



324 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

11 ne lui vint pas à Vidée que l'Empereur refuserait de 
répondre à Tappel d'un général préférant les chances 
d'une lutte suprême à une capitulation. L'honneur ne 
permettait pas d'hésiter. L'intérêt de l'Empereur était mani- 
t'este : le succès pouvait le remettre sur le trône ; la mort» 
en rendant son nom légendaire, donnerait à sa dynastie, 
qui ne pouvait être sauvée par nul autre moyen, de 
nouvelles chances de durée. Il ne pouvait, sans trahir 
ses devoirs envers lui-même, envers l'armée, envers la 
France, se refuser à l'appel d'un général arrivé la veille, 
chargé à Timproviste du cx)mmandement, dont les plans 
n'étaient pas connus, dont l'autorité n'était pas assise, 
mais qui, ayant l'Empereur à côté de lui, entraînerait 
certainement l'armée, et, suivant toutes les probabilités, 
se fraierait un passage glorieux à travers l'ennemi. 

A deux heures, le général Douay fit savoir au géné- 
ral de Wimpffen qu'il ne pouvait plus tenir. Le com- 
mandant en chef, comprenant que le moment suprême 
était venu, se rapprocha de Sedan pour recevoir l'Em- 
pereur. Une heure se passa, une heure pendant laquelle, 
à l'insu du général en chef, qui l'attendait pour le me- 
ner au feu, rEmpere4]r appelait à lui les chefs de corps 
et délibérait avec eux sur l'urgence d'une capitulation . 
Le général en chef, ignorant ce qui se passait à Sedan, 
ne croyant qu'à un retard, obligé à de nouveaux efforts 
pour prolonger l'attente, se jeta avec la magnifique di- 
vision de marine, que commandait le général Vassoigne, 
sur la hauteur qui domine la Moncelle, Bazeilles et 
Balan. Ce fut, à travers les bois et les jardins, un com- 
bat héroïque, où l'armée fit des prodiges. M. de Wim- 
pffen attendait le reste du 12« corps et la division Goze» 



SEDAN 325 

du 5^, qui ne vinrent pas, parce que déjà des bruils de 
capitulation circulaient et paralysaient l'élan de l'armée. 
Un peu avant quatre heures, il se porta de nouveau 
vers la porte de Sedan, qu'il trouva toute grande ou- 
verte; il y était presque seul. Là il fut enfin rejoint par 
un officier de TEmpereur, qui, au lieu de lui annoncer 
l'arrivée du souverain, qu'il attendait avec une impa- 
tience fébrile, le prévint que le drapeau blanc flottait 
sur les remparts, et lui remit une lettre qui contenait 
Tordre d'aller parlementer avec Temiçmi. 

Cette nouvelle fut pour lui un coup de foudre ; mais, 
ne reconnaissant pas à l'Empereur, qui n'était pas com- 
mandant d'armée, le droit de faire arborer le drapeau 
parlementaire, il répondit à son messager : 

« Je ne prendrai pas connaissance de la lettre, je re- 
fuse de négocier. » 

11 prit la lettre ; et sans l'ouvrir, la tenant à la main, 
il entra en ville, appelant les soldats au combat, leur 
disant : « Suivez-moi si vous ne voulez pas être réduits 
à mettre bas les armes, à vous rendre prisonniers. » 

Les soldats débandés encombraient les rues. Ils com- 
battaient depuis dix longues heures. Ils regardaient le 
général d'un air égaré, sans lui répondre. Les officiers 
baissaient la tête, en montrant le drapeau blanc sur la 
citadelle. Un ordre du jour écrit par le général Ducrot, 
sous la dictée de l'Empereur, prescrivait de cesser partout 
le feu. M. de Wimpffen réussit cependant à entraîner 
avec lui deux mille hommes, ramassés de toutes parts, 
sans cohésion entre eux, et à la tête de cette poignée de 
soldats intrépides, il reprit le faubourg de Balan. L'en- 
nemi, très-supérieur en nombre, était harassé , se dé- 



3i6 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

fendait mollement. Suivi d'un corps d*armée, ayant 
TEmpercur à côté de lui, le général aurait passé sur le 
corps des divisions bavaroises. Il le voyait avec évidence; 
mais presque seul, sur le point d'être cerné, avec ce 
qui restait de ses intrépides compagnons, il fut con- 
traint de tourner bride. Il rentra dans Sedan, le dernier 
avec le général Lebrun. 

Il était resté douze heures au feu, sans prendre de 
nourriture, comme la plupart des troupes. L'Empereur, 
qui avait renoncé à prendre le commandement pour 
combattre, Favait repris pour capituler. Il avait demandé 
un armistice vers deux heures, pendant que le général 
en phef; avec quelques milliers de braves, cherchait la 
mort. 

Telle fut la journée de Sedan. 

On a dit que nous étions 83,000 contre 220,000 Aile- 
mands. En tenant compte des non-valeurs, des soldats 
qui s'étaient jetés sur le territoire belge, des isolés qui 
avaient tenté de reprendn^ la route de Paris, et des 
pertes de la journée de Beaumont, on peut affirmer que 
nous n'avions pas 70,000 hommes à mettre en ligne. 



XXI 



La CapitalatioD» 



Le l**" septembre, à deux heures, sans consulter le 
général en chef, TEmpercur avait demandé un armistice 
au roi de Prusse, 

Il avait fait arix)rer le drapeau blanc, et commandé, 
quoique n'étant plus général, de cesser le feu. 

Après la bataille, il donna Tordre au général de 
Wimpffen de voir l'ennemi, pour arrêter des conditions 
de la capitulation. 

Le général qui, à une heure de l'après-midi, avait 
appelé l'Empereur à venir se mettre au milieu des sol- 
dats pour forcer les lignes ennemies et se frayer un 
passage vers Carignan, qui, de deux heures jusqu'à trois, 
avait attendu l'Empereur à la porte de Sedan pour ten- 
ter avec lui ce coup de désespoir, qui, à quatre heures 



328 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

en recevant une première lettre de l'Empereur, au lieu 
de rouvrir, s'était jeté avec une poignée d'hommes sur 
le faubourg de Balan et avait fait reculer l'ennemi, ne 
voulait pas consentir à mettre au fourreau son épée 
pour aller porter dans les antichambres du roi de Prusse 
une demande de capitulation. 11 refusa ; il donna sa 
démission. Il fallut, pour le contraindre, une lettre nou- 
velle et pressante de l'Empereur, et plus encore le sen- 
timent profond d'un devoir à remplir, d'un service à 
rendre à cette armée si malheureuse, et qui avait fait 
si vaillamment son devoir. Il consentit à retirer sa dé- 
mission, et se rendit au quartier général prussien* 

Il a raconté, dans son ouvrage intitulé Sedan^ les 
détails de sa conférence avec MM. de Bismark et de 
Moltke. Je me borne è y renvoyer. J'en veux seulement 
citer ce passage. 

« Le comte de Bismark venant ensuite à parler de 
la paix, dit M. de WimplFen, me déclara que la Prusse 
avait l'intention bien arrêtée, d'exiger, non-seulement 
une indemnité de guerre de quatre milliards, mais en- 
core la cession de l'Alsace et de la Lorraine allemande. 
— Seule garantie pour nous, ajouta-t-il, car la France 
nous menace sans cesse, et il faut que nous ayons, 
comme protection solide, une bonne ligne stratégique 
avancée. » 

Le lendemain, à six heures, un conseil de guerre 
était réuni. 

En voici le procès-verbal. 

Je le donne sans commentaire, ainsi que le texte de 
la capitulation 'conclue avec l'ennemi. 



LA CAPITULATION 329 

« Au quartier général à Sedan, le 2 septembre 1870. 

» Aujourd'hui, 3 septembre^ à six heures du matin, 
sur la convocation du général en chef, un conseil de 
guerre auquel ont été appelés les généraux commandant 
les corps d'armée, les généraux commandant les divisions 
et les généraux commandant en chef Tartillerie et le 
génie de l'armée, a été réuni. 

» Le général commandant a exposé ce qui suit : 

» D'après les ordres de l'Empereur et comme consé- 
quence de l'armistice intervenu entre les deux armées, 
j'ai dû me rendre auprès de M. le comte de Moltke, 
chargé des pleins pouvoirs du roi de Prusse, dans le 
but d'obtenir les meilleures conditions possibles pour 
l'armée refoulée dans Sedan après une bataille mal- 
heureuse. Dès les premiers mots de notre entretien, je 
reconnus que M. le comte de Moltke avait malheureu- 
sement une connaissance parfaite de notre situation, et 
quMl savait très-bien que l'armée manquait absolument 
de vivres et de munitions. M. de Moltke m'a appris que, 
dans la journée d'hier, nous avions combattu une armée 
de deux cent vingt mille hommes qui nous entourait de 
toutes parts. — Général, m'a-t-il dit, nous sommes 
disposés à faire à votre armée, qui s'est si vaillamment 
battue aujourd'hui, les conditions les plus honorables; 
toutefois, il faut que ces conditions soient compatibles 
avec les exigences de la politique de notre gouvernement. 
Nous demandons que l'armée française capitule. Elle 
sera prisonnière de guerre; les officiers conserveront 
leurs épées et leurs propriétés personnelles; les armes 



330 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

de la troupe seront déposées dans un magasin de la ville 
pour nous être livrées. — 

» Le général a demandé aux officiers généraux qui 
faisaient partie du conseil de guerre si, dans leur pensée, 
la lutte était encore possible; la grande majorité a 
répondu par la négative. Deux généraux seuls ont 
exprimé l'opinion que l'on devait, ou se défendre dans la 
place, ou chercher à sortir de vive force. On leur a fait 
observer que la défense de la place était impossible, parce 
que les vivres et les munitions manquaient absolument; 
que Tentassement des hommes et des voitures dans les 
rues rendait toute circulation impossible; que dans ces 
conditions, le feu de l'artillerie ennemie, déjà en position 
sur toutes les hauteurs environnantes, produirait un 
affreux carnage sans aucun résultat utile; que le débouché 
était impossible puisque l'ennemi occupait déjà les bar- 
rières de la place, et que ses canons étaient braqués 
sur les avenues étroites qui y conduisent. Ces deux 
officiers généraux se sont rendus à l'avis de la majorité. 
En conséquence, le conseil a déclaré au général en chef, 
qu'en présence de l'impuissance matérielle de prolonger 
la lutte, nous étions forcés d'accepter les conditions qui 
nous étaient imposées, tout sursis pouvant nous exposer 
à subir des conditions plus douloureuses encore. 

» De Wimpffen. — A. Ducrot. 
Général Lebrun. — F. Douay. 
Général Fargeot. — Ch. Dejean. » 



Voici les termes de la capitulation : 



LA CAPITULATION 331 

« Protocole. 

» Entre les soussignés, 

» Le chef de Tétat-major de S. M. le roi Guillaume, 
commandant en chef de l'armée allemande, et le général 
commandant en chef de l'armée française, tous deux 
munis des pleins pouvoirs de Leurs Majestés le roi 
Guillaume et l'empereur Napoléon, la convention sui- 
vante a été conclue : 

» Article premier. 

)) L'armée placée sous les ordres du général de 
Wimpffen se trouvant actuellement cernée par des forces 
supérieures autour de Sedan, est prisonnière de guerre. 

» Art 2. 

» Vu la défense valeureuse de cette armée, il est fait 
exception pour tous les généraux et officiers, ainsi que 
pour les employés spéciaux ayant rang d'officiers, qui 
engageront leur parole d'honneur par écrit de ne pas 
porter les armes contre l'Allemagne, et de n'agir d'au- 
cune autre manière contre ses intérêts jusqu'à la fin de 
la guerre actuelle. Les officiers et employés qui acceptent 
ces conditions conserveront leurs armes et les objets qui 
leur appartiennent personnellement. 

» Art. 3. 

» Toutes les autres armes, ainsi que le matériel de 
l'armée consistant en drapeaux (aigles), canons, chevaux, 



332 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

caisses de guerre, équipages de Tarmée, munitions, etc., 
seront livrés à Sedan à une commission militaire instituée 
par le commandant en chef, pour être remis immédia- 
tement au commissaire allemand. 

» Art. 4. 

» La place de Sedan sera livrée ensuite dans son état 
actuel, et au plus tard dans la soirée du 2 septembre, 
à la disposition de Sa Majesté le roi de Prusse. 

» Art. 5. 

)) Les otlQciers qui n'auront pas pris rengagement 
mentionné à l'article 2, ainsi que les troupes désarmées, 
seront conduits, rangés d'après leurs régiments ou corps, 
et en ordre militaire. Cette mesure commencera le 
2 septembre et sera terminée le 3. Ces détachements 
seront conduits sur le terrain bordé par la Meuse, près 
d'Iges, pour être remis aux commissaires allemands par 
leurs ofTiciers, qui céderont alors le commandement à 
leurs sous-officiers. 

» Les médecins militaires, sans exception, resteront 
en arrière pour prendre soin des blessés. 

» Fait à Fresnois le 2 septembre 1870. 

» De WiMPFFEN. De Holtke.d 



LIVRE TROISIÈME 



LE 4 SEPTEMBRE 



I 



La Veille de la révolution. 



M. Thiers était entré le 27 dans le comité de défense. 
L'envoi de l'armée de Châlons dans le Nord-Est y était 
la principale affaire. Voici comment il en parle dans sa 
déposition. 

« Ce qui me révoltait dans cette expédition, c'était 
de penser qu'on allait prendre notre dernière armée 
pour l'envoyer périr dans les Ârdennes. 

» Les motifs qu'on avait pour tenter cette expédition 
étaient obscurs, difficiles à pénétrer, et nous formions 
toutes sortes de conjectures. Je répétais tous les soirs, 
et M. le général Trochu répétait avec moi, que les 
Prussiens avaient eu le temps d'envelopper l'armée de 
Metz, qu'entre cette armée et Paris il y avait un mur 



/ 



a36 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

d'airain formé de 300,000 hommes et impossible à 
percer; que le seul résultat qu'on pût obtenir, c'était 
de perdre inutilement nos dernières forces organisées ; 
que la défense de Paris se concevait avec une armée de 
secours campant et manœuvrant autour de ses murs; 
que sans une armée de ce genre, le siège de Paris serait 
une affreuse famine destinée à finir par une reddition 
è merci et à miséricorde ; qu'on se priverait donc iné- 
vitablement et fatalement du seul moyen de rendre 
efficace la résistance de Paris, et que, si l'armée de 
Sedan ne périssait pas, le moins qui pût lui arriver 
était d'être bloquée comme celle de Metz. — Vous avez 
un maréchal bloqué, disais-je, vous en aurez deux. — 
)) Cette discussion s'était renouvelée plusieurs fois, et 
un jour même elle avait acquis une extrême violence, 
lorsque tout à coup M. Jérôme David, que je connais- 
sais peu, mais qui montrait dans le conseil une attitude 
calme et une tristesse profonde, me saisit la main et 
me dit à Torcille : — « Monsieur Thiers, n'insistez pas, 
je vous parlerai tout à l'heure.» — Ces mots me fermè- 
rent la bouche et je me tus, pensant bien qu'il y avait 
quelque chose d'extraordinaire qui rendait toute discus- 
sion inutile. Le silence que je m'imposai contribua à 
abréger la séance du conseil, et nous sortîmes vers une 
heure du matin. Descendus dans la rue Saint-Dominique, 
M. Jérôme David me prit à part et me dit : — L'Empe- 
reur est prisonnier ; le maréchal Mac-Mahon est blessé 
mortellement. — A cette nouvelle, je restai consterné, 
stupéfait. » 

M. Jérôme David avait parlé d'après des informations 
particulières ; car la conversation dont il s'agit n'a pu 



LA VEILLE DE LA RÉVOLUTION 337 

avoir lieu que dans la nuit du vendredi au samedi, par 
conséquent le 3 septembre, à une heure du matin. Or, 
c'est dans le conseil qui fut tenu aux Tuileries dans la* 
matinée du même jour que les ministres eurent con> 
naissance de la capitulation par une dépêche de l'agence 
Havas, venue de Bruxelles. Ils eurent une seconde 
séance à cinq heures ; et c'est là que l'impératrice mit 
sous leurs yeux les paroles mêmes de l'Empereur : 
« L'armée a capitulé ! je suis prisonnier! » 

A Paris on ignorait tout ; on savait seulement que les 
deux armées étaient aux prises. Des télégrammes 
étrangers, colportés à la Bourse, semblaient annoncer 
que nous avions remporté un avantage ; mais nous 
étions bien loin des premiers jours de la guerre, où les 
cœurs s'ouvraient facilement à l'espérance; la France, 
en un mois, en était venue à croire que ses généraux 
ne pouvaient plus vaincre, et l'opinion publique, quor 
qu'en ait dit M. de Palikao, n'avait jamais été favorable 
à cette marche de Farmée vers le Nord-Est. On accueil- 
lait donc avec incrédulité ces bruits de victoire, et le 
sentiment dominant -était une inquiétude qui allait jus- 
qu'à Fangoisse. 

La séance du 1"^^ septembre , au Corps législatif 
n'avait pas duré au delà d'une heure ; jamais séance 
plus calme ; on avait discuté un projet de loi relatif aux 
émissions des billets de banque de l'Algérie. J'avais 
moi-même déposé une proposition tendant à autoriser 
les agents des finances à encaisser et à faire protester à 
l'échéance les valeurs et effets de commerce. La séance 
du vendredi (S septembre) ne fut guère plus animée. 
On y adopta, à Funanimité, sur'lë rapport de H. Dréolle,, 

22 



338 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

un projet de loi portant qu'il serait procédé à réiection 
des officiers, sous-officiers et caporaux dans les batail- 
lons déjà or^aoisés de la garde nationale de la Seine. 
Les grades ne devaient être donnés qu'à d'anciens mi- 
litaires ; toutefois , les officiers, sous-officiers et capo- 
raux actuellement en fonctions, étaient déclarés rééligi- 
bles. La séance, commencée à trois heures et demie, 
était terminée à cinq heures et demie. Pendant ces 
deux journées, la plupart des députés ne quittèrent pas 
l'enceinte du Palais, parce qu'ils pensaient avec raison 
que les nouvelles y seraient plus tôt connues. 11 n'y 
avait pas plus d'animation dans les couloirs que dans 
la salle ; c'était partout une sorte d'anxiété énervante, 
qui tournait en découragement. Quand un ministre, 
ou un familier du château, venait à traverser les cou- 
loirs, on se pressait autour de lui d'un air morne ; la 
réponse était toujours la môme : « Pas de nouvelles! » 
Des groupes de trois ou quatre députés partaient inces- 
samment pour le ministère de la guerre, pour le minis- 
tère de l'intérieur, où des bureaux de renseignements 
étaient établis, et toujours, en revenant, ils nous disaient : 
« On ne sait rien ! » 

Le 3, dès les premières lueurs du jour, des bruits de 
défaite et de capitulation se répandirent avec une certaine 
persistance. C'était comme une vague rumeur, dont per- 
sonne ne pouvait dire l'origine, mais qui grandissait 
d'heure en heure et prenait de la solidité. A dix heures, 
on parlait de la mort du maréchal de Mac-Hahon, et 
même, avec eSroi, de la captivité de l'Empereur. Dans 
ce même moment, l'impératrice faisait supplier M. Thiers 
par H. Mérimée, et plus tard par H. de Mettemich, 



LA VEILLE DE LA RÉVOLUTION 339 

de se charger du gouvernement. Lorsqu'il vint au 
Corps législatif vers deux heures, nous le prîmes à part 
dans un bureau, et nous lui dîmes qu'il devait prendre 
le pouvoir, Taccepter du moins de la Chambre, se 
dévouer pour le pays à cette douloureuse, i cette hor- 
rible tâche. Il y avait là M. Jules Favre, M. Picard et 
moi ; peut-être aussi M. Gambetta, mais je n'oserais 
l'affirmer. 

Nous pensions que l'Assemblée reviendrait à notre 
proposition, déposée à la tribune par M. Jules Favre 
dans la séance du 9 août. La Chambre l'avait écartée 
ce jour-là ; mais M. Gambetta s'était écrié : « Vous y 
reviendrez, et il sera trop tard. » Il ne semblait à aucun 
de nous que la régente pût essayer de se maintenir 
après la capitulation de Sedan, ni que la Chambre pût 
l'y aider. Une commission présidée par H. Thiers pour 
parer au plus urgent, et la convocation d'une Consti- 
tuante aussitôt que les circonstances le permettraient, 
nous n'apercevions pas d'autre issue. Nous étions 
républicains ; mais nous voulions demander la Répu- 
blique à une Constituante, certains qu'elle nous la don- 
nerait, et n'attendant de FAssemblée actuelle, formée 
de candidats officiels, que des mesures urgentes de 
salut public. Nous ne songions pas d'ailleurs en ce 
moment à la forme^du gouvernement, mais à la patrie, 
dont l'existence même était en péril. Si nous avions, 
comme on n'a pas craint de le dire, subordonné le salut 
du pays au triomphe de nos opinions politiques, aurions- 
nous le 9 août proposé de donner le pouvoir à une 
commission du Corps législatif prise dans la majorité ? 
Aurions-nous, le 1®' septembre, fait courir une liste sur 



340 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

laquelle nous avions écrit les noms de M. Thiers, de 
M. Schneider, de M. Trochu, de M. de Palikao, et 
aucun des nôtres ? Aurions-nous, le 3, voyant qu'on 
n'aboutissait pas, supplié M. Thiers de former lui- 
même la commission ? Aurions-nous, dans la séance du 
môme jour, mis en avant le nom de M. Trochu ? Au- 
cun de nous ne connaissait le général Trochu. Nous 
étions allés chez lui presque tous, une seule fois, l'un 
après l'autre, ou par groupes de trois ou quatre, conune 
le faisaient tous les députés, et les députés de la majo- 
rité plus que nous. C'était un bureau de renseignements, 
comme le cabinet de M. de Palikao, où nous allions 
encore plus souvent. Nous ne l'avions jamais interrogé 
que sur les mouvements de l'armée et les événements 
de la guerre; il ne nous avait jamais parlé d'autre 
chose. Nous pensions, et on pensait généralement dans 
Paris, qu'il inclinait à Torléanisme. Cela nous était 
fort indifférent, dans ce moment de crise suprême 
nous ne cherchions qu'un général capable, et qui eût 
la confiance de la troupe. M. Latour du Moulin et 
M. Jules Favre mirent son nom en avant, chacun 
de son côté. Je suis très-persuadé qu'ils le firent sans 
l'avoir consulté, sans avoir même pensé à le consulter. 
Nous disions tous : a Sauvons d'abord le pays ! » 

M. Thiers, dans la matinée du 3 septembre, nous fit 
part de ce qu'il avait appris de M. Jérôme David ; mais, 
tout en nous déclarant qu'il était de notre avis sur la 
nécessité de constituer un gouvernement anonyme jus- 
qu'à la convocation d'une Constituante, il annonça la 
ferme résolution de se tenif en dehors. Il nous confirma 
plusieurs fois cette résolution dans la nuit, et le lende- 



LA VEILLE DE LA RÉVOLUTION 341 

main dans la matinée, avant et pendant l'envahissement 
de la Chambre. 

La séance, ce jour-là, commença encore à trois heu- 
res et demie. Le comte de Palikao monta sur-le-champ 
à la tribune et annonça que le maréchal Bazaine, après 
un vigoureux combat de huit ou neuf heures, avait été 
obligé de se retirer sous Metz. « Voilà la première nou- 
velle importante que je vous donne, et qui n'est pas 
bonne. Il n'est pas dit que le maréchal ne pourra pas 
tenter de nouveau une sortie; mais celle qui devait 
aboutir à opérer une jonction avec le maréchal Mao- 
Mabon a échoué. » 

Parlant ensuite de la bataille de Sedan, il dit qu'elle 
avait été pour nous Toccasion de succès et de revers, 
a Nous avons d'abord culbuté une partie de Tarmée 
prussienne en la jetant dans la Meuse, — différentes 
dépêches ont dû vous l'annoncer, — mais ensuite nous 
avons dû, un peu accablés par le nombre, nous retirer, 
soit sous Mézières, soit dans Sedan, soit même, — je 
dois vous le dire, — sur le territoire belge, mais en 
petit nombre. 

» 11 en résulte que la position actuelle ne permet pas 
d'espérer, d'ici à quelque temps, une jonction entre les 
forces du maréchal Mac-Mahon et celles du maréchal 
Bazaine. 

I» Néanmoins, il y a peut-être des nouvelles un peu 
plus graves, telles que celle de la blessure du maréchal 
Mac-Mahon, et d'autres qu'on fait circuler; mais je dé- 
clare qu'aucune ayant un caractère officiel n'a été reçue 
par le gouvernement, et qu'il ne saurait en donner au- 
cune sans se compromettre, car dans deux ou trois jours 



342 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

peut-être, on Taccuserait d'avoir efirayé la nation inuti- 
ment. » 

Le ministre annonça ensuite qu'il allait faire appel 
« aux forces vives du pays. » 

La majorité lui donna quelques applaudissements. Un 
député du Cher, M. Girault, s'écria : a La Chambre a 
perdu le pays! » 

M. Jules Favre prit la parole. 

« Il faut que le temps des complaisances cesse, dit-il, 
et que, les uns et les autres, nous envisagions froide- 
ment, mais nettement, la vérité. 

» Or, celle vérité, la voici : l'armée française a été hé- 
roïque dans toutes les circonstances où elle s'est rencon- 
trée en face de l'ennemi. Les généraux ont été admira- 
bles comme leurs soldats. Ce qui leur a manqué, c'est 
la liberté du commandement... 

» Nous devons savoir où nous en sommes avec le gou- 
vernement qui nous régit. 

» Où est l'Empereur ? Communique-t^il avec ses mi- 
nistres? leur donne-t-il des ordres?... » 

Le ministre de la guerre répondit : a Non! » Et 
M. Jules Favre continua ainsi : a La réponse que vient 
de faire M. le ministre de la guerre me suffit et désin- 
téresse le débat de cette grande question. Le gouverne- 
ment ayant cessé d'exister... » Ces dernières paroles sont 
couvertes par les murmures du centre et de la droite : 
ce En toute occasion, dit le président, je devrais protes- 
ter contre de telles paroles. 

» M. JuLKS Favre. — Protestez tant que vous voudrez, 
monsieur le président! Protestez contre la défaite; pro- 
testez contre la fortune, qui nous trahit; niez les évé- 



LA VEILLE DE LA RÉVOLUTION 343 

nements ; dites que nous sommes victorieux» à la bonne 
heure! 

» Ce qu'il faut en ce moment, ce qui est sage, ce qui 
est indispensable, c'est que tous les partis s'effacent de- 
vant un nom représentant la France, représentant Paris; 
un nom militaire, le nom d'un homme qui vienne pren- 
dre en main la défense de la patrie. 

» Voilà mon vœu :je l'exprime en face de mon pays; 
que mon pays l'entende! » 

M. Jules Favre n'avait pas fait de proposition for- 
melle. Il avait constaté la vacance du gouvernement, la 
nécessité d'oublier les questions de parti et de mettre le 
général Trochu à la tête de la défense. Il n'entrait ni 
dans sa pensée ni dans la nôtre de lui conférer une 
dictature. Nous persistions à souhaiter que la Chambre 
nommât une commission de gouvernement. Nous aurions 
voulu que M. Thiers en fût la tête et que M. Trochu en 
fût le bras. Ce fut notre seul désir dans la journée du 
lendemain; jusqu'au moment où la Chambre fut dispersée. 

Au milieu de l'agitation produite par le discours de 
M. Jules Favre, MM. Haentjen^ et Argence proposèrent 
un projet de loi pour appeler sous les drapeaux tous les 
citoyens de 25 à 35 ans, mariés ou non mariés, ayant 
satisfait à la loi du recrutement et ne figurant pas sur 
les contrôles de la garde mobile, et pour ^pnner au 
ministre de la guerre le droit de requérir et d'incorpo- 
rer d'office tous les anciens gradés au-dessous de 60 ans. 
La Chambre prononça Turgence^ et en se retirant dans 
ses bureaux pour nommer la commission, décida qu'elle 
se réunirait le lendemain dimanche, 4 septembre, à trois 
heures. 



^44 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

Pendant que la Chambre entendait la déclaration de 
M. Jules Favre et refusait de prendre sur elle la res- 
ponsabilité de faire un gouvernement, sans s'apercevoir 
que, par ce défaut d'énergie, et par ce nouvel atermoie- 
ment dans un moment pareil, elle laissait la direction 
des événements à la foule, c'est-à-dire au hasard, la 
nouvelle des événements se répandait dans Paris avec 
la rapidité de la foudre. Ces deux mots : « L'armée est 
prisonnière, l'Empereur est prisonnier,» voulaient dire: 
Paris sera assiégé dans quelques jours; Paris et la France 
n'ont plus de gouvernement. Tout le monde sentait 
qu'il fallait aviser immédiatement, ne pas se laisser 
surprendre en pleine anarchie par l'armée prussienne. 
On tournait naturellement les yeux vers la Chambre : 
« Qu'a-t-elle décidé ?» On apprit la proposition de M. Jules* 
Favre, qui rencontrait alors dans Paris un assentiment 
unanime. On sut aussi qu'elle n'avait pas été votée, 
mais qu'elle n'avait soulevé que des murmures, sans 
protestation formelle. M. Abbatucci avait dit, au milieu 
du bruit: c C'est un appel à la révolte. » Le ministre 
de la guerre s'était contenté de dire : « Vous posez une 
question qui tend à changer le régime constitutionnel. » 
M. Jules Favre avait répondu : « Parfaitement ! » La 
situation était donc bien établie de part et d'autre. 

Pour tous ceux qui connaissent le tc»mpérament des 
Assemblées; il était évident que la lumière était faite 
dans les esprits ; qu'on en viendrait à la création d'une 
commission executive, mais qu'on ne s'y déciderait pas 
tant que la population ne paraîtrait pas menaçante. 
Quant au gouvernement, que M, Jules Favre avait appelé 
en pleine séance un fantôme de gouvernement; on savait 



LA VEILLE DE LA RÉVOLUTION 345 

sur tous les bancs de la Chambre, on savait surtout au 
dehors, qu'il n*était plus rien, et qu'il ne pouvait plus 
commander. 

Il y avait deux courants dans la population. 

La bourgeoisie était surtout préoccupée de la guerre; 
pourtant, à cette dernière heure, ce grand événement 
de la chute de l'Empire — car la captivité de l'Empe- 
reur, c'était très-évidemment la chute de l'Empire — 
s'imposait à tous les esprits. Les républicains, les orléa- 
nistes, les légitimistes s'en applaudissaient, d'abord 
parce qu'ils se sentaient délivrés, et ensuite parce que 
l'incapacité de plus en plus démontrée de l'Empereur et 
de son entourage les avait mis au point de ne plus rien 
espérer tant que la patrie serait dans leurs mains ; ceux 
même qui avaient été jusqu'au dernier jour les tenants 
de l'Empire avaient, pendant cette courte et terrible 
campagne, ouvert les yeux. Ils souffraient à la fois des 
malheurs de leur pays et de la chute de leur parti; leur 
douleur était aggravée par les remords. Cet Empire de 
dix-huit ans, si redouté, qui avait paru, cinq semaines 
auparavant, si solide, ne comptait plus, en France, un 
seul partisan. On s'attendait que la Chambre allait pour- 
voir à la situation. C'était son devoir de le faire sur-le- 
champ; de ne pas attendre le salut d'un gouvernement 
effondré; de ne pas donner le temps à la rue d'inter- 
venir. Les républicains comptaient sur les chefs de 
l'opposition ; mais le plus grand nombre pai*mi eux, ne 
souhaitaient pas la proclamation immédiate de la Répu- 
blique ; ils ne trouvaient pas la successi(»n bonne à re- 
cueillir; ils ne voulaient pas compliquer la situation 
par des questions de parti. Ce qu'il leur fallait, c'était 



346 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

un bon général, et une Commission de gouvernement 
pour veiller à Tordre, quelle qu'elle fût d'ailleurs, pourvu 
qu'elle fût obéie, et elle le serait pendant la guerre. La 
République se ferait toute seule, une fois les Prussiens 
chassés. C'était la pensée des députés de la gauche et celle 
des républicains dans tout Paris. 

On voulait donner l'armée au général Trochu, parce 
qu'on le croyait indépendant et capable. On savait qu'il 
n'était pas impérialiste et qu'il n'était pas républicain. 
Il n'était question pour personne d'en faire un dictateur. 
Il était accepté par tous les partis, dont aucun ne le 
revendiquait comme lui appartenant. Il avait, comme 
général, une situation analogue à celle de M« Tùiers, 
que tout le monde voulait voir à la tête du gouverne- 
ment, non pas à cause de ce qu'il pensait, mais à cause 
de ce qu'il pouvait. Si on avait dit sur les boulevards, à 
l'issue de la séance : La Chambre vient de nommer une 
commission à la tête de laquelle est M. Thiers; elle a 
confié la direction de l'armée à M. Trochu, ou aurait 
reconnu unanimement qu'elle avait pris la résolution la 
plus sage ; l'applaudissement am*ait été universel ; on 
aurait ajourné les questions de parti d'un commun ac- 
cord. La proposition de M. Jules Favre fut un commen- 
cement d'apaisement. Personne ne crut qu'on irait jus- 
qu'à raprès-midi du lendemain pour faire quelque chose 
de définitif; qu'on resterait vingt-quatre heures dans ce 
néant, dans ce péril. 

Les ouvriers des faubourgs étaient moins exclusivement 
préoccupés de la guerre, et moins disposés à Tajoume- 
ment des questions de politique intérieure. Ils étaient 
tous animés d'une haine implacable contre le gouver- 



LA VEILLE DE LA RÉVOLUTION 347 

nem^nt impérial, qu'ils considéraient à bon droit comme 
Tennemi de toutes les libertés et la cause de tous les 
malheurs. Ils pensaient que, l'Empereur renversé, la 
fortune de nos armes changerait, soit que la Prusse ayant 
vaincu et détrôné Fauteur de la guerre consentît à se 
retirer et à traiter sur des bases convenables, soit qu'un 
gouvernement républicain fût appelé à renouveler les 
prodiges qui avaient signalé la fin du xvin^ siècle, quand 
nos soldats improvisés chassèrent hors du territoire les 
armées de l'Europe coalisée. C'était un dogme parmi 
eux, que l'armée française était invincible pourvu qu'elle 
fût bien commandée; et cette croyance était partagée 
par toute la France ; elle l'était même par les ministres du 
dernier règne, et c'est ce qui nous avait perdus. Les 
ouvriers croyaient aussi à la levée en masse, aux citoyens 
transformés du jour au lendemain en soldats, à la toute- 
puissance irrésistible des foules animées par le sentiment 
patriotique. Lequel d'entre eux n'avait été bercé avec 
toutes ces légendes? N'avaient-ils pas vu, maintes fois, 
l'armée régulière reculer devant les faubourgs? Si l'ar- 
mée avait battu Paris au 2 décembre, c'est parce que 
les ouvriers n'avaient pas donné. La vengeance, enfin 
obtenue, et leur confiance sans bornes dans la toute- 
puissance d'une guerre républicaine, leur faisaient ou- 
blier ou dédaigner les dangers de la patrie. Ils croyaient 
la République faite par la seule force des choses. Ces 
sentiments étaient unanimes dans la population des fau- 
bourgs et des ateliers. 

Mais il y avait, sous cette unité, beaucoup de diver- 
gences. Ils étaient tous ennemis de FEmpirC; tous répu- 
blicains, tous convaincus que la République finirait 



348 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

promptemeiit et glorieusement la guerre. Voilà ce qu'ils 
avaient en commun. Au fond, ils n'obéissaient ni aui 
mêmes chefs ni aux mêmes pensées. Il est très-difficile 
de déterminer ces divisions d'une façon précise; d'abord, 
parce qu'il faut vivre avec eux pour les bien connaître, 
et ensuite parce que, dans leurs moments d'exaltation, ils 
se laissent assez facilement entraîner à changer d'avis ou 
plutôt de sentiments. Voici pourtant quelques indica- 
tions que je crois exactes, et dont il importe de tenir 
compte. 

D'abord, il faut écarter du nombre des ouvriers les 
individus qui prennent ce nom parce qu'ils vivent dans 
les faubourgs et qu'ils portent une blouse, mais qui ne 
mettent jamais le pied dans un atelier. Le nombre de 
ces faux ouvriers est considérable; leur influence, terrible. 
Ils arrivent de toutes les conditions et de tous les pays. 
C'est un grand malheur pour les ouvriers honnêtes, de 
les rencontrer dans leurs lieux de réunion, et d'être 
souvent confondus avec eux, ou plutôt jugés d'après 
eux. De ceux-là, je n'ai rien à dire, sinon que, dans 
une ville comme Paris, les vagabonds et les repris de 
justice sont toujours en grand nombre, et toujours mêlés 
aux agitations populaires. Quant aux ouvriers sérieux, 
j'ai dit qu'ils sont tous républicains; mais les uns 
attendent la République du suffrage universel, et asso- 
cient son nom à toutes les idées généreuses, tandis que 
d'autres l'aiment en sectaires, et veulent l'imposer par 
la force, la faire durer par la terreur. Sans aucun doute, 
c'est le petit nombre, le très-petit nombre; néanmoins, 
c^s sectaires exercent l'ascendant qui appartient toujours 
aux hommes résolus, quand ils ont une organisation et 



LA VEILLE DE LA RÉVOLUTION U9 

des chefs. On pourrait dire aussi que presque tous les 
ouvriers sont socialistes, si c'est être socialiste que de 
demander l'instruction gratuite, obligatoire, et (je de- 
mande pardon pour le mot qui n'est ni bien français, 
ni bien clair, au moins pour moi) intégrale; et de vouloir 
que la société facilite plus qu'elle ne le fait le travail indi- 
viduel et le rétribue davantage. Ce socialisme vague, et 
qui ne consiste qu'en aspirations mal définies, n'a rien de 
commun avec celui qui se traduit en exigences positives, 
et qui comporte de petites armées de fanatiques, ayant 
leur, caisse, leurs chefs, leurs mots de ralliement. II y a 
toujours eu, dans les ateliers, des socialistes de cette 
dernière espèce. Ils formaient en 1848 plusieurs écoles; 
ils n'étaient plus guère, en 1870, qu'une association. 
Ceux qui se rappellent la première de ces deux époques, 
doivent reconnaître l'exactitude de cette double appré- 
ciation. Ils savent qu'il y avait en 1848 l'école fourié- 
riste, dont le chef, très-honorable, était M. Considérant; 
l'école saint-simonienne, déjà sur son déclin, et qui 
n'avait guère d'adhérents parmi les ouvriers; l'école de 
Pierre Leroux, très-nombreuse et très-active; celle de 
Proudhon, et tant d'autres. M. Louis Blanc, au début, 
avait été l'idole de toutes les écoles socialistes, et leur 
chef politique. Je ne parle pas des icariens, ni des soli- 
daires-unis; la nomenclature serait très-longue, très-inté- 
ressante; beaucoup des chefs d'école étaient des hommes 
d'un vrai mérite, des écrivains d'un ordre élevé. Ce qui 
est certain, c'est qu'en 1870, malgré la popularité sub- 
sistante de Proudhon, les socialistes, devenus les com- 
munistes^ ne s'occupaient plus de théories philoso- 
phiques, et ne songeaient qu'à lutter, par la voie des 



350 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

associations et des grèves, contre les patrons et le capital. 

Il résulte de ce qui précède qu'on pouvait, au moment 
de la chute de l'Empire, diviser les ou\Tiers en ti'ois 
groupes : ceux qui n'étaient que républicains, les sec- 
taires de la République, et les sectaires du communisme. 
Les premiers faisaient cause commune avec les répu- 
blicains de la bourgeoisie, et reconnaissaient pour che& 
les principaux membres de l'opposition républicaine à 
la Chambre; les sectaires républicains, qui ne rêvaient 
que de recommencer 93, obéissaient à M. Blanqui, à 
H. Delescluze; et les sectaires communistes avaient 
fondé Y Association internationale, dont on a tant exagéré 
depuis les moyens d'action et l'importance. 

Les procès-verbaux des séances de cette association 
pendant le siège et pendant la Commune ont été publiés. 
On acquiert, en les parcourant, la certitude que les 
membres de Y Internationale ont pris part à toutes les 
émeutes pendant le siège, qu'ils ont contribué à l'insur- 
rection du 18 mars et aux principaux actes de la Com- 
mune ; mais on y voit, en même temps, qu'ils n'avaient, 
à Paris, qu'un nombre restreint d'adhérents; que l'ar- 
gent leur manquait, même pour entretenir un journal 
hebdomadaire; qu'ils étaient surtout préoccupés de leur 
faiblesse numérique et de leur détresse pécuniaire, et 
qu'ils s'efforçaient de paraître redoutables, afin de le 
devenir. Les adeptes de cette société n'étaient pas aimés 
'dans les ateliers; ils n'exerçaient pas beaucoup d'in- 
fluence au dehors. Cependant ils se montraient partout 
avec audace et faisaient croire à leur nombre par leur 
activité. Poursuivis depuis longtemps de leurs injures 
et de leurs menaces, nous les avions dédaignés et bra- 



LA VEILLE DE LA RÉVOLUTION 351 

vés, pendant que les journaux du gouvernement, par 
une tactique déloyale, essayaient, malgré Tévidence, de 
nous rendre solidaires de leurs doctrines et de leurs entre- 
prises. 

Je ne saurais dire si les fidèles de M. Blanqui et de 
M. Delescluze étaient plus nombreux que les membres 
de Y Internationale. Aux élections de 1869, ces deux 
partis réunis avaient changé, dans certains arrondisse- 
ments, le caractère de l'élection, sans réussir à faire 
passer un des leurs. Ainsi M. Rocliefort, qui ne fut 
élu qu'après l'option de M. Gambctta, avait passé grâce 
à eux; on ne peut pas affirmer qu'il fût un d'entre eux. 
Ils avaient porté M. Raspail contre M. Garnier-Pagès, 
et M. Vallès contre moi; mais ni M. Raspail ni M. Val- 
lès n'avaient réussi à être nommés. Ils avaient certaine- 
ment donné leurs voix à M. Bancel ; mais ce succès ne pou- 
vait leur être attribift, M. Bancel ayant pour adversaire 
M. Ollivier, ce qui avait obligé toutes les oppositions à se 
réunir sur son nom. Tavais vif, en 1869, deux réunions 
composées d'hommes appartenant à l'une et à l'autre 
de ces deux catégories: les blanquistes et les commu- 
nistes. J'y avais été appelé comme député, sous prétexte 
de réunion électorale; on m'avait même dit pour 
triompher de mes répugnances: « Avez- vous peur? » 
Je n'avais pas peur; mais je me demandais s'il y avait 
utilité à discuter avec des hommes qui ne voulaient 
rien entendre. J'y fus donc deux fois, et la seconde fois 
avec M. Bancel, qui n'en voulut pas démordre, et que 
je ne voulus pas laisser seul. Nous étions accompagnés 
de nos amis, MM. Eugène Pelletan et Jules Ferry. Il ne 
nous fallut pas une demi-heure pour comprendre que 



352 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

toute discussion était impossible, et nous sortîmes au 
milieu des menaces. Dieu sait quels récits on a faits de 
ces deux aventures ! Quels mensonges on a débités dans 
les journaux de la police! Un des plas curieux et des 
plus innocents consistait à dire que nous avions été 
condamnés à mort après notre départ. Je crois qu'on 
nous condamna à ne pas être réélus, ce qui est légère- 
ment différent; et aucun de nous n'avait jamais 
compté sur Tappui des communistes ou des adhérents 
de MM. Blanqui, Delescluze, Félix Pyat, Vermorel, Mil- 
lière, etc. Nous lisions leurs journaux, et nous savions 
que leur principale affaire était de nous injurier et de 
nous calomnier. 

Assurément, la guerre leur avait amené des recrues. 
Ils n'étaient qu'une minorité dans la population des 
faubourgs; mais cette minorité, depuis la déroute de 
Frœschwiller, était toujours dehor^ toujours au premier 
rang. La rue lui était plus favorable que les ateliers, 
pour conquérir ^e rinllifence. Dans les derniers jours 
d'août, toute la ville était debout autour de la Qiambre 
avec ses éléments divers, riches, pauvres, bourgeois, 
ouvriers. 11 y avait infiniment plus de blouses que d'ha- 
bits. Ceux qui se portaient aux premiers rangs, et qui 
faisaient la haie sur notre passage, nous étaient incon- 
nus, à nous, députés de Paris, qui avions assisté depuis 
sept ans à tant de réunions publiques. J'en étais, pour 
ma part, extrêmement frappé. A la sortie, nos amis et nos 
partisans trouvaient moyen de s'approcher de nous et 
nous échangions, avec eux, nos observations. Ils remar- 
quaient, comme nous, que ce n'était pas notre personnel 
électoral qui était là. C'était le public des réunions déma- 



LA VEILLE DE LA RÉVOLUTION 353 

gogiques, qui, à la barrière de Clichy, nous avait con- 
damnés, MM. Pelletan, Bancel, Ferry et moi; qui obéis- 
sait, soit à V Internationale, soit à MM. Blanqui, 
Delescluze, Vermorel, Millière, ou à d'autres démagogues 
alors célèbres, aujourd'hui démodés et oubliés, ennemis 
à la fois de la société et du gouvernement; qui, aux 
dernières élections générales, avait soutenu M. Rochefort 
contre M. Jules Favre, M. Raspail contre M. Garnier- 
Pagès, M. Jules Vallès contre moi. Nous exprimâmes à 
plusieurs reprises le désir que nos amis les plus influents 
fussent là, mêlés au milieu de la foule, et autant que 
possible en uniforme de gardes nationaux, pour empêcher, 
de concert avec nous, l'envahissement de la Chambre et 
même pour nous protéger individuellement, ce qui 
pouvait devenir nécessaire. Très-peu do jours auparavant 
(mais cela paraissait beaucoup de jours dans un temps 
où chaque journée était un siècle), un petit nombre 
d'hommes déterminés s'étaient jetés, en plein jour, au 
milieu des passants et des promeneurs étonnés, sur la 
caserne des pompiers de la Yillette, dans le but de s'em- 
parer des fusils. Il s'en était suivi mort d'hommes. Cette 
entreprise avait indigné et inquiété le parti républicain, 
qui sentait l'importance, pour lui surtout, d'avoir le 
calme dans la rue. Les pompiers étaient très-populaires 
et méritaient de Têtre ; ils appartenaient, par leurs 
familles et leurs habitudes, à la démocratie; mais quand 
c'eût été une autre troupe, nous aurions détesté un acte 
d'agression à la fois criminelle et fatale à notre cause. 
M. Gambetta était monté à la tribune pour le flétrir 
et pour demander une enquête approfondie. Nous pen- 
sions alors, nous sûmes plus tard avec certitude, par sa 

23 



354 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

déclaration même, que M. Blanqui était à la tête de ce 
mouvement. Que ce fût lui ou un autre, nul doute 
qu'il n'y eût dans Paris des sociétés secrètes, évidem- 
ment peu nombreuses, mais qui pouvaient, à un moment 
donné, entraîner la foule par la seule prépondérance de 
ce qui est organisé sur ce qui ne Test pas. 

Dans la nuit du 3 septembre, M. Delescluze et les 
autres organisateurs résolurent de faire une manifes- 
tation sur les boulevards encombrés de monde, dans la 
pensée d'attirer à eux tous ceux qui voulaient renverser 
le gouvernement, et de frapper un grand coup. Ils par- 
tirent de la colonne de la Bastille, sous la conduite de 
Ranvier et de Peyrouton. La foule de bourgeois qui cir- 
culaient sur les deux chaussées les laissa d'abord passer 
en les regardant avec curiosité ; puis, comme ils criaient: 
(( La déchéance ! la déchéance ! » ce mot trouva de Técho. 

• 

On y joignit le cri de : « Vive la République ! )i et le chant 
de la MarseUlaise. Peu à peu, les bourgeois, qui étaient 
descendus pour chercher des amis, demander des nou- 
velles, ou, comme on dit, pour prendre le vent, se joi- 
gnirent à la manifestation; elle devint promptement 
formidable. Arrivée à la hauteur de la rue Montmartre, 
elle vit déboucher des rues environnantes de fortes 
escouades de sergents de ville qui fondirent sur elle en 
mettant Tépée à la main. La foule, qui n'avait pas 
d'armes, se débanda, comme elle fait toujours, sauf à 
reparaître. Cette fois, comme elle n'avait pas derrière 
elle les faubourgs, elle ne reparut pas. Il y eut une 
course à fond de train sur les boulevards; on s'enfuit 
de tous côtés, et la polic3 occupa victorieusement le 
champ (le bataille. 



LA VEILLE DE LA RÉVOLUTION 355 

M. Daru raconte qu'un mobile ayant été blessé dans 
la bagarre, ses camaratles le chargèrent sur leurs épaules 
et le portèrent à Thôtel du gouverneur, qui fut obligé 
de descendre et de les haranguer. Ce récit est inexact: 
on ne porta au Louvre aucun blessé, et si le général 
Trochu harangua des mobiles, ce ne fut pas pour les 
apaiser et se faire leur complaisant, mais pour leur re- 
procher leur absence à pareille heure, et leur ordonner 
sévèrement de retourner au corps. . Il a raconté lui- 
même cet incident, dans son livre intitulé la Politique 
et le Siège de Paris. 

« On vint m'annoncer, dit-il, que 200 mobiles envi- 
ron avaient pénétré dans la cour demandant justice au 
gouverneur. Je fis approcher un petit groupe de ces 
hommes^ qui n apportaient pas le moindre blessé, par 
la raison concluante quMl n'y en avait pas. 

» — Mon général, nous venons vous demander jus- 
lice. On a tué un de nos camarades. 

— Où et quand? Un soldat de la garnison aurait été 
tué, et je ne le saurais pas ! Est-ce que jamais un 
homme est tué sans que la justice intervienne? Si donc 
un de vos camarades a été tué, et je n'en crois pas un 
mot, la justice agira, et vous n'avez pas à entrer dans 
son action. Mais en quittant votre camp sans autorisa- 
tion, en traversant Paris en troupe pour venir ici, vous 
avez commis un grave délit. Il est atténué par votre 
inexpérience de la discipline et de la règle; mais s'il 
devait se renouveler, je vous tiendrais pour indignes de 
la confiance que j'ai mise en vous et de l'honneur 
que je vous ai fait en répondant de vous pour la dé- 
fense de vos foyers. Je vous ordonne de rentrer au camp. » 



356 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

Personne ne dit mot. Le général chargea un lieute- 
nant de mobiles^ qui arrivait en ce moment à l'état- 
major, de les reconduire à leur quartier. Depuis 
ce jour jusqu'à la fin du siège, aucune manifestation 
des mobiles, en troupe, ne s'est produite dans Paris. 

Après la dispersion de la manifestation par la police 
à la hauleur de la rue Montmartre, les boulevards ne se 
vidèrent pas. Us furent animés pendant toute la nuit; 
la foule se porta surtout du côté du ministère de Tin- 
térieur et de la place de la Concorde. 



II 



La séance de nuit. 



Le 3 septembre» les ministres tinrent conseil aux Tui- 
leries» immédiatement après la séance» depuis cinq heures . 
jusqu'à huit » et c'est là qu ils apprirent officiellement 
nos désastres par un télégramme parvenu à l'impéra- 
trice à quatre heures» et qui ne contenait que ces mots : 
(( L'armée est défaite et captive ; moi-même je suis pri- 
sonnier. — Napoléon. 9 Ils ne se dissimulèrent pas 
qu'une révolution était probable; leur erreur fut de ne 
pas voir qu'elle était faite. 

Paris était très-agité aux approches de la nuit; les 
places et les boulevards regorgeaient de monde; le pré- 
fet de police n'eut recours qu'aux agents de son admi- 
nistration pour résister à la manifestation qui se pro- 
duisit. Les ministres n'avaient pas dans Paris plus de 



358 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

4,000 hommes de bonnes troupes. M. de Palikao disait 
40,000 ; il comptait donc les mobiles? M. Jérôme David 
a dit dans Tenquête : 20,000 hommes, et dans de mau- 
vaises conditions ; c'était encore une erreur. Le 12® corps 
était au camps de Châlons; le 13®, celui du général Vi- 
uoy, était parti pour Mézières; le 14®, sous les ordres du 
général Renault, était en formation. M. de Palikao lui- 
môme a dit et répété dans l'enquête qu'il n'avait pas 
4,000 hommes de troupes régulières à ce moment-là. Il 
aurait pu ajouter qu'il était loin de pouvoir répondre de 
leurs dispositions. Quant à la garde nationale, elle était, 
comme toute la population, ulcérée contre l'Empire. 

Aucun membre du conseil ne proposa l'abdication. 
L'impératrice en parla seulement le lendemain, non 
comme d'un projet sérieux et arrêté, mais comme d'une 
idée qui, dans les circonstances où Ton était, se présen- 
tait naturellement à l'esprit. Dans la soirée du 3 septem- 
bre, il ne vint même pas à la pensée des ministres d'es- 
sayer de faire la part du feu, en proposant, le soir même, 
au Corps législatif, la création d'un conseil de gouverne- 
ment. Us ne prirent que deux résolutions : l'une de 
faire une proclamation : éternel et impuissant remède de 
toutes les situations désespérées ; M. Duvcrnois se char- 
gea de la rédiger; l'autre, qui a de quoi surprendre, 
de ne pas provoquer de séance de nuit, « afin de se donner 
le temps de la réflexion . » L'ordre fut donné en même 
temps de diriger sur Paris toutes les troupes formées en 
province et d'organiser une armée de 300,000 hommes 
derrière la Loire. 

M. Schneider, président du Corps législatif, qui 
^assistait à ce conseil, ainsi que les membres du conseil 



LA SÉANCE DE NUIT 359 

privé, consentit à ne pas convoquer la Chambre avant 
l'heure indiquée pour le lendemain. Mais en rentrant à 
la présidence, il trouva le palais rempli de députés qui, 
sachant maintenant toules les nouvelles, ne orovaiont 
pas qu'il fût prudent ni même possible d'attendre jus- 
qu'au jour pour prendre une résolution. Ils savaient 
déjà qu'on avait été obligé de disperser par la force une 
longue colonne d'ouvriers des faubourgs, conduite par 
Ranvier, Peyrouton et d'autres agitateurs, partie de la 
Bastille, et qui avait parcouru les boulevards en criant : 
« La déchéance I la déchéance! » Sur la place de la 
Concorde, sur le pont, aux abords de la Chambre, des 
groupes nombreux, qui guettaient au passage les dé- 
putés connus, demandaient impérieusement une séance 
de nuit. Personne ne comprenait qu'on pût attendre toute 
une nuit et toute une demi-journée dans l'inaction, TEin- 
pcreur étant prisonnier, et l'ennemi à nos portes. Les 
membres de l'opposition, gauche fermée et gauche ou- 
verte, s'étaient réunis à neuf heures dans un bureau de 
la Chambre. M. de Kératry,qui était très-animé pour avoir 
une séance de nuit, se chargea d'aller la demander en 
leur nom. Il trouva chez M. Schneider une quarantaine 
de membres de la majorité, ayant à leur tête M. Dréolle 
et M. de DalmaS; qui étaient venus pour le même objet. 
Il fut convenu qu'on tiendrait séance. Les ministres 
furent prévenus individuellement entre dix et onze 
heures. 

Dans un petit livre injuste et violent contre les 
membres de la gauche, mais utile à consulter, 
M. Dréolle raconte qu'en descendant de chez le prési- 
dent, il se rendit dans la cour qui donne sur le pont de 



360 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

la Concorde, pour juger de l'attitude de la population ; 
la foule était immense, malgré la nuit, et s'augmentait 
de moments en moments. 

(( Je vis alors, dit H. Dréolle, Gambetta monté sur 
une chaise et s*adressant à la foule cramponnée aux 
barreaux, grimpée sur les statues et poussant des vivats 
à radresse du député de la gauche. 

» Au moment où Je m'approchais de lui^ Gambetta 
venait d'être interrompu par le cri de : Vive la 
République! Je l'entendis alors répondre textuellement 
ceci : 

» — Citoyens, le gouvernement dont vous venez de 
prononcer le nom est celui que je saluerais de tous 
mes vœux , mais il faut s'en montrer dignes ! Il ne faut 
pas qu'il soit responsable ni qu'il hérite des malheurs 
qui viennent de fondre sur notre patrie! Comptez sur 
moi, comptez sur nous, et nous vous promettons que 
dans les circonstances graves où nous sommes, personne 
de nous ne faillira à son devoir. 

» Je remarquai l'observation de Gambetta, qui 
répudiait pour la République l'héritage de la situation, 
et qui s'abstenait même de prononcer son nom. 

» Gambetta était descendu de sa chaise. Plusieurs 
gardes et divers députés, que je ne reconnus pas dans 
l'obscurité, le prièrent ^ d'essayer d'écarter la foule. Il 
remonta et dit : 

» — Citoyens, je vous en conjure, maintenant retirez- 
vous! Laissez les députés, les représentants de la nation, 
regagner leur poste. Dégagez cette grille! Respectez 
Tordre; ayez patience! Je vous le répète, nous saurons 
tous faire notre devoir!,.. 



LA SÉANCE DE NUIT 361 

» Je m'approchai alors de lui pour lui apprendre 
qu'on préparait une convocation immédiate de la Cham- 
bre : je pensais qu'il ferait bien de l'annoncer à la 
foule^ que cette nouvelle calmerait certainement. 

» Gambetta en lit part aussitôt à ses auditeurs, et 
des cris de : Vive Gambetta! vive le Corps législatif! 
retentirent alors avec frénésie. 

» Les curieux grimpés sur les statues et ceux accro- 
chés aux grilles descendirent. Le jeune député de la 
gauche, qui voulait'^voir l'effet produit par son invita- 
tion, était demeuré là et m'avait pris le bras. Plusieurs 
individus nous interpellèrent. Pendant que quelques- 
uns parlaient à Gambetta, il y en eut un qui passa sa 
main à travers la grille, m'attira à lui et d'une voix 
émue, fatiguée, me dit : 

» — Citoyen, je vous en conjure, faites que je puisse 
parler à Gambetta. 

r> Puis, me parlant à Toreille, à voix basse : 

» — J'arrive de la rue de la Sourdière ; nous som- 
mes dix mille là-bas qui allons venir ici; nous croyions 
trouver la gauche réunie. Prévenez la gauche ; il faut à 
tout prix empêcher qu'on se porte ici. » 

M. DréoUe ajoute en note que la rue de la Sourdière 
était un des lieux de réunion de la gauche parlemen- 
taire et de ses adhérents. Il se trompe; depuis la mort 
de M. Marie, la rue de la Sourdière était l'unique lieu 
de réunion de la gauche parlementaire; elle n'y reçut 
jamais « ses adhérents », si ce n'est à l'époque du plé- 
biscite, où elle eut le tort de donner asile pendant trois 
semaines au comité anti-plébiscitaire. La foule, qui 
venait au Corps législatif, était d'abord allée là, parce 



362 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

qu'elle croyait nous y trouver, comme elle allait quel- 
quefois au domicile de chacun de nous; et l'interlocu- 
teur de M. Dréolle était évidemment un de ces dévoués, 
de ces modérés, qui se mêlaient auiL manifestations 
pour empêcher le désordre et s'opposer à Tenvahisse- 
ment de l'Assemblée, que nous redoutions. M. Gam- 
betta s'y opposa ce soir-là, et le lendemain dans la 
journée, de toutes ses forces. M. Ferry avait fait de 
même, avec un grand courage, dans la journée du 
fl août. Notre iM)litique était de faire voter par le Corps 
législatif la déchéance de l'Empereur, et la création 
d'un gouvernement. Nous ne voulions pas que la Répu- 
blique héritât des malheurs du pays : c'est précisément 
ce que M. Gambetta dit ce soir-là à la foule, en pré- 
sence de M. Dréolle. Nous comptions fermement qu'une 
Constituante serait convoquée aprt^s la paix, et qu'alors 
la République serait proclamée. Nous n'avions pas 
d'autre but; nous n'avions aucun secret. M. Dréolle dit 
dans son livre qu'on parlait de mettre M. Picard et 
M. Gambetta dans le conseil du gouvernement. C'est 
très-possible et très-explicable; mais la gauche n'en 
avait pas délibéré, elle n'y avait pas songé. Elle avait 
préparé la proposition de M. Jules Favre dans un bureau 
de la Chambre; voilà tout ce qu'elle avait fait dans la 
journée du 3 septembre. 

H. Dréolle, apprenant que les ministres étaient chez 
le président, y retourna pour supplier M. de Palikao de 
consentir immédiatement dans la séance de nuit à 
l'élection d'un conseil de gouvernement par le Corps 
législatif. Il avait pleinement raison. Il voulait que ce 
conseil de gouvernement tînt la place de la régente et 



LA SÉANCE DE NUIT 363 

i*effaçât momentanément pour garder le dépôt du pou- 
voir et le rendre intact à l'Empereur après la paix. 
Cette pensée était naturelle dans un homme dévoué à 
l'Empire. Elle était déjà irréalisable. Il n'y avait, à cette 
heure, de sage et de possible, que d'accepter notre pro- 
position, de l'accepter dans la nuit. On aurait nommé 
un conseil de gouvernement, on ne nous y aurait pas 
mis, et nous l'aurions appuyé jusqu'à la convocation de 
la Constituante. M. de Palikao, qui ne voyait pas claire- 
ment le péril où se trouvait le Corps législatif, repoussa 
en ce moment la proposition de M. Dréolle, à laquelle 
il devait tenter de se rattacher douze heures plus tard, 
à la séance de jour. Il déclara fort témérairement à 
M. Dréolle que, si la force était nécessaire pour déga- 
ger le Corps législatif, il avait 40,000 hommes à ses 
ordres. 11 ajouta qu'il regrettait la séance de nuit, qu'il 
ne pouvait faire ni proposition, ni concession, sans en 
avoir conféré avec l'impératrice, et qu'il allait deman- 
der à la Chambre de se séparer immédiatement pour 
revenir dans la journée. 

Le président monta au fauteuil à une heure du matin. 
M. de Palikao déclara en peu de mots que l'armée 
avait capitulé et que l'Empereur était prisonnier, et 
il demanda à la Chambre de s'ajourner immédiatement 
à une heure de l'après-midi. H. Jules Favre demanda 
aussitôt la parole. 

« Si la Chambre est d'avis, dit-il, que dans la situa- 
tion douloureuse et grave où nous nous trouvons, il 
est sage de remettre la délibération à midi, je n'ai 
aucun motif de m'y opposer; mais, comme nous avons 



364 SOUVExMRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

à provoquer de sa part une résolution très-importaiiie, 
je dépose notre proposition sur son bureau, sans y 
joindre, pour le moment» aucune observation. 

)> Nous demandons à la Chambre de vouloir bien 
prendre en considération la motion suivante : 

s> Article premier. — Louis-Napoléon Bonaparte et sa 
dynastie sont déclarés déchus des pouvoirs que leur a 
conférés la Constitution. 

» Art. 3. — II sera nommé par le Corps législatif une 
commission composée de... (vous fixerez, Messieurs, le 
nombre des membres que vous jugerez convenable 
dans votre majorité)... qui sera investie de tous les 
pouvoirs du gouvernement, et qui aura pour mission 
expresse de résister à outrance à Tinvasion et de chasser 
Tennemi du territoire. 

» Art. 3. — M. le général Trochu est maintenu dans 
les fonctions de gouverneur général de la ville de 
Paris. » 

Le compte rendu officiel fait suivre la lecture de 
M. Jules Favre de ces seuls mots : « Mouvements divers, » 
ce qui indique qu'elle fut écoutée en silence, et sans 
protestations; le rapport de M. le comte Daru dit : 
« Dans le plus profond silence. » Un seul députa, 
M. Pinard (du Nord) s'écria : « Nous pouvons prendre 
des mesures provisoires; nous ne pouvons décréter la 
déchéance. » Ainsi jusqu'à la dernière limite, et dans 
le péril le plus imminent de la patrie, on invoquait la 
Constitution de 1852, dont nous connaissons l'origine. 
La séance fut levée sur-le-champ. Elle avait duré 
vingt minutes. 



LA SÉANCE DE NUIT 365 

En passant entre les rangs pressés de la foule qui 
encombrait les couloirs du palais et les rues environ- 
nantes, les députés eurent à subir d'amers reproches. 
« Pourquoi n'avoir pas nommé sur l'heure un gouver- 
nement ? Qui pouvait prévoir ce qui se passerait pen- 
dant ces douze heures d'anarchie, soit sur le théâtre de 
la guerre, soit à Paris?» Je suis persuadé que la foule 
avait raison. Les députés, comme le cabinet, croyaient 
avoir besoin de réfléchir, de s'entendre : non pas la 
gauche; mais que pouvait-elle? En exigeant un vote 
immédiat, elle n'avait pas la moindre chance de réus- 
sir. Jamais, dans les occasions semblables, ni les majo- 
rités ni les gouvernements n'ont su céder à propos. Il 
arriva ce qui arrive toujours dans les atermoiements. 
Pendant qu'on discutait, qu'on parlementait, le peuple 
agit. 

Comme M. Thiers sortait de la séance de nuit en voi- 
ture, des sergents de ville qui gardaient la tête du pont 
de la Concorde lui signalèrent des groupes formés sur la 
place. Néanmoins, il se hasarda à la traverser ; il appela 
M. Jules Favre, qui passait à pied sur le pont, et le 
prit à côté de lui. Les groupes suivirent la voiture 
en poussant des cris dès qu'elle déboucha sur la place, 
et l'atteignirent près du garde-meuble. Ils se jetèrent 
aux guides, ramenèrent la voiture en arrière. On criait : 
« Arrêtez ! arrêtez ! tuez le cheval ! » En même temps, 
s'étant approchés de la portière, les émeutiers, car ils ne 
méritent que ce nom, reconnurent H. Thiers et H. Jules 
Favre; alors ils changèrent de ton. « Sauvez-nous! sau- 
vez-nous ! La déchéance ! » M. Thiers leur dit que la dé- 
chéance était proche et que s'ils voulaient l'obtenir, il ne 



366 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

fallait pas qu'ils se rendissent effrayants. Ceux qui enten- 
daient approuvèrent et continrent les autres. La voiture 
put enfin s'échapper. Elle fut poursuivie, mais elle gagna 
de vitesse ceux qui couraient après elle. « M. Jules Fa- 
vre, dit M. Thicrs, ne songeait pas plus que moi à 
mettre la main à une révolution. » 



III 



La matinée du 4 Septembre. 



Les députés qui ne revinrent pas au palais de très- 
bonne heure, le 4 septembre, eurent grand'peine à se 
frayer un passage. La foule avait été en grossissant de- 
puis plusieurs jours. Ce jour-là elle était innombrable. 
Toute la ville était debout. Les adhérents de Blanqui et 
de Delescluze s'étaient postés au plus près du Corp^ lé- 
gislatif. Les membres de la gauche, très-populaires en 
ce moment dans Paris, étaient, au contraire, aux yeux 
des terroristes, suspects de modéranlisme . On leur 
adressa plus d*un reproche pendant qu'ils fendaient la 
presse pour se rendre à l'Assemblée. 

Notre conduite pendant le mois d*août, qui avait 
éjé très-appréciée et très-applaudie par la majorité du 
parti républicain, à cause de sa modération même, et 



368 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

du désintéressement dont elle était la preuve éclatante, 
semblait à ces violents, à ces excessifs, une sorte de 
trahison et de complicité avec la droite. Ces partis vio- 
lents n'étaient pas seuls à nous reprocher de vouloir 
faire nommer un conseil de gouvernement par la ma- 
jorité du Corps législatif. Des républicains modérés, ceux- 
ci en très-petit nombre, des orléanistes mêmes, nous en 
blâmaient sévèrement, n*écoutant que leur légitime in- 
dignation contre Bonaparte et leur défiance contre le 
Corps législatif. Pour notre part, nous étions résolus à 
persévérer dans la voie où nous étions entrés, parce que 
nous voulions ajourner les questions politiques jusqu'à 
la paix; parce que le gouvernement impérial n'existant 
plus, nous savions que des élections régulières faites 
sous le coup des derniers événements nous donneraient 
infailliblement la République; parce que si l'Assemblée 
était renversée, nous redoutions l'arrivée au pouvoir, ou 
des communistes, ou du parti Blanqui; parce qu'enQn 
cette foule sur laquelle nous n'exercions pas d'influence 
pouvait se livrer à de tels actes qu'il en résulterait la 
guerre civile, et dans les circonstances où nous nous 
trouvions, la ruine du pays. 

Nous avions cessé depuis assez longtemps de nous réunir 
dans notre local de la rue de la Sourdière, jugeant plus 
utile d'être à la Chambre et de nous voir dans un 
bureau. Nous nous y trouvâmes réunis de très-bonne 
heure le 4 septembre, agités par mille préoccupations 
diverses. Nous étions résolus, d'une part, à empêcher la 
guerre civile et l'envahissement de la Chambre ; de 
Fautre, à obtenir de nos collègues un vote favorable sur 
la proposition de M. Jules Favre. Du reste, le bureau 



LA MATINÉE DU QUATRE SEPTEMBRE 369 

OÙ nous nous tenions n'était pas fermé : il y venait des 
membres du centre gauche, des membres mêmes de la 
majorité, qui étaient accueillis avec empressement, parce 
que nous avions besoin d'eux comme ils avaient besoin 
de nous. 

Dans l'état d'exaltation où était la population, l'en* 
vahissement de l'Assemblée pouvait avoir lieu d'un mo- 
ment à l'autre. En vain avions*nous prié ceux de nos 
amis qui étaient au dehors de retenir la foule, si elle 
pensait à une irruption : un petit nombre d'hommes, 
préchant la paix, ne peut rien sur une multitude irritée. 
Dans ces grands moments et dans ces redoutables agglo- 
mérations, c'est la haine qui est populaire. Le gou- 
vernement ne se défendrait pas : il était mort. Quatre 
mille soldats qu'il avait dans Paris n'auraient pas tenu 
cinq minutes contre le peuple; mais un coup de feu 
tiré, qui pouvait en prévoir les suites? Il suffisait d'un 
ordre mal compris, d'un mouvement de colère, pour 
occasionner un massacre. Or, ce qu'il fallait éviter avant 
tout, c'était la guerre civile, la lutte des Français entre 
eux, pendant l'envahissement du sol. C'était l'opinion 
de la gauche, qui voyait d'ailleurs que le trône était à 
terre; et c'était aussi l'opinion de la majorité, qui com- 
pr(»nait que le trône ne pouvait plus être défendu, et 
qui avait cessé de souhaiter quil pût Têtre. 

Ce fut sans doute cette pensée, qu'il n'y avait plus 
d'Empire et que le suprême devoir était d'éviter une 
collision, qui porta des députés de la majorité à de- 
mander l'éloignement des troupes. Le général Caussade, 
qui avait la garde de l'Assemblée, sollicité par des 
membres du centre, remplaça les soldats par la garde 

Î4 



370 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

nationale. Quelques-uns répètent à présent : a C'est ce 
qui a tout perdu! • S'ils parlent sérieusement, il faut 
qu'ils n'aient jamais vu une révolution. Quand la foule 
se compte par centaines de mille, c'est à peine si on 
peut lui résister avec du canon. Les douze cents hom- 
mes du général Caussade, ou auraient été massacrés, ou 
auraient levé la crosse en l'air, comme fit une compa- 
gnie oubliée dans la cour d'honneur jusqu'au dernier 
moment. 

Nous savons par les déclarations des ministres qu'offi- 
ciers et soldats étaient hésitants dès le matin. Ils avaient 
appris que la République avait été proclamée à Lyon et 
à Marseille, que Tarmée avait fraternisé avec le peuple. 
Les soldats en auraient fait autant à Paris, rien n'est 
plus certain. Le général Squmain, ayant envoyé à la 
caserne Napoléon, dans la matinée du dimanche, pour 
savoir comment les choses allaient, le général (M. de 
Maupion) répondit : « Toute ma caserne est fort agitée; 
il y a tout autour des gens qui crient : «Vive la Répu- 
blique! et les soldats répondent par les fenêtres par les 
mêmes cris. 9 A deux heures et demie, un régiment 
qu'on avait envoyé sur la place de l'Hôtel de Ville se 
débanda et mit la crosse en l'air. On ne le revit plus. 
Le général de Maupion fit prévenir la place que les 
officiers gardaient les postes « parce que tous les hom- 
mes se sauvaient. » Quand le général Lebreton, ques- 
teur du Corps législatif, se rendit chez le gouverneur 
pour le supplier d'intervenir, il vit, sur la place de la 
Concorde, un régiment mettre la crosse en Tair. Les 
gardiens du Corps législatif déclarent, dans leurs dé- 
positions, qu'ils savaient depuis plusieurs jours « qu'on 



LÀ MATINÉE DU QUATRE SEPTEMBRE 371 

ne pouvait pas compter sur les soldats ». Il n*y avait 
plus que la garde nationale qui pût être une protec- 
tion pour TÂssemblée. 

Malheureusement, la majorité de la garde nationale 
était irritée contre les députés qu'elle accusait, non sans 
raison, de solidarité dans les fautes du gouvernement 
déchu. Un ministre de l'Empire a dit dans l'enquête : 
« Je vis parmi les gardes nationaux M. Laurier, le frère 
de M. Picard, le frère de M. Ferry : nous étions bien 
gardés I » Il semble qu'on doive entendre que MM. Lau- 
rier, Picard et Ferry étaient là pour pousser à l'insur- 
rection, ce qui est contre le bon sens et la vérité, et 
qu'on avait choisi leur bataillon de préférence. Qui donc 
'avait choisi? Le commandant de la garde nationale, 
sans nul doute, c'est-à-dire le général de la Motte- 
rouge. Tous ces menus détails, que la haine a grossis 
comme des montagnes, ne sont rien et ne prouvent 
rien. La gauche n'avait ni donné ni connu aucun mot 
d'ordre ; elle n'avait aucun rapport avec les chefe de 
bandes qui pouvaient se trouver mêlés à la foule; ces 
chefs avaient pour le moins autant de haine et de co- 
lore contre les membres de l'opposition que contre la 
majorité; si la gauche avait des amis dans la foule, si 
elle en avait dans la garde nationale, ces amis pensaient 
comme elle que, dans l'état des choses, le désordre pou- 
vait nuire à la cause républicaine et ne pouvait pas lui 
servir; elle ne disposait ni par elle, ni par ses amis, de 
la troupe, qui était sous le commandement du ministre 
de la guerre et du général Soumain, et de la garde na- 
tionale, qui obéissait au général de la Motterouge. Loin 
de déshrer l'envahissement de la Chambre, elle le redou- 



372 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

tait; et elle en fournit, dans cette journée même, une 
preuve éclatante^ puisque personne ne lutta avec plus de 
courage que M. Gambetta, H. Crémieux, M. Pelletan, 
M. Picard, pour obtenir de la foule qu'elle laissât aux 
députés le temps et la liberté de délibérer. 

Dans le bureau de la Chambre où nous étions assem- 
blés, la conversation ne roula que sur la proposition de 
déchéance, déposée en notre nom par M. Jules Favre 
pendant la séance de nuit. Quelques membres de la 
réunion se plaignirent avec une certaine amertume 
qu'on eût, dans cette môme séance, consenti à Tajour- 
nement, disant que nous l'aurions emporté si on 
avait insisté pour un vote immédiat. Nous mettions 
beaucoup d'importance à ce que la déchéance fût pix>- 
noncée. Ce n'était pas pour des raisons de parti, car 
le gouvernement impérial nous paraissait perdu, et 
il Tétait en effet dans l'esprit de tous ; que pouvait 
ajouter, à cette déchéance réelle et profonde, irrémé- 
diable, et à CCS trois semaines pendant lesquelles le 
pouvoir impérial agonisant avait donné le spectacle d'un 
souverain promenant son impuissance et sa nullité au 
milieu des plus grands et des plus sinistres événements, 
^ue pouvait y ajouter un vote arraché à une Assemblée 
qui s'était associée à toutes ses fautes, et qui, plus d'une 
fois, notamment dans les derniers temps, l'avait fait les 
yeux ouverts? Nous no voulions ni faire proclamer la 
République par une telle Assemblée, ni compromettre 
dans les événements qui allaient suivre le nom et l'a- 
venir d'une cause qui nous est chère. Mais le mot de 
déchéance nous paraissait nécessaire pour apaiser la co- 
lère publique, si elle pouvait être apaisée, pour éviter 



LA MATINÉE DU QUATRE SEPTEMBRE 373 

par conséquent une révolution, dans laquelle la société, 
dont nous avions grand souci, pouvait être compromise 
en même temps que le gouvernement, qui nous inspi- 
rait moins de tendresse, et parce qu'enfin on ne pouvait 
plus espérer qu'aucune autorité fût obéie si le peuple 
était fondé à croire qu'elle était la couverture du pou-^ 
voir impérial et qu'elle en faisait Yintérim. 

Pendant que nous délibérions, les autres groupes son- 
geaient aussi aux moyens de remplacer le gouvernement 
impérial, sur lequel tout le monde comprenait qu'on ne 
pouvait plus s'appuyer. M. Buffet , M. Daru, M. Kolb- 
Bemard, quelques autres membres de la majorité s'é- 
taient rendus le matin chez l'impératrice pour obtenir 
son assentiment à la formation d'une commission exe- 
cutive élue par la Chambre. L'impératrice elle-même ne 
résistait plus. Les ministres avaient d'abord songé à sé- 
parer le gouvernement en deux : une partie serait res- 
tée à Paris, l'autre aurait accompagné la régente à Or- 
léans ou à Tours. Cette résolution , qui pouvait donner 
naissance à la guerre civile, ayant été sagement écartée, 
le cabinet se résolut à accepter la proposition que nous 
avions faite le 9 août, c'est-à-dire l'élection d'un conseil 
de gouvernement par le Corps législatif; mais il voulut 
que l'Empire se retirât derrière cette commission sans 
abdiquer définitivement, et quoique une pareille idée fût 
tout à fait irréalisable, on ne peut s'étonner , dans sa 
situation, qu'il ait tenté de la faire prévaloir. La propo- 
sition devait donc être faite au nom de la régente et si- 
gnée par elle; et elle devait stipuler que les ministres, 
nommés et dirigés par la commission du Corps légis- 
latif, auraient à leur tête c un lieutenant général de la 



374 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

régence *, qui serait le comte de Palikao. Tel était le 
projet arrêté, dans sa dernière délibération, par ce qui 
avait été le gouvernement impérial. 

Quelques moments avant d'entrer en séance, les mi- 
nistres comprirent eux-mômes qu'on ne pouvait plus 
parler de la régence ni de rimpératrice, que ces mots 
seraient très-mal accueillis, non-seulement au dehors, 
mais dans la Chambre. 

«Beaucoup de députés leur déclarèrent, dit H.DréoIle, 
que si ces mots étaient maintenus, ils voteraient la mo- 
tion Thiers (la motion Thiers était la proposition de la 
gauche, adoucie dans la forme) et non la motion mi- 
nistérielle. 

» Chaque membre du cabinet se vit pressé de sollici- 
tations et invité à céder. 

» M. Brame fut le premier qui passa du cdté des ad- 
versaires du mot régence. M. Busson-Billault.vint après . 
lui. M. le baron Jérôme David reconnut à son tour qu'en 
présence d'aussi nombreuses réclamations, on pouvait 
céder sans inconvénients. » 

On peut dire que les ministres supprimèrent la ré- 
gence de leurs propres mains. M. Clément Duvemois cou- 
rut aux Tuileries^pour avoir le consentement de l'impé- 
ratrice, qui le donna. 

Malgré ce retranchement, la proposition, divulguée 
avant la séance, ne trouvait pas faveur dans cette ma- 
jorité naguère si dévouée. On se disait avec raison que 
c'était une précaution vaine d'efTacer le nom de la ré- 
gente, quand on confiait lu haute main dans le pouvoir 



LA MATINÉE DU QUATRE SEPTEMBRE 37S 

exécutif au dernier ministre de la monarchie. D'un autre 
côté, on rougissait de voter notre proposition. Prononcer 
la déchéance de TEmpire, n'était-ce pas, pour cette 
Assemblée, prononcer la sienne? Un grand nombre de 
députés songèrent à un moyen terme, qui consistait à 
s'approprier notre rédaction, en supprimant ou en rem- 
plaçant ce seul mot, qu'ils ne pouvaient, croyaient-ils,, 
subir sans déshonneur. 

Ils s'adressèrent à M. Thiers, à qui tous les partis- 
avaient recours. M. Thiers voyait de trop haut pour no 
pas être persuadé que les propositions nettes sont les 
meilleures, et que nous étions seuls dans la vérité ; mais 
il sentait le prix du temps, et la nécessité de faire dis- 
paraître au plus tôt ce fantôme de gouvernement impé- 
rial qui paralysait l'action du pouvoir. Il vint nous trou- 
ver dans le bureau où nous étions réunis, et nous donna 
ses raisons, auxquelles nous opposâmes respectueusement 
les nôtres. On parla de dire : « Vu la vacance du trône, 
la Chambre nomme une commission de gouvernement... » 
Il fut à peu près convenu que nous nous rallierions à 
cette formule. Elle fut changée quelques instants après 
par M. Thiers qui, sur les instances des députés de la 
majorité, et pour avoir un plus grand nombre de signa- 
tures, supprima les mots : a La vacance du pouvoir » 
et les remplaça par ceux-ci qui ne disaient rien : « Vu 
les circonstances. » Même parmi nous, beaucoup de 
bons esprits pensaient que la Chambre pouvant être en- 
vahie d'un instant à l'autre^ il fallait se résigner à cette 
rédaction effacée, et la voter le plus vite possible. 

Quelques instants avant d'ouvrir la séance, M. Schnei- 



376 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

dcr nous fit demaDder, H. Jules Favre, M. Picard et moi, 
par notre collègue H. Magnin, qui était membre du 
bureau de la Chambre. Dans une très-courte conversa- 
tion, il nous pria de ne pas maintenir le mot de dé- 
chéance. Mais nous tenions à le conserver, dans un 
intérêt très-politique , sauf à ne pas insister et à voter 
subsidiairement la proposition de H. ThierS; car la né- 
cessité de se hâter devenait de plus en plus évidente, 
et tous ces pourparlers ne nous avaient fait perdre que 
trop de temps. 

11 était une heure et quart quand la séance fut ou 
verte. M. de Palikao proposa son projet de loi, dont 
voici le texte : 

« Art. !•'. — Un ôonseil de gouvernement et de dé- 
fense nationale est institué. Ce conseil est composé de 
cinq membres. Chaque membre de ce conseil est nommé 
à la majorité absolue par le Corps législatif. 

ï> Art. 2. — Les ministres sont nommés sous le contre- 
seing des membres de ce conseil. 

» Art. 3. — Le général comte de Palikao est nommé 
lieutenant général de ce conseil. > 

Sur le moment, on ne vit que le troisième article, et 
le fait est qu'il effaçait les deux autres. Il était à lui seul 
toute la loi. Il y eut sur un grand nombre de bancs un 
mouvement très-prononcé de colère. Le compte rendu 
officiel n*en donne aucune idée ; et, en général, ce 
compte rendu est incompréhensible quand il décrit un 
moment de grande émotion. Il n'a que deux ou trois 
mots : mouvement^ interruption^ agitation prolongée^ pour 
indiquer la place de scènes tumultueuses qui ont souvent 



LA MATINÉE DU QUATRE SEPTEMBRE 377 

plus d'importance que les discours. Dans cette occasion, 
il ne donne pas même une de ces indications banales. 
H. Jules Favre, en quelques mots très-courts, demanda 
la priorité pour notre projet et H. Thiers déposa le sien, 
en le faisant précéder de ces paroles : « Mes préférences 
personnelles étaient pour le projet présenté par mes ho- 
norables collègues de la gauche, parce que, à mon avis, 
il posait nettement la question, dans un moment où le 
pays a besoin d'une très-grande clarté. Mais comme je 
mets au-dessus de mes opinions personnelles le grand 
intérêt de l'union, j'ai fait abstraction de mes préféren- 
ces, et j'ai formulé un projet qu'ont signé avec moi 
quarante-six ou quarante-sept députés pris dans toutes 
les parties de la Chambre. » 

Ce projet était conçu en ces termes : 

(( Vu les circonstances, la Chambre nomme une com- 
mission de gouvernement et de défense nationale. 

» Une Constituante sera convoquée dès que les cir- 
constances le permettront. 9 

Deux détails sont à relever dans la séance. Au mo- 
ment où M. de Palikao lisait le second article de son 
projet : « Les ministres sont nommés sous le contre- 
seing des membres du conseil », M. Jules Favre l'in- 
terrompit en disant : « Par qui nommés? » Le ministre 
répondit : « Par les membres du conseil. » Autre inci- 
dent : après la lecture du projet de M. Thiers qui an- 
nonçait la convocation prochaine d'une Constituante, le 
comte de Palikao se leva et fit à haute voix cette dé- 
claration : « Le gouvernement admet parfaitement que 
le pays sera consulté lorsque nous serons sortis des 



378 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

embarras pour lesquels nous devons réunir tous nos 
efforts. D 

La Chambre prononça l'urgence sur les trois proposi- 
tions et se retira immédiatement dans ses bureaux, pour 
nommer à la hâte une commission, qui devait se réunir 
sur rheure et faire son rapport sans désemparer. On 
pouvait croire qu*à trois heures la proposition de H. Tbiers 
serait votée par la Chambre et que la commission de 
gouvernement, dont on prononçait déjà les noms, pren- 
drait aussitôt en mains les affaires du pays. Â ce mo- 
ment de la journée du 4 Septembre (2 heures de Taprès- ^ 
midi), la déchéance était un fait consommé, et l'union 
était complète entre les partis. M. le comte Daru ex- 
prime parfaitement cette situation dans son rapport. 
« M. Thiers conseillait, dit-il, de former au sein du Par- 
lement une commission élue, qui serait revêtue des at- 
tributions du pouvoir exécutif. Se serrer autour des repré- 
sentants de la nation pour défendre la France envahie, 
s'élever au-dessus de la défaite par un noble et patrio- 
tique oubli des dissensions, des haines départi, tel était 
le devoir imposé par la gravité des événements. Sur ce 
point, tout le monde était à peu près d'accord dans la 
nuit du 3 au 4 septembre. » Le rapporteur pouvait dire 
que tout le monde, sans exception, était d'accord. 
Hais il restait dans certains esprits un scrupule assez 
déplacé pour un moment pareil, et que M. Daru expose 
en ces termes : c II s'agissait seulement, dit-il, de sa- 
voir si le Corps législatif s'emparerait du pouvoir par une 
sorte de coup d*Ëtat parlementaire ; ou si, au contraire, 
il chercherait à s'entendre avec le gouvernement, pour 
que la transmission du pouvoir, des mains de Timpéra- 



LA MATINÉE DU QUATRE SEPTEMBRE 379 

trice régente dans les mains de TAssemblée, se fît régu- 
lièrement. » 

Cette idée de transmission régulière ne pouvait venir 
qu'à ceux qui croyaient à la légitimité du gouverne- 
ment impérial; elle ne pouvait préoccuper que quelques 
députés encore embarrassés de leur dévouement de la 
veille. Le reste de TAssemblée, et au dehors la popu- 
lation tout entière y ne songeaient plus au gouverne- 
ment impérial dont la ruine était consommée. On se 
demandait seulement avec une anxiété véritable si 
quelqu'un aurait assez de dévouement et de courage 
pour prendre en main Tautorité, et assez de fermeté 
pour se faire obéir. 

On dit à présent que les envahisseurs de la Chambre 
ont renversé le gouvernement impérial dans un moment 
où il était nécessaire à la France, où ses adversaires 
mômes devaient l'accepter ou le subir par patriotisme. 
L'impératrice voyait plus juste quand elle écrivait, quinze 
jours avant la révolution, que si l'Empereur tentait de 
revenir, il n'entrerait pas vivant aux Tuileries. Les en- 
vahisseurs de la Chambre, — que du reste, je n'ai pas 
à défendre, — n'ont pas renversé le gouvernement im- 
périal, qui n'existait plus quand la Chambre a été en- 
vahie, dont personne ne voulait plus, dont le nom ne 
pouvait plus être prononcé, même par ses ministres. Si 
la Chambre, par impossible, l'avait conservé ou plutôt 
restauré, elle n'aurait fait qu'ajouter à nos autres mal- 
heurs, le malheur de la guerre civile. Après avoir été la 
force, — la force brutalement opposée au droit, — l'Empire 
n'était plus, le lendemain de Sedan, qu'un obstacle au 
rétablissement de Tordre. Son seul nom, que le premier 



380 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

ministre n*osait plus prononcer devant ce Corps législatif 
où tout l'impérialisme de la France s'était réfugié, au- 
rait ôté toute autorité au commandement. On ne pouvait 
relever l'autorité en France, à cette heure suprême, qix'k 
la condition d'effacer les derniers vestiges de ce gou- 
vernement néfaste, qui était né du parjure et de la vio- 
lation des lois et qui s'effondrait dans une invasion. 
Telle est l'absolue, l'inexorable vérité, que tous ceux qui 
voyaient les événements, à quelque parti qu'ils appar- 
tiennent, retrouvent dans leurs souvenirs, et contre la- 
quelle aucun mensonge ne saurait prévaloir. Que la pré- 
tendue nécessité du gouvernement impérial après Sedan 
s'en aille avec le prétendu dévouement de l'Empereur, 
qui s'est sacrifié, dit-on, pour sauver l'armée! Nous 
sommes trop près de l'histoire pour qu'il y ait place 
à la fable. 



IV 



L'envahissement. 



ff Vers di\ heures et demie , dans la matinée du 4 sep- 
tembre, dit le général Soumain, commandant de la place 
de Paris, je vis défiler sur la place Vendôme Tavant- 
garde de Témeute, les voyous, les blouses blanches^ 
criant : Déchéance! déchéance! Ces bandes, que Ton 
remarque souvent à la tête et en queue des régiments 
lorsqu'ils vont en manœuvre, m'inquiétaient peu. Vers 
midi et demie, je vis des messieurs en redingote, coif- 
fés de képis, suivis de gardes nationaux en uniforme, 
d*abord sans armes, puis armés, marchant en bon ordre, 
précédés par leurs officiers; je crus alors à une mani- 
festation. Derrière eux, arrivèrent en armes des batail- 
lons qui ne proféraient pas un cri et qui s'acheminaient 
en bon ordre vers la place de la Concorde et vers Té- 



382 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMRRE 

tat-major de la place. Je commençai à croire à une ré- 
volution. » 

Des témoins entendus dans l'enquête parlementaire 
affirment que les képis, portés par des individus en bour- 
geois, — képis neufs pour la plupart et paraissant ache- 
tés pour la circonstance,— étaient un signe de comman- 
dement; qu'on voyait, dans la foule, les porteurs de 
képis s'agiter, donneY des ordres; ils citent les noms de 
plusieurs personnes, connues à des titres divers, qui ont 
été aperçues au milieu delà foule et jusque dans la salle 
des séances, après l'envahissement. C'est une opinion 
très-répandue qu'il s'y trouvait même des membres im- 
portants de la majorité actuelle. 

Je ne vois pas ce qu'on en peut conclure. Tout le 
monde sait que les foules révolutionnaires sont compo- 
sées d'un très-petit nombre de meneurs, ayant un but 
déterminé; d'un nombre plus grand de mécontents, qui 
ne sont dans le secret de rien et se laissent aller à l'im- 
pulsion du moment; et enfui d'une infinité de curieux, 
sans lesquels il n*y aurait probablement ni révolutions 
ni émeutes. Il faut bien qu'on se rappelle que toute la 
population de Paris était sur pied au 4 septembre ; qu'elle 
^tait tout entière décidée à ne pas supporter l'Empire un 
moment de plus ; que la bourgeoisie était animée, à cet 
égard, des mêmes sentiments que le peuple; qu'il n*y 
avait pas un conservateur qui ne crût le pays définiti- 
vement perdu si on le laissait plus longtemps aux mains 
des insensés et des incapables qui avaient causé notre 
ruine; que cette unanimité fut le caractère de la révo- 
lution du 4 septembre ; qu'elle aurait rendu toute ré- 
sistance impossible si quelqu'un avait songé à résister ; 



L'ENVAHISSEMENT • 883 

qu'elle nous préserva des désordres et des violences in- 
séparables jusque-là de toute grande commotion poli- 
tique. La place de la Concorde fut remplie tout le jour 
de citoyens ordinairement paisibles, qui, dans d'autres 
circonstances, s'abstenaient avec soin de se mêler aux 
émotions populaires, qui, cette fois, à bout de patience 
et de résignation, voulaient assister à la chute de cette 
dynastie dont la destinée fatale est de commencer par 
des coups d'État, de régner par la violence et de finir 
par rinvasion. 

Qu'il y eût des meneurs répandus dans cette foule, 
que personne, si ce n'est le terrible écho de la bataille 
de Sedan, n'avait rassemblée, il est absolument impos- 
sible d'en douter. Comment expliquer sans cela la pré- 
sence de bataillons de gardes nationaux en armes? com- 
ment supposer que les orateurs de clubs, qui faisaient 
de l'agitation depuis un an, ne fussent pas là? Quand 
est-ce que M. Blanqui, ou M. Delescluze, ou M. Félix 
Pyat, présents à Paris, avaient laissé faire une manifes- 
tation sans y mettre la main? Ils étaient là, très-certai- 
nement, puisqu'on les retrouve trois heures après à l'Hô- 
tel de Ville. Est-il admissible qu'ils y fussent comme 
simples spectateurs? Ceux qui avaient projeté la manifes- 
tation du 26 octobre, qui plus tard avaient comploté de 
prendre le convoi de Victor Noir pour signal d'une révo- 
lution et avaient si violemment reproché à M. Rochefort 
de n'y avoir pas consenti; les auteurs du coup de main 
de la VillettCy qui avaient formé un plan pour s'emparer 
des armes des pompiers, qui même avaient pour cela 
recruté une armée à prix d'argent, puisqu'il en coûta à 
Granger 18,000 francs, toute sa fortune ; les hardis aven- 



384 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

turiers qui, le 9 août, avaient déjà escaladé lie jardin du 
Corps législatif au coin de la rue de Bourgogne et n'a- 
vaient reculé que devant la ferme attitude de M. Ferry; 
qui, tout récemment, dans la nuit du 3 au 4 septembre, 
avaient tenté de soulever la population pour la conduire 
soit aux Tuileries, soit à la Chambre; qui, dès les pre- 
mières heures de la journée du 4 septembre, avaient 
pris les devants sur la foule et envahi les points les 
plus rapprochés de la Chambre, tous ces émeutiers 
de profession qui firent ensuite le 6 octobre, le 31 oc- 
tobre, le 33 janvier, le i8 mars, étaient, à n'en pas 
douter, parmi les envahisseurs : inconnus ou même 
odieux à la plupart, divisés peut-être entre eux, mais 
marchant à la même destruction, sinon au même but, 
poussant en avant cette multitude agitée d'une légitime 
colère, voulant la déchéance d'abord, la République en- 
suite, et tout aussitôt la Sociale, dont ils espéraient bien 
être les chefs. 

11 fallait d*abord franchir le pont, qui était barré, du 
côté de la place, par des gendarmes à cheval, et du côté 
de la Chambre par des gardes municipaux, ayant en outre 
derrière eux un poste nombreux de sergents de ville. On 
ne laissait passer au commencement que les gardes na- 
tionaux on uniforme ; puis, le commissaire de police 
ayant constaté que l'uniforme était un moyen de s'in- 
troduire dans l'enceinte du palais pour des gardes na- 
tionaux qui n'étaient pas de service, le général Lebre- 
ton, questeur de l'Assemblée, donna Tordre de refuser 
le passage à ceux qui n'avaient pas leur fusil. A peine 
l'ordre était-il donné que tous les gardes nationaux se 
présentèrent avec des armes. On leur en prêtait dans 



L'ENVAHISSEMENT 38:> 

toutes les maisons. Ils vinrent bientôt par escouades, puis 
par compagnies. Un bataillon de garde nationale, non 
commandé de service, arrivé avec ses officiers et ses 
tambours, parlementait pour obtenir le passage, quand 
le général de Caussade donna l'ordre k la troupe de se 
retirer. Il ne fit probablement que prévenir une défec- 
tion. M. Bellanger, le commissaire de police^ homme 
énergique, qui a déployé ce jour-là de l'activité et du 
courage, dit, dans sa déposition, qu'il avait placé lui- 
même les gardes municipaux à la tête du pont; qu*il 
avait eu quelque peine à le faire; « que les hommes 
n'obéissaient presque plus. » Des curieux, qui étaient 
restés assez longtemps tout près des gendarmes à che- 
val, ont dit aussi que u sûrement les gendarmes n'au- 
raient pas tiré, qu'ils étaient aussi irrités que le peuple, h 
M. Guyot-Montpayroux avait traversé le régiment qui 
stationnait sur la place. On disait dans les rangs : « C'est 
un député de la gauche. » Les soldats retenaient avec 
peine l'expression de leur sympathie. Ce n'était pas, 
comme on l'a cru au ministère de l'intérieur, les nou- 
velles de Lyon qui les troublaient. Non, c'étaient les 
nouvelles de Sedan ; c'était cette capitulation qui, sui- 
vant les bruits déjà répandus, avait livré à l'ennemi une 
armée de 80,000 hommes. Ces vieux soldats, puisqu'il 
faut dire le mot, avaient honte. Ils ne se souciaient plus 
de défendre un gouvernement qui se défendait si mal. 
Le général de Caussade donna donc l'ordre de se reti- 
rer, et le bataillon de la garde nationale se mit à tia- 
verser le pont. 

Il y eut un moment de terrible anxiété, parce qu'on 
vit le bataillon de la garde de Paris (infanterie), qui lon- 

25 



386 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

^eait le jardin du président, courir aux faisceaux , pen- 
dant que les gardes nationaux criaient : « Vive la ligne ! » 
L'alarme ne fut pas de longue durée. Les soldats nurent 
la crosse en Tair. La foule, qui avait suivi le bataillon 
de garde nationale et couvert le quai en un instant, 
cria : « Vive la ligne I » avec un enthousiasme im- 
mense. 

Restait la grille, qui était fermée, et derrière laquelle 
se tenaient les hommes de service de l'Assemblée, avec 
ordre de n'ouvrir à qui que ce fût. Les spectateurs des 
tribunes, les journalistes, les anciens représentants, les 
clubistes qui avaient pénétré dans l'enceinte, soit par 
billets, soit en accompagnant des députés, se répandi- 
rent sur les degrés et sous la colonnade, en une masse 
compacte, poussant des acclamations auxquelles répon- 
daient celles de la foule qui stationnait au dehors. La 
porte s'ouvrait souvent pour des privilégiés, et chaque 
fois plusieurs personnes se faufilaient, malgré les gar- 
diens, qui n'étaient déjà plus maîtres d'exécuter leur 
consigne. A la fin, on livra passage aux gardes na- 
tionaux, et il devint impossible de refermer la grille. 

Ce fut le signal d'une escalade générale ; les murs, la 
grille furent franchis; la cour, les deux jardins, tous, 
les couloirs, toutes les salles furent envahies ; on se pré- 
cipita dans les escaliers, qui tremblèrent sous le poids. 
Les hommes déjà accumulés dans les tribunes, et que 
poussait sans miséricorde la foule des survenants, n'eu- 
rent que la ressource de sauter dans Tenceinte réservée 
aux députés, au risque de se rompre les os, ou se lais- 
sèrent glisser le long des colonnes. Us remplirent ainsi 
le pourtour, montèrent sur les banquettes et sur les pu- 



L ENVAHISSEMENT 387 

pitres, tandis qu'on ébranlait la porte du fond, qui finit 
par voler en éclats, et qu'on frappait également à coups 
de crosses la porte qui donne accès au couloir par le- 
quel arrivent les députés. M. Dorian barrait résolument 
le passage, et réussit, pendant quelque temps, à retenir 
les assaillants ; mais ceux qui étaient entrés par les tri- 
bunes et par la. salle des Conférences accoururent au 
bruit, et ouvrirent du dedans la porte que M. Dorian 
défendait. Les cris : A bas V Empire ! A bas le Corps lé- 
gislatif! Vive la Républiqtie ! La République est procla- 
mée ! retentissaient de toutes parts. Les vitres, les gla- 
ces tombaient avec un bruit strident. C'était une inex- 
tricable confusion, un ineffable vacarme, qui rappela, 
pendant une heure, les grandes scènes révolutionnaires. 

Pendant que la Chambre était ainsi forcée, les dépu- 
tés, retirés dans leurs bureaux, nommaient la Commis- 
sion qu'on appela depuis la Commission de déchéance ; 
de sorte que les premiers envahisseurs, en débouchant 
dans les tribunes publiques, n'aperçurent pas quinze 
membres dans la salle. H. le comtedePalikaoétait à son 
banc. M. Schneider monta au fauteuil et s'y tint long- 
temps debout, attendant le silence, n'y comptant pas, 
résolu de tenir tAte à l'orage et de résister, s'il le fal- 
lait, à des violences personnelles. 

On a dit, par erreur, que les sténographes n'avaient 
pas pu rester dans la salle après l'envahissement. Non- 
seulement plusieurs y sont restés, mais ils ont continué 
leur service pendant l'interruption de la séance, et 
c'est d'après les notes cpi'a bien voulu me communiquer 
M. L.-A. Martin, l'un d'entre eux, que je reproduis 
tous ces incidents. 



388 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

« M. Gambetta monte à la tribune au milieu des cris 
de: Vive la République! la àéchéameî qui, pendant plu- 
sieurs minutes, Tempêchent de parler. Le silence se 
rétablit peu à peu. 

h Ce que je réclame de vous, citoyens, dit M. Gam- 
betta, c'est que vous sentiez comme moi la gravité 
suprême de la situation, et que vous ne m'interrompiez 
ni par des cris ni par des applaudissements... (Binvos, 
Tumulte.) A l'instant même vous violez la règle... 

» Voix DANS les tribunes. — ^Nous voulons la République. 

» Une voix. — Il faut en appeler à la souveraineté natio- 
nale. 

» M. Gambetta. — 11 faut, Messieurs, de la régularité. 
Nous sommes les représentants de la souveraineté na- 
tionale. Je vous prie de respecter cette investiture que 
nous tenons du peuple. (Béclamations et interpellations 

diverses,) 

» Écoutez, Messieurs, je ne puis pas entrer en dia- 
logue avec chacun de vous, mais laissez-moi exprimer 
librement mon opinion. (Parlez! parles!) Eh bien, mon 
opinion, la voici : c'est qu'il incombe aux hommes qui 
siègent sur ces bancs de reconnaître que le pouvoir qui 
a attiré tant de maux sur le pays est déchu (Oui ! oui! 
Applaudissements prolongés), et à vous. Messieurs, de 
faire en sorte que cette déclaration, qui va être rendue, 
ne puisse paraître arrachée aux députés par la violence. 
(Très-bien!) Il faut donc que les députés reviennent 
prendre leur place, et que la séance ait lieu dans les 
conditions ordinaires avec la liberté de discussion la 
plus entière, afin de rendre plus solennelle et plus irrè» 



L ENVAHISSEMENT 389 

fragable la déclaration de déchéance. {Oui! oui! Applau- 
dissements.) 

» Une voix. — La déchéance ! on ne la discute pas. Nous 
la voulons! (Tumulte.) 

» M. Gambetta. — Donnons le spectacle de l'union et 
du caUne. C'est au nom de la patrie et de la liberté, et 
comme représentant de la révolution française, qui 
saura se faire respecter au dedans et au dehors, que je 
vous adjure d'assister avec calme au retour des députés 
sur leurs bancs. {Bravos et applaudissements répétés.) » 

H. Crémieux, qui déjà, ainsi que H. Picard, H. Co- 
chery et plusieurs autres, avait harangué la foule dans 
les vestibules et essayé de la contenir, s'adressa aux 
citoyens qui remplissaient les tribunes : c Je suis le 
citoyen Crémieux, disait-il; nous nous sommes engagés 
envers la Chambre, moi et les députés de la gauche, à 
faire respecter la liberté de ses délibérations. . . d Hais 
ou n'entendait pas sa voix, et les cris de: Vive la 
République ! La déchéance! continuaient sans interrup- 
tion. M. Gambetta remonte à la tribune. 

a M. Gambetta. — Citoyens!... {Silence! silence!) 
dans le cours de l'allocution que je vous ai adressée 
tout à l'heure, durant la suspension de la séance, nous 
M)mmes tombés d'accord qu'une des conditions premiè- 
res de l'émancipation d'un peuple, c'est l'ordre et la 
régularité. Voulez-vous tenir ce contrat? {Oui! oui!) 
Voulez- vous que nous fassions des choses régulières? 
{Oui! oui!) 

» Puisque se sont là les choses que vous Youlez, 
puisque se sont là les choses qu'il faut que la France 



a90 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

veuille avec nous... (Om! cmi /), il y a un engagement 
solennel qu'il vous faut prendre envers nous, et qu'il 
faut prendre avec la résolution de ne pas le violer h 
l'instant même. Cet engagement, c*est de laisser la dé- 
libération qui va avoir lieu se poursuivre en pleine 
liberté . 

» Dans les tribunes : — Oui! oui! » 

£n ce 'moment se produit une nouvelle poussée dans 
les tribunes. Un des survenants agite au-dessus de l'As- 
semblée un drapeau tricolore portant cette inscription : 
— 73« bataillon, 6® compagnie, 12* arrondissement. — 

«' M. Gambetta. — Citoyens! un peu de calme! 
» Dans les circonstances actuelles. . . 

» Quelques voix. — La République! là République ! 

» M. Gambetta. — Dans les circonstances actuelles, 
il faut que ce soit chacun de vous qui fasse l'ordre . 
Vous pouvez donner un grand spectacle et une grande 
leçon. Le voulez-vous? {Oui! oui! vive la République !) 
Eh bien, si vous le voulez, je vous adjure d'accueillir 
ma recommandation . Que dans chaque tribune il y ait 
un groupe qui assure l'ordre pendant nos délibérations . 
{Bravos et applaudissements dans presque toutes les 
tribunes,) 

» Le travail de la Commission chargée de lexamen 
des propositions de déchéance et de constitution pro^ 
visoire du gouvernement s'apprête, et la Chambre va 
en délibérer dans quelques instants. » 

M. Schneider peut alors prendre la parole. « Mes- 
sieurs, dit-il, M. Gambetta, qui ne peut être suspect à 
aucun de vous, et que je tiens , quant à moi, pour un. 



L'ENVAHISSEMENT 39t 

des hommes les plus patriotes de notre pays, vient de 
TOUS adresser des exhortations au nom des intérêts sa- 
crés de la patrie. Croyez-moi, en ce moment la Chambre 
est appelée à délibérer sur la situation la plus grave. 
Elle ne peut que le faire dans un esprit conforme aux 
nécessités de la situation , et s'il en était autrement, 
H. Gambetta ne serait pas venu vous demander de lui 
prêter l'appui de votre attitude. {Approbation mêlée de 
rumeurs dans les tribunes.) 

» M. Gambetta . — Et j'y compte, citoyens ! 

D M. Schneider. — Comme M. Gambetta, je ne saurais 
trop vous dire qu'il n'y a de liberté vraie que celle qui 
est accompagnée de l'ordre. {Assentiment d<ins plusieurs 
tribunes. Exclamations et bruit dans d* autres)... » 

Les spectateurs placés dans les tribunes entendaient; 
mais ceux qui étaient dans les couloirs et les escaliers 
n'entendaient pas. Ils continuaient à pousser en avant 
et à crier. Le tumulte empêcha le président de se faire 
comprendre. Les députés, en certain nombre, qui étaient 
entrés dans la salle pendant le discours de M. Gambetta 
et le général de Palikao, se retirent. On crie de la salle 
au président: « Couvrez-vous !» M. Schneider se 
couvre et fait un pas en arrière du fauteuil sans des- 
cendre de l'estrade. Quelques instants après, sur les 
instances de plusieurs membres, il reprend place au 
fauteuil et se découvre. 

Le public, peu au courant des usages parlementaires,, 
ne sait pas que, quand le président se couvre, cela 
veut dire que la séance est suspendue; que, quand il 
se découvre, cela signifie que la séance est reprise : ou 
s'il le sait, il n'en tient nul compte. 



392 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

M. Girault prononce quelques paroles pour recom- 
mander l'union et le calme. D'autres députés montent 
au pourtour, et de là s'adressent aux citoyens qui rem- 
pILssent les tribunes. M. Gambetta et M. de Kératry se 
rencontrent ensemble à la tribune. M. Gambetta reprend 
de nouveau la parole en ces termes : 

ce M. Gambetta. — Citoyens... (Bruit) il est néces- 
saire que tous les députés présents dans les couloirs et 
sortant de leurs bureaux où ils ont délibéré sur la me- 
sure de la déchéance aient repris place à leurs bancs 
fît soient à leur poste pour pouvoir la prononcer. 

» Il faut aussi que vous, citoyens, vous attendiez dans 
la modération et dans la dignité du calme la venue de 
vos représentants à leur place. On est allé les chercher ; 
je vous prie de garder un silence solennel jusqu'à ce 
qu'ils rentrent. {Ouil oui!) Ce ne sera pas long. 
(Applaudissements prolongés.) i 

C'est à ce moment, comme le comte de Palikao venait 
*lc rentrer dans la salle, que la grande porte, placée au 
haut de l'hémicycle, en face de !a tribune, est enfoncée, 
et que la foule, entrant par cette porte, ou descendant 
le long des colonnes, se précipite sur les bancs réser- 
vés aux députés. M. Schneider, à côté duquel se tenait 
M. Magnin, descend lentement l'escalier qui conduit 
uu fauteuil, et sort de la salle en même temps que 
M. de Palikao. La foule, alors, se précipite de toutes 
parts, ouvrant les pupitres, marchant sur les banquet- 
tes, escaladant la tribune, où cinq ou six orateurs à la 
fois prononcent des discours que personne n'essaie d'en-^ 
tendre, se hissant par la force des poignets jusqu'à 
Tcstrade du président, parce que les deux escaliers 



L'ENVAHISSEMENT 393 

sont encombrés de mondC; faisant pleuvoir sur la 
tète des citoyens qui remplissent l'hémicycle les procès- 
verbaux, les listes d'inscriptions, tous les papiers des 
secrétaires. Deux jeunes gens se disputaient, s'arra- 
chaient le fauteuil du président, sur lequel un d'eux 
finit par monter debout. L'autre, ayant mis la main 
sur le levier de la sonnette, l'agitait convulsivement. 

De toutes parts on demande pourquoi les députés ont 
laissé leur président presque seul ; un orateur crie au mi- 
lieu du tumulte : a Le président est à son poste ; il est 
étrange que les députés ne soient pas au leur. » Cela 
est sans doute très-regrettable. H. Gambetta et plu- 
sieurs de ses collègues s'étaient épuisés en efforts dans 
les couloirs et à la tribune pour obtenir des envahis- 
seurs du calme et de la patience. Us n'avaient pas obtenu 
le calmC; qui évidemment était impossible, mais la foule 
attendit assez longtemps pour que la Commission pût 
rentrer et faire son rapport. On commit ce jour-là 
une série de fautes, il aurait fallu prendre un parti et 
nommer la commission executive dans la séance de 
nuit; c'est la faute la plus lourde. Cette première faute 
commise, il fallait s'ajourner à neuf heures et non à 
midi. Personne n*y pensa. On aurait dû an moins siéger 
à midi ; on n'entra en séance qu'à une heure et quart, 
comme si on avait voulu donner aux envahisseurs le 
temps d^arriver. Les bureaux avaient été vite en besogne, 
A l'exception du premier bureau, où la discussion se 
prolongea, tous les autres avaient nommé leurs com- 
missaires. La Commission s'était réunie, elle avait accepté 
la proposition de H. Thiers à l'unanimité ; elle avait 
nommé M. Martel rapporteur. Je crois, sans pouvoir l'as- 



394 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

surer, parce qu'il s'agit ici d'une question de minutes, que 
si la Commission s'était rendue en hâte à la salle des séan- 
ces pour faire un rapport verbal, elle aurait encore 
trouvé M. Schneider au fauteuil. Elle ne le fit pas. Elle 
y serait parvenue, avec une volonté bien déterminée. 
J'avoue que cela était difficile. Les couloirs, jusque dans 
les parties les plus reculées du palais, étaient envahis 
par une foule compacte. Les députés étaient confondus 
au milieu de cette foule. Les membres de la Ck>mmis- 
sion poussèrent, s'avancèrent de leur mieux, furent 
arrêtés dans les corridors par des collègues qui se 
retiraient, par des donneurs de nouvelles, par des 
groupes d'envahisseurs, et ne parvinrent ainsi aux 
abords de la salle que quand M. Schneider s'était 
retiré. J'étais moi-môme membre de la commission. 
J'arrivai plus vile que la plupart de mes collègues, car 
je vis encore M. Schneider au fauteuil. Deux ou trois 
députés m'entourèrent : « Où est la Commission? A-t- 
elle fini son travail? Qu'elle vienne, qu'elle vienne! » 
Je retournai sur mes pas, pour dire à mes collègues 
de se presser ; mais une fois dans cette foule, on n'était 
plus maître de ses mouvements. Nous nous cherchions 
les uns les autres sans pouvoir nons rencontrer ; et 
quand je réussis, assez peu de temps après, à rentrer 
de nouveau dans la Chambre, M. Schneider n'y était 
plus. D'ailleurs je n'avais pas retrouvé la Commission. 
Jamais, dans cette journée, le gouvernement ni le Corps 
législatif ne surent être prêts. 

Plusieurs hommes que je ne connaissais pas m'abor- 
dèrent en criant : « Que faites-vous ici? La gauche est 
à l'Hôtel de Ville. Vous devriez y être. » Je pensai que 



L'ENVAHISSEMENT 39& 

je n'y étais pas nécessaire, et je me retirai dans la salle 
Casimir-Périer, qui se désencombra peu à peu, parce 
que le courant se dirigeait alors vers l'Hôtel de Ville. 
M. Grévy était dans cette salle. Je me promenai avec lui 
pendant un quart d'heure. Puis vinrent quelques députés 
et des curieux cherchant des nouvelles. Il me parut que 
personne, parmi les survenants, ne savait rien, excepté 
que la Chambre avait été envahie, ^t que les envahis- 
seurs s'étaient reportés vers l'Hôtel de Ville, emmenant 
avec eux quatre ou cinq de nos collègues. C'était tout 
ce que nous savions nous-mêmes. Au bout de quelque 
tempS; des messagers commencèrent à revenir de l'Hô- 
tel de ville. On me dit que M. Jules Favre me deman- 
dait, que mes collègues m'appelaient pour délibérer 
avec eux. Je me regardais comme solidaire de mes amis; 
nous étions habitués et résolus à agir toujours de con- 
cert. D'ailleurs, ils étaient en danger. Je partis donc à 
pied pour aller les rejoindre, avec M. Carnot et M. Cor- 
bon, que je rencontrai en sortant du Palais. 

Si la Commission de déchéance était arrivée à temps, 
c'est-à-dire avant le départ de M. Schneider, et que 
M. Martel eût fait son rapport, aurait-on échappé à la 
formation d'un gouvernement en dehors du Corps lé- 
gislatif? Cela pnraît plus que douteux. Il aurait été à peu 
près impossible de réunir un nombre suffisant de dépu- 
tés ; ceux qu'on aurait réunis auraient siégé pêle-mêle 
avec les envahisseurs, qui n'auraient jamais consenti à 
céder la place. Leur décision, prise dans ces conditions^ 
et sous une pression pareille, n'aurait eu aucune valeur. 
Au premier mot prononcé, on aurait exigé la proclama- 
tion de la République. Les députés, je le crois, l'auraient 



396 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

votée, Sauf à protester plus tard. Cela aurait toujours 
mieux valu, en fait, sinon en droit, qu'une République 
décrétée révolutionnairement ; et il ne tint ni à moi ni à 
mes amis que le Corps législatif ne fui appelé à siéger 
et à voter. Quant à l'élection au scrutin d'une commission 
de gouvernement, il est évident qu'on n'y aurait procédé 
dans aucun cas. Le peuple aurait imposé des noms ; c'est 
aussi clair que le j<Ar : des noms de députés ou des noms 
de clubistes. Certes, les députés n'auraient accepté que 
les noms de leurs collègues; mais alors, si une collision 
avait eu lieU; et on peut dire qu'elle était inévitable, 
qui peut prévoir quelles en auraient été les conséquen- 
ces? J'admire qu'on ait parlé de tout cela un an après, 
comme si le gouvernement, ou la Chambre, ou l'oppo- 
sition, avaient été maîtres des événements I Lors môme 
qu'on serait parvenu à imposer aux envahisseurs pré- 
sents le silence et l'abstention, qu'aurait-on lait des en- 
vahisseurs survenants? Plus de 30,000 hommes voulaient 
s'engouffrer dans cet entonnoir, qui n'en contient pas 
3,000. Pour ma pari, je regarde comme chimériques 
toutes ces idées de délibération au beau milieu d'une 
émeute. Pouvait-on repousser la foule? Non. Donc on 
ne pouvait délibérer. Je regrette qu'on ne l'ait pas 
tenté. J'afHrme qu'on n'aurait pas réussi. 

Maintenant, pour donner une idée de ce qui se passa 
dans la salle après le départ de M. Schneider, pendant 
que j'essayais vainement de rejoindre les membres de 
la commission, je ne puis mieux faire que de suivre le 
récit publié par les secrétaires-rédacteurs. 

« M. Jules Ferry passe à travers les rangées de gar- 
des nationaux installés sur les degrés de l'escalier de 



L'ENVAHISSEMENT 397 

gauche du bureau, et, avec Taide de quelques-uns d'en- 
tre eux, fait sortir du fauteuil présidentiel les deux jeu- 
nes gens qui s'y sont assis, et interrompt le bruit de la 
sonnette, toujours agitée par celui qui s'en est emparé. 

» On peut remarquer que la plupart des gardes natio- 
naux qui portent des shakos en ont arraché les aigles en 
cui\Te fixées au-dessus de la visière. 

» M. Gambetta, qui, après avoir conféré avec quelques- 
uns de ses collègues de la gauche, est revenu à la tri- 
bune et s'y rencontre d'abord avec M. Steenackers, puis 
avec M. de Kératry, s'efforce d'en dégager les abords 
en conjurant les citoyens non ^aixles nationaux de s'en 
écarter. 

» — Voyons, citoyens, dit-il, il ne faut pas violer l'en- 
ceinte. Soyez calmes : avant un quart d'heuie, la dé- 
chéance sera votée et proclamée. Voyons, reculez ! Est-ce 
que vous n'avez pas confiance en votre représentant? 
{Si! si! nous avons confiance.) 

» Eh bien, reculez quand je vous le demande, et soyez 
sûrs que nous allons proclamer la déchéance. 

» Un citoyen. — Et la République? )/ 

(Scène d'agitation et de confusion, durant laquelle 
M.^ Gambetta descend encore de la tribune, cause avec 
quelques-uns de ses collègues des premiers bancs de la 
gauche, et y remonte de nouveau, accompagné de M.,de 
Kératry, qui se tient à côté de lui.) 

Il se fait un instant de silence. 

a M. Gambetta. — Citoyens... {Chut! chut! écoutes!) 

» Attendu que la patrie est en danger ; 

)) Attendu que tout le temps nécessaire a été donné à 



398 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

la représentation nationale pour prononcer la déchéance; 

9 Attendu que nous sommes et que nous constituons 
le pouvoir régulier issu du suffrage universel libre ; 

» Nous déclarons que Louis-Napoléon Bonaparte et sa 
dynastie ont à jamais cessé de régner sur la France. 
{Explosion de bravos et salve générale d* applaudisse- 
ments. — Bruyante et longue approbation.) » 

Si la voix de M. Gambetta avait pu percer les mu- 
railles, les applaudissements qui répondirent dans la 
salle à cette proclamation de la déchéance auraient 
éclaté avec la même unanimité au sein de cette foule 
immense où tous les rangs et toutes les opinions étaient 
confondus, et qui couvrait la place de la Concorde, les 
quais, les rues , impatiente d'obtenir cette première sa- 
tisfaction pour la plus légitime de toutes les colères. La 
France entière, l'Europe môme, par compassion pour 
un grand peuple indignement sacrifié, auraient applaudi. 
Six mois plus tard, une Assemblée issue du suflrage 
universel, du véritable suffrage universel appliqué pour 
la première fois depuis vingt ans, délibérait à Bordeaux 
sur ce fatal traité de paix, signé à Versailles par 
M. Thiers et M. Jules Favre, et qui devait encore, pour 
être valable, recevoir la signature des représentants du 
pays. H. Bamberger, député de Metz, protestait à .la 
tribune. Hélas ! pourquoi protester contre le nécessaire et 
l'inexorable? « Un seul homme, disait-il, devrait signer 
le traité de paix ; c'est Napoléon III ! n^ Des acclamations 
unanimes, enthousiastes, couvrirent ses paroles. Unani- 
mes, non. Un homme se leva, H. Conti, le confident, 
l'ami de l'ex-Empereur. 11 essaya, au milieu d'un tumulte 
dont les foules révolutionnaires elles-mêmes ne donnent 



L'ENVAHISSEMENT 399 

aucune idée, de défendi'e l'auteur de la guerre, l'organi- 
sateur de notre défaite. Il parla d'années glorieuses. 
a Dites honteuses! s'écria M. Vitet. Honteuses! hon- 
teuses ! Oui, honteuses à jamais, pour nous, qui les 
avons subies !» M. de Franclieu dit à M. Conti : « Des- 
cendez de la tribune. Les bourreaux n'ont pas le droit 
d'offenser leurs victimes! » De tous côtés, sur tous les 
bancs, sans exception, on commença à crier : La dé- 
chéance! Le même cri s'éleva, terrible, dans les galeries. 
Quand M. Thiers obtint à grand'peine un instant de 
silence, on entendit, sur les places et dans les rues 
environnantes, des milliers de voix qui criaient aussi : 
La déchéance ! la déchéance / « Je vous ai proposé une 
politique de paix, dit M. Thiers ; mais lorsque ce passé 
se dresse devant le pays, lorsqu'il semble se jouer de nos 
malheurs, dont il est l'unique cause, au moment môme 
où nous courbons la tête sous ses fautes, sous ses 
crimes... » A ces mots, les acclamations recommencent 
et se prolongent, cr Savez-vous, continua M. Thiers en 
s'adressant directement à M. Conti, savez-vous ce que 
disent en Europe les princes que vous représentez? Je 
l'ai entendu de la bouche des souverains. Ils disent que 
ce n'est pas eux qui sont coupables de la guerre ; que 
c'est la France. Eh bien, je leur donne un démenti à 
la face de l'Europe (Applaudissements). Non, la France 
n'a pas voulu la guerre. (Non! non!) C'est vous; qui 
protestez, c'est vous qui l'avez voulue! (Oui! oui!) » Il 
fallut suspendre la séance. A la reprise, H. Target déposa 
sur le bureau une proposition signée par MM. Target, 
Paul Bethmont, Jules Buisson, René Brice, Charles Rol- 
land, Talion, le duc de Marmier, Pradié, Ricard, Girerd, 



400 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

Lambert de Sainte-Croix, Wilson, Charles Alexandre, 
BaragnoD, Léon Say, Victor de Laprade, Farcy, Marcel 
Barlhe, comte d'Osmoy, Wallon, Ch. Rivet, comte de 
Brettes-Thurin, Villain. On aurait pu avoir les signatures 
de toute la Chambre. En voici le texte : 

« L'Assemblée nationale clôt Fincident, et dans les 
circonstances douloureuses que traverse la patrie^ en 
face de protestations et de réserves inattendues, confirme 
la déchéance de Napoléon 111 et de sa dynastie, déjà 
prononcée par le suffrage universel , et le déclare res- 
ponsable de la ruine, de l'invasion et du démembrement 
de la France. » 

Quelques voix demandent le scrutin, a Non ! non î 
pas de scrutin ! l'unanimité. » 

La proposition est mise aux voix. Un petit nombre de 
membres se lèvent à la contre-épreuve. 

« M. CocHERv. — Je constate que cinq membres seu- 
lement se sont levés à la contre-épreuve. 

» M.Daniel Wilson. — Il y en a six, pas un de plus; 
je demande que cela soit constaté au Moniteur. » 

La France était unanime le 1^' mars 1871, comme 
elle l'avait été le 4 septembre 1870, auquel je reviens. 
Quand M. Gambetta prononça la déchéance, le 4 sep- 
tembre 1870, le Corps législatif venait d'être dispersé. 
Il parvint à se rallier quelques heures après. Dans cette 
réunion, présidée ]»ar M. Thiers, M. Pinard, M. BufTct 
et M. Daru parlèrent seuls de protester contre la violence 
faite au Corps législatif. Le président écarta ces proposi- 
tions par quelques paroles très-dignes ; leurs auteurs 
n'insistèrent pas. Je crois qu'ils parlaient de rcnvaliis- 



L'ENVAHISSEMENT 401 

sèment, et non de la fondation du gouvernement nou- 
veau. En tout cas, la réunion ne protesta pas contre la 
déchéance : au contraire, elle se déclara prête à la pro- 
clamer. Cette Assemblée d'anciens candidats officiels sa- 
vait, comme le pays tout entier, que l'Empire était mort 
et ne pouvait renaître. 

La foule qui entourait M. Gambetta lorsqu'il prononça 
ces mots : « Nous déclarons que Louis-Napoléon Bo- 
naparte et sa dynastie ont à jamais cessé de régner sur 
la France », voulait quelque chose de plus. Elle voulait 
la proclamation immédiate delà République. Je reprends 
la suite du récit des secrétaires-rédacteurs : 

<f Un citoyen, agitant le bras. — Et la République? 

)) Un autre citoyen, debout sur un banc de la salle à 
droite. — Nous voulons deux choses : la déchéance d'a- 
bord, la République ensuite. 

» Une voix. — Et surtout plus d'Empire ! 

» Un jeune homme, qui parait être un étudiant. — Il 
est tombé, tombé pour toujours; {Ouil oui! tive la Rér- 
publique!) tombé avec son chef, qui n'a même pas su 
mourir I 

(Le tumulte, tant dans l'intérieur de la salle que dans 
les tribunes publiques, est général et indescriptible.) 

» En ce moment, M. Jules Favre, entré par la porte du 
côté de la salle des Conférences, parvient dans l'enceinte. 
H. Gambetta va au-devant de lui, et tous deux, fendant 
la foule des gardes nationaux et du peuple, qui s'efface 
pour les laisser passer, montent à la tribune au milieu 
des cris : « Vive Jules Favre I vive Gambetta I » 

» — Un garde national. — Tambours, battez aux 
champs ! 

26 



402 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

» M. Jules Ferry. — Laissez parler Jules Favre. » 

(Pendant quelques instants , aux adjuratioDS que 
MM. Gambetta et Jules Favre adressent à la foule pour 
obtenir le silence, la foule répond par les cris répétés 
de ; Vive Jules Favre I Vive Gambetta I) 

» Le tambour bat à la porte du couloir de droite. 

» Une intermittence de silence se fait. 

» M. Jules Favre. — Voulez-vous ou ne voulez-vous 
pas la guerre civile? 

» Voix nombreuses. — Non! non! pas de guerre civile! 
Guerre aux Prussiens seulement ! 

» M. Jules Favre. — Il faut que nous constituions 
immédiatement un gouvernement provisoire. 

» Quelques voix. — A l'Hôtel de Ville alors ! 

» M. Jules Favre. — Ce gouvernement prendra en 
main les destinées de la France; il combattra résolu- 
ment Télranger; il sera avec vous, et d'avance chacun 
de ses membres jure de se faire tuer jusqu'au dernier. 

» Cris nombreux. — Nous aussi! nous aussi I — Nous 
le jurons tous! — Vive la République! 

» Un citoyen. — Oui, vive la République! mais vive 
la France d'abord ! 

» M. Jules Favre. — Je vous en conjure, pas de 
journée sanglante. (Non ! non!) Ne forcez pas de braves 
soldats français, qui pourraient être égarés par leurs 
chefs, à tourner leurs armes contre vous. Ils ne sont 
armés que contre l'étranger. Soyons tous unis dans une 
même pensée, dans une pensée de patriotisme et de 
démocratie. {Vive la République!) La République, ce n'est 
pas ici que nous devons la proclamer. 



L'ENVAHISSEMENT '403 

» — Si ! si ! vive la République ! 

» Un citoyen. — Et les Prussiens, qu'en faites-vous? 

» Un jeune homme s'élance à la tribune en criant : 
La République ! la République ! ici ! 

» Quelques gardes nationaux veulent le faire descendre. 
II se débat en criant toujours : La République! la 
République ! tout de suite ! 

» Gris nombreux. — Vive la République ! 

» M. Gambetta. — Oui, vive la République! Citoyens^ 
allons la proclamer à l'Hôtel de Ville! 

» MM. Jules Favre et Gambetta descendent de la tri- 
bune en répétant : A l'Hôlel de Ville! à l'Hôtel de 
Ville ! Un certain nombre de personnes les suivent, et 
une partie de la multitude s'écoule par le couloir de 
gauche. 

» Un citoyen. — A l'Hôtel de Ville ! et nos députés à 
notre tête! {Ouil oui!) 

» Un autre citoyen. — Non ! c'est ici qu'i faut pro- 
clamer la République. Nous la proclamons. 

x) La République est proclamée. 

» Un garde national. — Non! non! il faut dire : La 
République est rétablie! 

» Cris confus. — A l'Hôtel de Ville! A bas l'Empire! 
Vive la République ! Vive la France ! Vive la garde 
nationale! Vive la ligne! 

» (Le cri : à l'Hôtel de Ville ! qui a déterminé la sortie 
d'une partie de la foule à la suite de MM. Jules Favre 
et Gambetta, n'étant pas entendu ou suffisamment corn» 
pris de tous, des citoyens étalent en l'air, en élevant les 
bras, de grandes feuilles de papier qu'ils ont prises 



404 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

sur le bureau ou dans les pupitres des députés, et sur 
lesquelles ils ont écrit à la main en gros caractères : 
A l'Hôtel de Ville ! » 

Ce compte rendu, écrit sous le coup des émotions de la 
journée, est saisissant. Une chose me frappe, c'est le 
silence des meneurs. M. Gambetta d'abord, H. Jules 
Favre ensuite, parlent seuls, et toujours pour recomman- 
der le calme. Il y a des cris nombreux pour deman- 
der la proclamation de la République; par qui sontr-ils 
proférés? Le compte rendu dit : Un citoyen, Un garde 
national, Un étudiant. Cependant les chefs étaient là, 
les chefs connus, populaires. Quand on ne le saurait 
pas par les témoignages, on pourrait l'afiSrmer à coup 
sûr; mais M. Bellanger, le commissaire de police, cite 
Ranvier, Peyrouton, Millière. « Tous y étaient, je les 
connais bien. Pensez donc que j'ai assisté à plus de cent 
vingt-cinq réunions publiques avec mes insignes. » D'au- 
tres témoins signalent Lefrançais, Cavalier, Briosne. Le 
commissaire Simonneau dit : « Ils étaient tous là ; j*ea 
parle sciemment, je les ai vus, à midi, au Corps légis- 
tif. » Moi-môme, j'aperçus un instant Régère, qui entra 
dans la commission de déchéance, d'où je le fis sortir. 
Je le connaissais pour l'avoir vu deux fois dans la salle 
des Pas-Perdus, où il demandait M. Larrieu. C'était un 
électeur de Bordeaux, je ne sais ti'op s'il y votait; 
grand catholique et grand révolutionnaire, plus véhé- 
ment que violent, et aimant surtout, comme plus d'un, 
la mise en scène des révolutions. Cette circonstance 
m'était sortie de l'esprit. C'est M. Daru, membre de la 
commission d'enquête, et qui avait, comme moi, fait 
partie de la Commission de déchéance, qui me Ta rap- 



L'ENVAHISSEMENT 405 

pelée. On avait affiché dans la cour d'honneur, tout ù 
côté du premier bureau, une immense pancarte évidem- 
ment préparée d'avance et sur laquelle étaient écrits ces 
mots : 

« La République est proclamée, d 

Elle me sauta, pour ainsi dire, aux yeux, comme je 
sortais de la commission. Qui avait fait cela? Les ciu- 
bistes, les meneurs; ceux qui dirigeaient, non pas la 
foule, mais la petite portion affiliée et enrégimentée de 
la foule. Us avaient remplacé sur le fronton delà Cham- 
bre le drapeau tricolore par le drapeau rouge ; on ne 
s'en aperçut que le soir. Pendant qu'à l'Assemblée les 
envahisseurs demandaient incessamment la proclama- 
tion de la République, qui ne fut faite par personne à 
la tribune, le bruit se répandit avec une rapidité extrê- 
me, dans la ville entière, que la République avait été 
mise aux voix et votée, non par les assaillants, non par 
une fraction de la Chambre, mais par le Corps législa- 
tif. Ce n'était pas une de ces rumeurs vagues dont 
l'origine demeure inexplicable; c'était une manœuvre 
préméditée et organisée , puisqu'on disait qu'il y 
avait eu 213 votants, que 180 députés avaient voté 
pour la République, que 33 avaient voté contre. Des 
papiers portant ces chiffres imprimés circulaient de 
main en main dans la foule. Des industriels vendaient 
de petits drapeaux tricolores sur lesquels étaient peints 
les chiffres 180-213. Tous ces indices révèlent à ne pas 
s'y méprendre la présence de manœuvriers exercés. Ils 
se turent constamment dans la salle. Ils laissèrent la 
parole à Gambetta et à Jules Favre, dont l'écrasante 
popularité les réduisit au silence. Devant les accla- 



466 SOUVENIRS DO QUATRE SEPTEMBRE 

mations qui couvraient chacune de leurs paroles, quand 
ils demandaient à la foule d'éviter la guerre civile, de 
œ pas faire une journée sanglante, et enfin de partir 
pour THôtel de Ville, ils comprirent que leur quart 
d'heure n'était pas encore venu ; il sentirent la néces- 
sité de s'effacer quelques instants, d'attendre un autre 
théâtre moins voisin de la tribune, où Jules Favre et 
Garabetta régnaient en maîtres. 

Quand les députés arrivèrent à l'Hôtel de Ville, ils les 
y trouvèrent ; mais là, décidés à prendre le pouvoir, ou 
■s'ils né pouvaient le prendre tout seuls, à le partager. 



L'Hôtel de VUle. 



Après les dernières paroles prononcées par M. Jules 
Favre, il y eut dans la foule un grand mouvement pour 
partir du Corps législatif et se diriger vers THôtel de 
Ville. On apprit ainsi au dehors que la révolution était 
consommée. Une acclamation immense s'éleva au mo- 
ment où les députés parurent. Les quais, autant que la vue 
pouvait s'étendre, toute la place de la Concorde, et dans le 
lointain le péristyle de la Madeleine, étaient couverts d'une 
multitude innombrable. M. Jules Favre, qui s'avançait 
en donnant le bras à M. Jules Ferry, était obligé de 
s'arrêter à chaque instant pour répondre à des félicita- 
tions; pour serrer les mains qui se tendaient vers lui. 
Quelques gardes nationaux l'aidaient à fendre la foule. 
Il y avait dans toute cette population une exubérance 
de contentement qu'on a peine à s'expliquer, dans la 



408 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

situation où était le pays. La domination impériale avait 
été $i humiliante et si lourde, les derniers événements 
avaient rendu ce gouvernement si impopulaire, même 
parmi ses anciens défenseurs, qu'on ne songeait, dans ce 
premier moment, qu'au bonheur de la délivrance. Ceux 
qui n'oubliaient pas les Prussiens se disaient que l'Em- 
pereur avait fait la guerre malgré le pays ; que, lui 
tombé, la paix serait facile; que les peuples ne se fai- 
saient plus de guerre d'extermination. M. Jules Favri' 
raconte que le sentiment qui l'envahit en sortant du 
Corps législatif, et au premier aspect de la foule, ce fut 
celui du consentement unanime à la révolution qui 
s'accomplissait. Un spectateur moins passionné que lui, 
je dirais plus désintéressé si le désintéressement était 
possible dans des situations pareilles, M. Francisque 
Sarcey, rend aussi témoignage de cette joie du peuple 
de Paris dans l'après-midi du 4 septembre» 

a D'autres couleront, dit-il, l'histoire de cet efiFondre- 
ment d'un Empire qui avait été, un mois auparavant,, 
confirmé par huit millions de votes. Je ne m'attacherai, 
moi, qu'à saisir la physionomie de Paris après ces ré- 
volutions successives. 

» Jamais, dussé-je vivre mille ans, je n'oublierai les 
émotions de ce jour étonnant. On avait appris, la veiUe 
au soir, le plus terrible désastre dont jamais un peuple 
ait pu être affligé; on avait aperçu avec certitude la 
saisissante réalité du siège devenu imminent ; on avait 
plongé, sous ce coup de massue, jusqu'au fond de 
Fabime, et l'on s'était couché désespéré. Le lendemain, 
c'était un dimanche, jour de fête pour la population 
parisienne. Un soleil éclatant resplendissait au ciel, et 



L'HOTEL DE VILLE 409 

Ton baignait en quelque sorte ses yeux dans la lumière 
et la chaleur d'une de ces premières journées d'automne 
qui sont si belles en France. Il semblait que toutes les 
noires visions de la nuit se fussent envolées à la clarté 
de ce matin charmant. Le peuple de Paris était descendu 
tout entier aux boulevards, où la foule se pressait en 
longues ondulations sur l'un et l'autre trottoir. L'allé- 
gresse était peinte sur tous les visages; on causait, on 
riait. Â tout instant, des bataillons de la garde nationale, 
les uns armés, les autres sans armes, passaient en chan- 
tant sur la chaussée. Ils s'interrompaient pour crier de 
temps à autre : Vive la République I Et d'immenses ac- 
clamations leur répondaient : Vive la République! 

» Le bruit se répandit bientôt qu'elle venait d'être 
officiellement proclamée au Palais législatif. Toute cette 
foule, — et Dieu sait pourtant qu'elle n'était pas com- 
posée que de républicains^ — l'accueillit comme une 
vieille amie, sur le retour de qui l'on comptait depuis 
longtemps et qu'on est heureux de revoir enfin. C'était 
dans les rues l'animation paisible d'un peuple qui a de 
la joie plein le cœur. Point de grossiers tumultes ; point 
de bruyantes poussées ; point de manifestations furieuses. 
Non, c'était une gaieté expansivc et spirituelle qui pétil- 
lait de toutes parts, en serrements de mains, en félici- 
tations mutuelles, en propos railleurs. On ne voyait 
qu'ouvriers ou gardes nationaux, perchés sur de longues 
échelles, qui abattaient à coups de marteau les N se 
relevant en bosse sur les enseignes des fournisseurs 
officiels. La foule s'amassait autour du grand justicier- 
démolisseur. Elle lui adressait ses exhortations, qu'il 
renvoyait sous forme de quolibets. Et c'étaient de part 



410 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

6t d'autre de longs éclats de rire. Les cafés étaient 
pleins et débordaient de consommateurs qui, tout en 
buvant des liqueurs, suivaient des yeux cette scène 
inouïe et contribuaient au spectacle, en prenant leur 
part de la joie générale. 

j» Et les Prussiens? Et le siège prochain? Eh ! c'était 
bien des Prussiens et du siège qu'il s'agissait ! On avait 
fait trêve aux soucis. J'entendis en passant un ouvrier 
dire à l'un de ses camarades : 

» — Ils n'oseront plus venir, maintenant que nous 
l'avons ! 

» Ils y c'étaient les Prussiens; nous V avons y ils vou- 
laient parler de la République. Ne riez pas ; ce fut pour 
une heure la folie de toute la population parisienne... » 

On n'oubliait pas- seuk'ment les Prussiens. Personne 
dans cette foule, ne se demandait si l'impératrice était 
encore aux Tuileries ; s'il restait, dans les casernes, 
quelque régiment aux ordres d'un colonel dévoué à l'Em- 
pire ; si cette puissance si redoutable et si dure aurait 
une agonie. Non. Tout le monde savait, depuis Sedan, 
que l'Empire ne se relèverait pas, qu'il ne serait pas 
défendu; qu'il n'avait plus de soldats ni de partisans ; 
qu'il était abandonné par ceux mêmes qui l'avaient 
soutenu pendant si longtemps avec un si parfait dédain 
de tous les droits de la liberté. Dans la journée, la 
foule s'était portée à la Chambre, en passant devant le 
Palais, par la rue de Rivoli et les quais. Un petit nom- 
bre de curieux avaient stationné à. la grille qui donne 
sur le Carrousel : mais le grand flot humain qui remon- 
tait jusqu'à la place de la Concorde ne s'était ni arrêté 
ni détourné. Il ne s'arrêta pas non plus, quand il retlua 



L'HOTEL DE VILLE 411 

de la Chambre à l'Hôtel de Ville, Il passa sous Tombre 
de ce palais, sans que personne levât les yeux pour re- 
garder aux fenêtres s'il y apercevrait la figure trem- 
blante d'un chambellan. L'impératrice nous avait fait 
bien du mal. Elle avait poussé à la guerre avec un 
aveuglement déplorable. Elle avait, dans les deux der- 
niers ministères, donné . son appui aux mesures qui 
nous perdaient. Elle était à la tête de ce parti des ultras 
dont l'influence a tant contribué à notre ruine. Hais si 
elle avait eu le tort et le malheur d'être mêlée à la 
politique, à laquelle, en sa qualité de femme et d'étran- 
gère, elle n'entendait rien, c'était moins à elle qu'on 
en voulait qu'au principe monarchique si fatalement 
ressuscité par les Bonaparte après la Révolution, et 
qui avait remis nos destinées entre ses mains inexpé- 
rimentées et impuissantes. On savait vaguement, mais 
on savait qu'elle avait été du moins courageuse pendant 
la guerre ; qu'elle était tombée avec dignité ; qu'au der- 
nier moment elle avait consenti à la déchéance; qu'elle 
n'avait pas songé à résister par les armes. Elle n'aurait 
pas trouvé un soldat pour la défendre ; mais elle croyait, 
et elle devait croire qu'elle en trouverait : elle n'essaya 
pas d'en chercher. Elle avait fait appeler le préfet de 
police, qui quitta son poste en ce moment périlleux 
pour aller aux Tuileries lui conseiller la fuite, et partit 
lui-même quelques instants après elle. Elle reçut les 
adieux du petit nombre d'amis qui lui restaient, monta 
dans un fiacre avec une de ses dames et disparut. 

Au moment même où elle s'apprêtait pour la fuite, 
M. Jules Favre passait sur le quai des Tuileries, escorté 
de tout un peuple. On l'aperçut, ou on crut l'aperce- 



412 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

voir du château. « Il avait un fusil sur Tépaule^ » dit 
un témoin oculaire, qui évidemment ne Ta jamais vu. 
H. Jules Favre n'avait pas de fusil , et les fusils des gar- 
des nationaux qui marchaient autour de lui dans la 
foule portaient des bouquets de fleurs. 

Le cortège avait rencontré M. le général Trochu à la 
hauteur du pont de Solférino. II était à cheval, en uni- 
forme, et se dirigeait du coté de la Chambre avec ses 
officiers. M. Jules Favre lui apprit que la troupe avait 
mis la crosse en Tair et s'était retirée, que la Chambre 
avait été envahie, que lui même se rendait à l'Hôtel 
de Ville avec ses collègues pour y constituer un gouver- 
nement provisoire. Cette communication faite au milieu 
d'une foule composée d'éléments très-divers, qui, par 
instants, couvrait la voi\ de M. Jules Favre et mêlait 
ses observations aux siennes, ne permit au général que 
de saisir les deux faits principaux : la troupe s'était 
retirée; la Chambre était dissoute. Qu'avait-il besoin d'al- 
ler plus loin ? Il n'avait pas un soldat à ses ordres ; il 
n'avait plus d'Assemblée à protéger. Il se serait compro- 
mis sans utilité, ce qui, pour un homme nécessaire, est 
une grande faute. Le général resta un moment immo- 
bile, puis il salua sans répondre et tourna la bride de 
son cheval. On cria : aVive Trochu ! r et les députés con- 
tinuèrent leur route, gui ne fut qu'une longue ovation. 
Toute cette population s'imaginait que, par cela seul 
que l'Empire n'existait plus et que le pays allait se gou- 
verner lui-même, le pays était sauvé. Tout avait un air 
de fête. Les omnibus continuaient à circuler, et ceux 
qui s'y trouvaient saluaient gaiement les députés et leur 
cortège. L'horloge de l'Hôtel de Ville marquait quatre 



• L'HOTEL DE VILLE 413 

heures moins cinq minutes lorsque MM. Jules Favre, 
Jules Ferry et Kératry débouchèrent sur la place avec 
la colonne qui les accompagnait. MM. Picard, Gambetta, 
PelletaUy Wilson, Glais-Bizoin avaient suivi les quais 
de la rive gauche. En arrivant sur la place, ils aper- 
çurent un bataillon d'infanterie sous les armes ; mais 
les soldats levèrent immédiatement la crosse en l'air et 
s'avancèrent avec les citoyens qui les entouraient au- 
devant des députés, en criant : « Vive la République ! » 
Jamais révolution ne s'était faite avec tant de douceur. 
Le danger était à l'intérieur de l'Hôtel de Ville. 

M. Minière, revenu en hâte du Corps législatif, était là 
avec ses hommes. M. Delescluze n'arriva que plus tard. 
Aucun témoin, que je sache, ne signale la présence de 
M. Blanqui, de M. Félix Pyat ; ils y étaient pourtant, 
soit en personne^ soit par leurs affidés. Peut-être se 
tenaient-ils dans un café voisin, qui, en toutes les occa- 
sions semblables, leur a servi de première étape et de 
poste d'observation. M. Jules Favre, en entrant dans la 
grande salle et rien qu'en jetant les yeux autour de lui, 
eut la conviction que les hommes du coup de main de 
la Villette et de l'envahissement de la Chambre étaient 
là. Les amis qui l'entouraient, et qui connaissaient 
mieux que lui le personnel des clubS; le lui dirent 
et lui indiquèrent même quelques noms. M. Millière 
avait déjà, avant son arrivée, dressé plusieurs listes de 
membres du gouvernement, et il était en train, selon 
l'usage, de jeter ces listes par les fenêtres aux citoyens 
qui étaient restés sur la place. On en porta quelques- 
unes au Corps législatif, tandis que j'y étais encore. Les 
noms de Blanqui, de Delescluze, de Flourens, de Félix 



414 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

Pyat, de Rochefort s'y trouvaient, mêlés à deux ou trois 
des plus connus parmi nos collègues. Les auteurs de 
ce plébiscite avaient, sans perdre de temps, envoyé des 
délégués pour ouvrir les prisons et pour ramener de 
Sainte-Pélagie M. Rochefort, qu'on voulait proclamer 
maire de Paris. Par leur ordre, des ouvriers étaient mon- 
tés sur le campanile et s'occupaient à remplacer le dra- 
peau tricolore par le drapeau rouge. On ne leur laissa 
pas le temps d'exécuter leur dessein. M. Millière ne 
quittait pas des yeux M. Jules Favre, tout prêt, dès 
qu'un seul nom serait prononcé, à proposer aussi ceux 
qu'il s'était ch:»rgé de faire prévaloir, et ne doutant pas 
d'obtenir assez d'acclamations pour être autorisé à les 
inscrire sur la liste définitive. Les députés étaient pris 
au dépourvu, n'ayant pensé jusqu'au dernier moment 
qu'à faire élire une Commission de gouvernement par 
la majorité de la Chambre. Ils n'avaient préparé aucune 
liste. Quelqu'un s'écria: L^s députés de Paris membres 
du gouvernement! Des acclamations enthousiastes écla- 
tèrent aussitôt et rendirent toute opposition, toute com- 
pétition impossibles. Sans cette heureuse pensée, nous 
avions peut-être la Commune ce jour-là, et les Prussiens 
dans Paris huit jours après. 

M. Rochefort, député de Paris, devenait d'emblée 
membre du gouvernement ; mais, dangereux au dehors, 
on pensa qu'il serait inolfensif au dedans, et la suite 
prouva qu'on avait bien jugé. On convint de considérer 
comme députés de Paris MM. Picard, Gambetta et Jules 
Simon, qui avaient opté pour l'Hérault, pour les Bou- 
ches-du-Rhône et pour la Gironde, et d'adjoindre au 
gouvernement le général Trochu. Toutes ces résolutions 



L'HOTEL DE VILLE 415 

furent prises sans discussion par les députés présents, 
proposées et acclamées séance tenante. M. Etienne Arago, 
qui était arrivé un des premiers à l'Hôtel de Ville, et 
dont le nom et la personne étaient très-populaires, fut 
nommé maire de Paris avec les mêmes applaudissements. 
Quand M. Rochefort arriva quelque temps après dans 
une voiture ornée de drapeaux rouges, et entourée 
d'une foule qui criait : « Rochefort maire de Paris! » 
M. Efienne Arago avait déjà pris possession de ses fonc- 
tions. M. Marion fut envoyé à l'Imprimerie nationale, 
où M. Hauréau le remplaça deux jours après ; M. Steonac- 
kers aux télégraphes; M. Rampont aux postes. M. Glais- 
Bizoin, M. Wilson partirent pour aller chercher le gé- 
néral Trochu, négociation assez difficile, dont le succès 
paraissait plus que douteux. M. Picard rédigea sur un 
coin de la table une proclamation, dont voici le texte : 

« Français ! 

» Le peuple a devancé la Chambre, qui hésitait. Pour 
sauver la patrie en danger, il a demandé la Répu- 
bUque. 

}> Il a mis ses représentants, non au pouvoir, mais au 
péril . 

»La République nous a sauvés de rinvasiondel792« 
La République est proclamée. 

y> La révolution est faite au nom du droit, du salut 
public. 

» Citoyens, veillez sur la cité, qui vous est confiée. 
Demain vous serez, avec l'armée, les vengeurs de la 
patrie. » 



416 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

Cette pièce était signée par les députés présents : 
MH.Ârago, Crémieux, Dorian, Jules Favre, Jules Ferry, 
Gambetta , Guyot-Hontpayroux , Ordinaire , Pelletan, 
Ernest Picard, Tachard, qui, sachant que M. Garnier- 
Pagès, M. Magnin et H. Jules Simon ne se sépare- 
raient jamais d'eux, avaient ajouté leurs signatures. 

Le nouveau gouvernement, après toute cette besogne, 
qui avait peut-être duré vingt-cinq minutes, cherchant 
un lieu où il pût délibérer, se retira dans une sorte de 
loge pratiquée entre la grande salle de réception et le 
cabinet du préfet. M. Haussmanu avait coupé ce recoin en 
deux dans le sens de la hauteur pour établir à Tautre 
étage je ne sais quel service. La partie qui était de 
plain-pied avec le cabinet du préfet servait de bureau au 
télégraphe. C'était donc une pièce très-basse de plafond, 
large de trois mètres, longue de cinq, prenant jour sur 
la place par la partie inférieure de la fenêtre commune, 
et ne contenant, outre l'appareil télégraphique, qu'une 
assez longue table et six chaises de paille. M. Lavertu- 
jon fut placé en sentinelle à la porte, avec ordre de ne 
laisser entrer personne, ce qui n*était pas une consigne 
facile à exécuter dans un moment pareil. Toutes les 
salles, tous les couloirS; les cours, les escaliers regor- 
geaient de monde ; et la place, qu'on apercevait par 
cette étroite fenêtre, ressemblait à une fourmilière. 

# 

Le gouvernement était proclamé, mais on peut dire 
qu'il n'existait pas encore. Si le général Trochu n'accep- 
tait pas, on n'aurait pas l'obéissance de la troupe. Si 
M. Rochefort, qui allait arriver d'un moment à l'autre, 
avec une bande grossie dans le faubourg Saint-Mar- 
ceaU; se joignait au parti Blanqui et à Y Internationale^ 



L'HOTEL DE VILLE 417 

toujours présents à THôtel de Ville, qu'ils ne lâchaient 
pas d'une semelle, on aurait une lutte à l'instant même. 
Un seul coup de fusil tiré dans la ville remettrait tout 
en question. Le gouvernement n'avait de chances de 
durée que si le parti de Tordre se rangeait de son côté: 
le ferait-il? La majorité de la Chambre, dispei*sée à 
deux heures, pouvait se réunir quelque part, faire un 
manifeste : aussitôt le peuple croirait la République me- 
nacée, il prendrait parti pour les violents, et nous 
serions dévorés comme un brin de paille jeté dans 
un incendie. Ces hommes qui nous avaient combattus 
aux dernières élections générales, qui nous avaient con- 
damnés dans leurs clubs, qui chaque jour nous vilipen- 
daient dans leurs journaux, qui avaient tant travaillé 
dans les réunions publiques ou secrètes, organisé tant 
d'émeutes, poussé si résolument à Finsurrection depuis 
le 9 août, et envalii le palais législatif dans la journée 
du 4 septembre, malgré les eiforts des députés de l'oppo- 
sition, qui, après avoir été annulés à la Chambre par l'as- 
cendant de MM. Jules Favre et Gambetta, venaient de 
subir un nouvel échec à THôlel de Ville, ambitieux, ré- 
solus, fanatiques, guettaient le moment propice pour se 
jeter sur le pouvoir, et ne cessèrent jamais pendant tout 
le siège d'épier le moindre incident et de se tenir prêts à 
en profiter. Je donne sur-lc-clianip un détail qui fera 
juger de la situation. D'abord il faut se rappeler l'im- 
mensité de l'Hôtel de Ville, qui contenait non-seule- 
ment les bureaux de la préfecture de la Seine, avec les 
salles de séance du Conseil municipal et du Conseil de 
préfecture, mais un appartement complet pour la fa- 
mille du préfet, peut-être des logements pour d'autres 



418 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

fonctionnaires, une vaste bibliothèque, et les galeries 
des fêtes dont la magnificence et retendue étaient pro- 
verbiales. 11 fallait beaucoup de temps pour connaître 
tous les dégagements du palais, qui avait un nombre 
infini de corridors, d'escaliers dérobés, des issues se- 
crètes, et qui même communiquait avec la caserne 
Napoléon par un souterrain. C'était en somme une for- 
teresse très-diOicile à garder pour un gouvernement 
qui n'en connaissait pas à fond tous les détours, le lieu 
du monde le mieux fait pour faciliter une surprise. Le 
service militaire fut fait le 8 septembre par le 2^ batail- 
lon de la garde nationale, commandant Koller, et la 
compagnie des francs-tireurs Harrisson. Ces troupes 
occupèrent les cours et le rez-de-chaussée. M. Fran- 
chetti, qui s'était mis à notre disposition avec ses éclai- 
reurs, nous fournissait, au bas du perron, quelques 
hommes pour le service d'estafette, et à la porte du 
Conseil, trois plantons. Le gouvernement n'avait pas 
d* autre force que ces trois plantons entre lui et la foule 
qui remplissait sans cesse les grands appartements. Les 
tirailleurs de M. Flourens venaient ù tout moment se 
promener en armes sur la place de l'Hôtel de Ville, en 
quête d'occasions. A une certaine heure de la journée 
du 6 septembre, M. Rodrigues, un des compagnons de 
Franchetti, se trouvait seul pour représenter la force 
publique dans la salle qui précédait immédiatement la 
salle du Conseil, quand il vit sur la place un bataillon 
de tirailleurs avec ses fusils et ses officiers, et dans la 
salle à côté de lui Flourens, Millière, Tibaldi, Rabuel et 
quelques autres dont il donne les noms, et qui, à leurs 
rmes, à leurs propos, à leurs gestes, montraient bien qu'ils 



L'HOTEL DE VILLE 419 

n'étaient pas là pour des pourparlers ou de simples 
promenades. M. Rochefort, appelé par eux, vint confé- 
rer à voix basse. Il y eut d'abord une altercation, qui 
peu è peu s'apaisa. M. Rochefort les engageait évidem- 
ment à se retirer. M. Rodrigues entendit Rabuel donner 
des ordres en prenant le titre de commandant provi- 
soire de THôtel. II l'interpella vivement, et il s'ensuivit 
une scène violente qu'il prolongea à dessein, parce 
qu'il avait trouvé le moyen dès le commencement de 
faire prévenir M. Franchetti, en jetant un papier, par 
la fenêtre, à un éclaireur, M. Delamare. Le comman- 
dant arriva enfin, avec ses hommes, dont la présence 
suffit pour rendre le coup de main impossible. Voilà 
où nous en étions, ou plutôt voilà où en était la société. 
Pendant près de cinq mois, nous avons côtoyé la guerre 
civile ; jamais plus que dans ces premières heures. 

C'est ce qui nous détermina. Tous, nous acceptions 
le fardeau avec une profonde douleur; quelques-uns 
avec une sorte de désespoir. C'est aussi ce qui déter- 
mina M. Trochu. 

La position personnelle du général était fort épineuse. 
Un sait qu'il n'avait accepté de défendre Paris qu'à con- 
dition que l'Empereur y rentrerait et que l'armée du 
maréchal Mac-Malion couvrirait la place. L'Empereur 
n'était pas venu, l'armée avait marché au Nord-Est, et 
le gouverneur de Paris s'était vu dès le premier jour 
suspect à l'impératrice et au comte de Palikao. Il pensait 
à donner sa démission; en tout autre temps il {l'aurait 
fait. Le ministre, de son côté, avait voulu le remplacer 
par M. de Wimpffen. N'y ayant pas réussi, il le gênait 
et Tixartait autant que possible. Le conflit était presque 



420 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

public. On en parla plusieurs fois à la tribune. Le 
.ministre prétendit un jour que le gouverneur n'avait 
.d'autorité qu'aux remparts, qu'il n'était pas chargé de 
veiller sur la Chambre. II appliqua cette théorie en 
donnant directement ses ordres, pour le 4 septembre, 
au général Soumain, commandant de la place, qui régu- 
lièrement ne devait en recevoir que du gouverneur. Le 
président de la Chambre, M. Schneider, agit de même. 
11 s'entendit avec le ministre de la guerre et le général 
Soumain, et sembla oublier qu'il y avait un gouverneur 
de Paris. Seul, le général Lebreton, questeur de l'As- 
semblée, eut l'idée de s'adresser au général Trochu, à 
une heure assez avancée de la journée du 4 septembre. 
La cause était à peu près perdue, puisque les soldats 
avaient levé la crosse en l'air^ et il n'y avait que le 
général Trochu qui pût essayer, avec quelques chances, 
d'arrêter l'invasion, c Je fus introduit immédiatement, 
dit le général Lebreton. On a dit qu'il m'avait fait 
attendre longtemps; cela n'est pas. 

» Je lui racontai ce qui se passait, et lui déclarai 
qu'il était nécessaire qu'il se montrât; que lui seul, avec 
la popularité immense dont il jouissait en ce moment, 
pouvait nous tirer d'affaire. Il me répondit que c'était 
impossible, qU*il n'avait depuis plusieurs jours aucun 
commandement, qu'on le mettait complètement de côté. 
Il se répandit en plaintes contre le ministre de la guerre : 
— Il a voulu m'annihiler complètement, il y a réussi. — 

» Enfin, il se décida. Lorsqu'il descendit le perron 
pour monter à cheval, il fut acclamé avec une unani- 
mité et une frénésie dont je n'ai jamais vu l'exemple. » 

Ainsi parle le général Lebreton ; mais il faut bien que 



LHOTEL DE VILLE 421 

l*on sache que ce général si acclamé, et si réellement 
populaire, s'il avait voulu, une demi-heure après, arrêter 
la marche de M. Jules Favre qu il rencontra au pont de 
Solférino, aurait été bousculé par la foule et aurait perdu 
sa popularité en un clin d*œil. c S*il avait poussé jus- 
qu'au Corps législatif, il y aurait trouvé, dit H.Daru, 
deux cents députés qui avaient la volonté et à qui il ne 
manquait que la force. » Et en supposant qu*il restât deux 
cents députés dans la salle, ce qui est bien peu vrai- 
semblable, quelle force leur aurait donnée M. Trochu? 
Le Corps législatif, jusqu'au dernier moment, avait eu 
une chance, — une chance douteuse, — de conquérir 
une certaine popularité, en proclamant la déchéance. Le 
4 septembre, jusqu'à deux heures, il aurait peut-être 
pu faire accepter une commission de gouvernement élue 
par lui, à condition ce jour-là d'y mettre en totalité, 
ou en grande majorité, des membres de l'opposition. 
Le nom des membres de l'opposition, et non l'autorité 
du Corps législatif, aurait sauvé la commission. Hais 
après cette invasion, |LH'ndant laquelle il n'avait pas 
donné signe de vie, laissant M. Jules Favre et M. Gam- 
betta seuls en présence de la foule, après la déchéance 
prononcée, après le départ pour l'Hotel de Ville, n'ayant 
plus les députés de l'opposition dans son sein, le Corps 
législatif ne pouvait plus rien, que commencer une lutte 
qui aurait abouti à la guerre civile, sans lui donner le 
pouvoir. M. Trochu, passant de son côté, rendait la 
guerre civile inévitable et dangereuse; il ne la supprimait 
pas. Bien plus, si M. Jules Favre s'était laissé persuader 
de retourner sur ses pas avec le général, il n'aurait pas 
sauvé la situation. Le parti violent prenait immédiatement 



422 SOUVENIRS DD QUATRE SEPTEMBRE 

le dessus et commençait la lutte avec des chances sérieuses 
de succès. On peut contester cela à présent, quand on 
ne sait pas un mot de la situation des partis au moment 
de la Révolution, quand on n'a aucune connaissance des 
foules, aucune expérience des hommes, et quand on 
oublie que le Corps législatif, justement décrié par son 
origine, par sa longue et misérable docilité, par sa compli- 
cité notoire dans les fautes de la guerre, ne pouvait 
prendre quelque empire sur les masses qu'en leur donnant 
la déchéance, quand elles ne la tenaient pas encore, et 
en restant étroitement uni avec les membres de l'oppo- 
sition. Tout cela était fini au moment où M. Jules Favre 
et M. Trochu se rencontrèrent. Personne ne pouvait 
revenir sur le passé, recommencer ce qui aurait été possible 
vingt minutes auparavant. C'est ce que le général comprit 
par instinct sur le pont de Soiférino, ce que les délégués du 
gouvernement n'eurent aucune peine à lui démontrer deux 
heures plus tard, et ce qui Tamena au milieu de nous. 
Il se dit qu'il ne pouvait refuser son concours sans 
compromettre un double intérêt, celui de Tordre et celui 
de la défense; que les Prussiens allaient camper sous 
Paris; que les révolutionnaires expulsés de THôtel de 
Ville allaient essayer de prendre leur revanche; qu'il 
fallait relever le pouvoir et entreprendre la lutte contre 
les dangers du dedans et ceux du dehors; cpie si les 
conservateurs luttaient entre eux, si seulement ils hési- 
taient, c'en était fait de la liberté et du pays. 

C'est avec une immense joie que nous vîmes entrer 
le général dans la petite chambre où nous étions réfu- 
giés. (J'y étais arrivé quelques instants avant lui.) Nous 
nous dîmes que le danger de la guerre civile s'éloignait, 



L'HOTEL DE VILLE 423 

et nous prîmes dès lors la résolution de tout faire pour 
no pas la ramener. Le général nous demanda avant 
tout si nous étions défenseurs résolus de la famille, de 
la propriété et de la religion. Cela prouve bien qu'il 
ne nous connaissait ni personnellement, ni par nos 
écrits, ni par nos* actes. Ayant de fortes convictions 
religieuses, et, pour toute opinion politique, un grand 
amour de la liberté et de Tordre, il avait employé les 
loisirs que sa profession lui laissait aux belles et savantes 
études militaires qui avaient jeté tant d'éclat sur son 
nom. Il a dit dans sa déposition que, quand il avait 
rencontré M. Jules Favre sur le pont de Soiférino, il 
ne le connaissait même pas de vue ; il se trompait ; 
M. Jules Favre était allé chez lui, comme la plupart des 
députés. On y allait aux nouvelles ; on vit bien vite 
qu'il n'était pas renseigné. Moi-môme, je l'avais visité, en 
compagnie de deux de mes collègues. Il nous reçut poli- 
ment, parla à peu près seul, et se borna à des généralités 
très-honnêtes, qu'il exposait d'ailleurs d'une manière 
brillante. Mon impression fut qu'il n'avait aucune idée de 
ce que nous étions, et qu'il nous connaissait à peine de 
nom. Naturellement il connaissait le nom et l'illustration 
de M. Jules Favre ; mais il put très-bion avoir oublié une 
visite unique, dans laquelle on n'avait échangé aucune 
confidence. Ce qui a été dit, par quelques esprits pas- 
sionnés et aventureux, d'une entente antérieure entre lui 
et nous pour préparer la révolution, est une fable. 
Quand nous l'eûmes rassuré sur la sincérité de nos 
principes conservateurs, il nous déclara qu'il était à 
nous, on ajoutant qu'il ne se regarderait comme engagé 
qu'après avoir rendu compte de ses motifs et de sa 



424 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

conduite au comte de Palikao, son supérieur. Il ne 
songeait, en ce moment, qu'au ministère de la guerre, 
et, de notre côté, nous ne pensions pas à lui offrir 
d'autres fonctions. Il nous dit en revenant du ministère, 
avec beaucoup de simplicité, en homme qui savait qu'il 
ne s'agissait point d'ambition ni de vanité, mais seule- 
ment de sacrifice, que son adjonction au gouvernement 
ayant pour but de nous assurer le concours de l'année, 
il était nécessail'e qu'il eût le premier rang parmi nous. 
Nous avions déjà nommé président M. Jules Favre, qui 
ne nous consulta même pas, et répondit sans hésiter 
que la condition était acceptée. 



VI 



La fln du Sénat et du Corps législatif. 



Pendant que le général Trochu se rendait au minis- 
tère de la guerre, nous reçûmes une députation de 
nos collègues de la Chambre, qui nous proposaient de 
reprendre la séance du Corps législatif au point où elle 
avait été interrompue, et de nous réunir à eux pour 
nommer une commission de gouvernement, comme si 
aucun événement ne s'était passé dans Paris. Il y avait 
dans cette députation M. Grévy, qui nous présidait 
encore la veille, M. Barthélémy Saint-Hilaiire, M. Gar- 
nier-Pagès, qui était déjà à son insu membre du gou- 
vernement, M. Cochery, M. Martel, M. Lefèvre-Pontalis, 
et deux membres de la majorité, MM. de Guiraud et 
Johnston. M. Grévy porta la parole. Il donna, en peu 
de mots, des raisons qui toutes étaient excellentes, et qui 
avaient déterminé notre propre conduite tant que nous 
avions pu espérer de les faire prévaloir. Il n'y avait pas 



426 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

un de nous qui ne regrettât amèrement que la Chambre 
n'eût pas pris avant deux heures les résolutions qu'elle 
venait de prendre à cinq. Maintenant il était trop tard. 
Nous ne pouvions ni effacer les faits accomplis, ni de- 
mander à la population qui remplissait l'Hôtel de Ville, 
la place, les quais, les boulevards, de suspendre sa joie 
et d'attendre que nous nous fussions concertés avec la 
majorité du Corps législatif. Si nous avions pris ce parti, 
les masses en auraient immédiatement conclu que nous 
trahissions la Uépublique; elles se seraient retournées 
contre nous, et nous n'aurions fait que livrer immédia- 
tement Paris à la domination des futurs organisateurs 
de la Commune. J'ose dire que, si les membres de la 
députation avaient été à l'Hôtel de Ville depuis seule- 
ment une heure, ils auraient partagé notre conviction à 
cet égard. Au moment où ils nous parlaient, la procla- 
mation du gouvernement était déjà imprimée; nous en 
avions un exemplaire sur la table. M. Picard etM. Gam- 
betta étaient au ministère de l'intérieur et au ministère 
des finances. Voici les termes de la réponse de M. Jules 
Favre, telle qu'il la rapporte dans son livre : 

« Je répondis à notre honorable collègue que, pro- 
fondément touché de sa démarche, je ne pouvais lui 
laisser ignorer que, dans ma pensée, elle ne pouvait 
aboutir à aucun résultat. Elle ressemblait à toutes les 
mesures que l'on prend lorsqu'on a manqué l'occasion 
et qu'on est éclairé par un événement qu'on s'est long- 
temps obstiné i\ nier. Je lui rappelai avec quelle infati- 
gable abnégation nous avions, pendant un mois, supplié 
la Chambre de prendre le pouvoir pour éviter une 
révolution. Elle s'en avisait quand la révolution était 



LA FIN DU CORPS LÉGISLATIF 427 

faite, et faite contre elle aussi bien que contre TEmpire ; 
je craignais qu'il ne fût trop tard. Au surplus, plusieurs 
de mes collègues étaient absents, je ne pouvais rien 
faire sans eux. » Il *fui convenu qu'à huit heures nous 
enverrions, de notre côté, une députation au Corps 
législatif pour lui porter notre réponse définitive. 

On a dit que M. Glais-Bizoin avait mis les scellés sur 
la salle du Sénat et la salle du Corps législatif. Je crois 
qu'il n'alla point au Sénat, car il n'en parle pas dans le 
livre qu'il a publié sous ce titre : Cinq mois de dictature. 
Personne au monde ne pensait au Sénat. Il avait tenu 
séance à midi et demie. M. de Chabrier avait protesté 
avec indignation contre la proposition de déchéance faite 
par M. Jules Favre, et terminé en criant à tue-tôte : 
((Vivel'Empereur! vive l'impératrice! vive le prince impé- 
rial ! » Tous les sénateurs avaient fait chorus. On avait 
ensuite discuté la question de savoir si on resterait en 
permanence; ou si on se réunirait à huit heures du soir. 
On finit par décider qu'on tiendrait séance le lendemain 
à l'ordinaire. Ce fut le dernier vote du Sénat. M. Baroche 
avait prouvé qu'il appréciait parfaitement la situation, 
en disant à ses collègues : « Si nous espérions que les 
forces populaires qui ont envahi le Corps législatif se 
dirigeraient sur nous, je voudrais que chacun restât sur 
son fauteuil pour attendre les envahisseurs. Mais mal- 
heureusement nous n'avons pas cet espoir. La révolution 
éclatera dans tout Paris et elle ne viendra pas nous 
chercher dans cette enceinte. » Dès la veille, M. Rouher, 
considérant la révolution comme inévitable, avait demandé 
un bataillon d'infanterie pour protéger le Sénat; le géné- 
ral Soumain lui avait donné quelques douaniers. Je le 



4S8 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

répète, M. Glais-Bizoin n'alla pas au Sénat; mais il est 
vrai qu'il mit les scellés sur la porte de la salle du 
Corps législatif, ou du moins qu'il en fit le simulacre. 
Il s*y rendait pour s'assurer que le^ députas de la majo- 
rité no songeaient pas, œmme le bruit en avait couru à 
rilAtel de Ville, à constituer, de leur côté, un gouver- 
nement pour l'opposer au nôtre. Il trouva la salle remplie 
de citoyens qui ne voulaient pas se retirer, parce qu'ils 
étaient persuadés (|u'on tiendrait encore une séance. Ib 
buvaient, mangeaient, péroraient, et, ce qui était plus 
grave, ils fumaient. Les huissiers craignaient un incendie. 
M. (ilais-Rizoin se fraya, non sans peine, un chemin 
ju$i|u'à la tribune, et annonça à cette foule stupéfaite 
qu'elle (K)uvait n'ster où elle était, mais qu*il allait 
mettre les scellés sur les portes. Ce fut pour tout le 
monde le signal du dé(vart, car personne ne se souciait 
lie (>asser la nuit au palais. M. Glais-Bizoîn laissa passer 
la foule devant lui, et ferma ensuite les portes avec son 
eaihet. Quand les députés se réunirent le soir pour 
ive^voir la n^|H>ns** qui leur fut portée par H. Jules 
Favn' et par moi, ils tinrent séance dans la salle à 
manger du pn^i«lent. Ct^st li^ que nous les trou\-&mes 
A luiil heures tlu soir. 

La séance était présidét^ par M. Thîers. On nous 
intixHluisit; uimis primes plaiwis-à-visdelui, et M. Jules 
Fa\n^ lit en ees termes la commun icatioi^ que nous 
étions ohargt^s d'ap|V>rter: 

v Nous venons vous rtMuenMer de la démarche que 
\iw déléguée oni faite aupKS de nous. Nous en avons été 
vuemeul touches. Nous avons compris quelle était 



LA FIN DU CORPS LÉGISLATIF 429 

inspirée par un sentiment patriotique. Si, dans T As- 
semblée, nous différons sur la politique, nous sommes 
certainement tous d'accord loi-squ'il s'agit de la défense 
du sol et de la liberté menacée. 

» En ce moment, il y a des faits accomplis, un gou- 
vernement issu de circonstances que nous n'avons pas 
pu prévoir, gouvernement dont nous sommes devenus 
les serviteurs. Nous y avons été enchaînés par un mou- 
vement supérieur, qiii a, je l'avoue, répondu au sen- 
timent intime de notre âme. Je n'ai pas aujourd'hui à 
m'expliquer sur les fautes de l'Empire. Notre devoir est 
de défendre Paris et la France. 

» Lors(|u'il s'agit d'un but aussi cher à atteindre, il 
n'est certes pas indiflérent de se rencontrer dans les 
mêmes sentiments avec le Corps législatif. Du reste, 
nous ne pouvons rien changer à ce qui vient d être fail. 
Si vous voulez bien y donner votre ratification, nous 
vous en serons reconnaissants. Si au contraire vous la 
refusez, nous respecterons les décisions de votre con- 
science, mais nous garderons la liberté entière de la 
nAtro. 

» Voilà ce que je suis chargé de vous dire par le 
gouvernement provisoire de la République, dont la pré- 
sidence a été offerte au général Trochu, qui l'a acceptée. 

» Vous connaissez sans doute les autres noms. Notre 
illustre collègue qui vous préside n'en fait pas partie, 
parce qu'il n'a pas cru pouvoir accepter l'offre qu'on 
lui en a faite. Quant à nous, hommes d'ordre et de 
liberté, nous avons cru en acceptant accomplir une 
mission patriotique. » 

M. Tliiers répondit: a Le passé ne peut être équita- 



430 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

blemcnt apprécié par chacun de nous à l'heure qu'il 
est. Cest l'histoire seule qui pourra le faire. 

» Quant au présent; je ne peux vous en parler que 
pour moi. Mes collègues ici présents ne m'ont pas donné 
la mission de vous dire s'ils accordent ou s'ils refusent 
leur ratification aux événements de la journée. 

» Vous vous êtes chargés d'une responsabilité immense. 

» Notre devoir à tous est de faire des vœux ardents 
pour que vos efforts réussissent dans la défense de Paris, 
des vœux ardents pour que nous n'ayons pas longtemps 
sous les yeux le spectacle navrant de la présence de 
l'ennemi. 

> Ces vœux, nous les faisons tous par amour pour notre 
pays, parce que votre succès serait celui de notre patrie.» 

Nous nous retirâmes alors, M. Jules Favre et moi. 
Quelques-uns des membres présents nous reconduisirent 
en nous donnant des marques d'amitié et de confiance. 
Nous nous rendîmes à l'Hôtel de Ville, où le gouverne- 
ment devait passer une partie de la nuit pour aviser au 
plus pressé et imposer à chacun sa tâche particulière. 
Paris avait un air do tranquillité qui nous charmait, et 
un air de fête qui contrastait péniblement avec les sen- 
timents dont nous étions animés. Mon ami et moi, nous 
ne pensions qu'aux Prussiens. 

Au Corps législatif, la séance se continua encore un 
peu après notre départ. J'extrais les détails qui vont 
suivre du compte rendu publié le surlendemain dans le 
Journal des Débats. 

« M. Thieus. — Messieurs, nous n'avons plus que quel- 
ques instants à passer ensemble. Mon motif pour ne 
pas adresser de questions à MM* Jules Favre et Jules 



LA PIN DU CORPS LÉGISLATIF 431 

Simon a été que, si je le faisais, ce serait reconnaître 
le gouvernement qui vient de naître des circonstances. 
Avant de le reconnaître, il faudrait discuter les questions 
de faits et de principes qu'il ne nous convient pas de 
traiter actuellement. 

D Le combattre aujourd'hui, ce serait une œuvre anti« 
patriotique. Ces hommes doivent avoir le concours de 
tous les citoyens contre l'ennemi. 

» Nous faisons des vœux pour eux, et nous ne pou- 
vons actuellement les entraver par une lutte intestine. 
Dieu veuille les assister! Ne nous jugeons pas les uns 
les autres. Le présent est rempli de trop amères douleurs. 

>. M. Buffet. — Ne devons-nous pas rédiger une pro- 
testation ? 

» M. TmERs. — De grâce, n'entrons pas dans cette 
voie. Nous sommes devant l'ennemi, et pour cela nous 
faisons tous un sacrifice aux dangers que court la 
France : ils sont immenses. Il faut nous taire, faire des 
vœux, et laisser à l'histoire le soin de juger. 

» H. Pinard (du Nord). — Nous ne pouvons pas gar- 
der le silence devant la violence faite à la Chambre. Il 
faut la constater. » 

C'était la seconde fois que M. Pinard protestait dans 
cette même journée, avec une fidélité qui Thonore ; car il 
est honorable de rester fidèle à son parti, surtout quand 
il est vaincu. A la séance du Corps législatif il avait pro- 
testé seul ; dans la réunion du soir, il eut M. Buffet avec 
lui. Si M. Pinard avait parlé ainsi devant nous, nous 
aurions pu mêler nos protestations à la sienne, car 
nous avions protesté et lutté constamment, et presque 
seuls contre l'envahissement. M. Thiers pensa, avec sa 



432 SOUVENIRS DU QUATRE SEPTEMBRE 

haute raison, que puisqu'il était désormais impossible 
de rétablir l'Assemblée comme pouvoir délibérant, en- 
core moins de lui conférer le pouvoir exécutif que nous 
lui avions si persévéramment offert, et qu'elle avait re- 
fusé avec tant d'aveuglement, il ne convenait pas d'af- 
faiblir, par une protestation vaine, la seule autorité qui 
fût debout en ce moment pour lutter contre les enne- 
mis de la société et de la patrie. Il ne dit pas expressé- 
ment, mais il laissa comprendre que TËrapire n'avait 
jamais existé que par la violation du droit; qu'il n'était 
pas devenu plus légitime pour nous avoir opprimés pen- 
dant dix-huit ans, et ruinés à sa dernière heure ; et 
qu'enfin le Corps législatif, sorti des candidatures offi- 
cielles, usurpait un titre qui ne lui appartenait pa^, en 
se donnaut pour la représentation légale du pays. 

« Ne sentez-vous pas, dit-il, que, si vous opposez ce 
■souvenir comme une protestation, il rappellera aussitôt 
celui de la violation d'une autre Assemblée ? Tous les 
faits de la journée ont-ils besoin d'une constatation ? *> 

Et comme M. Daru s'écriait que les scellés avaient 
été mis sur les portas de la Chambre, M. Thiers ajouta 
d'une voie émue : « Y a-t-il quelque chose de plus 
grave que les scellés sur les personnes ? N'ai-je pas été 
à Mazas? Ne rentrons pas dans la voie des récrimina- 
tions, cela nous mènerait trop loin. 

» En présence de l'ennemi qui sei'a bientôt sous Paris, 
je crois que nous n'avons qu'une chose à faire : nous 
retirer avec dignité. » 



FIN 



TABLE 



LIVRE PREMIER 

LE 2 DÉCEMBRE 1851 

Page» 

I. Pourquoi je publie ces mémoires, et pourquoi, avant 
de raconter la chute de l'Empire, je suis obligé 
d'en raconter les origines 3 

n. Louis-Napoléon Bonaparte jure fldélité ù la République 

et à la Constitution. .7 

III. Louis-Napoléon Bonaparte s'apprête à violer la Con- 

stitution et à renverser la République 13 

IV. Louis-Napoléon Bonaparte se sert de la loi du 31 mai, 

à laquelle il a lui-même coopéré, pour accroître sa 
popularité aux dépens de l'Assemblée 21 

V. Les parlementaires, se sentant perdus, essaient de se 

défendre en proposant la loi des questeurs 23 

VI. Le président de la République transforme l'armée de 

Paris en garde prétorienne 27 

VIL L'attentat 31 

Vin. La résistance légale. . . 45 

IX. Les citoyens combattent pour la Constitution et la loi 

contre Tannée et les représentants de l'autorité. — 

La lutte dans Paris 55 

X. La lutte dans les départements 65 

XI. Le plébiscite , 69 

XIL Les proscriptions 81 

Xm. Le nombre des victimes , 89 

XIV. La loi de sûreté générale 95 

28 



434 TABLE 



LIVRE DEUXIÈME 

LÀ GUERRE DE 1870 

Pages 

I. L'Empire laisse égorger le Danemark 105 

II. L'Empire laisse égorger l'Autriche 117 

m. L'Empire négocie avec la Prusse victorieuse pour obte- 
nir de sa loyauté des agrandissements de territoire. 123 

lY. L'Empire, après avoir lui-même créé la puissance 
de la Prusse, comprenant, mais trop tard, qu'il 
n'obtiendra d'elle aucune compensation, cherche une 
occasion de se venger et de reconquérir son pres- 
tige par une guerre heureuse 133 

V. La Prusse, ayant voulu mettre un prince prussien sur 
le trône d'Espagne, l'Empire exige et obtient la re- 
nonciation du prétendant et l'adhésion formelle du 
roi de Prusse à cette renonciation 139 

YI. L'Empire, au lieu de se contenter de sa victoire 
diplomatique et de conserver la paix qu'il a dans la 
main, pose au roi de Prusse des conditions inac- 
ceptables, et, sur son refus prévu et espéré, déclare 
la guerre contre le vœu de la nation, et sans autre 
motif que le besoin de raffermir la dynastie 163 

VII. L'Empire, au moment de la déclaration de guerre, n'a 

pas d'alliances 181 

y m. L'Empire ne peut mettre en ligne qu'un effectif égal à 
peine au tiers des armées allemandes ; ses cadres ne 
sont pas au complet; 100,000 gardas mobiles seule- 
ment, sur 417,366 sont armés et organisés ; l'artillerie 
est, en partie, de l'ancien modèle; la moitié des 
fusils, soit 1,336,000, se chargent par la bouche; 
les places fortes ne sont pas complétées au point de 
vue du tir des armes nouvelles ; les approvisionne- 
ments en vivres et effets d'habillement sont très- 
insuffisants et trèsnnal répartis 205 






« 



TABLE 435 

Pages 

IX. L'Empereur, qui a déclaré la guerre sans motifs sérieux 

et avant d'être prêt à la soutenir, désorganise notre 
armée en la divisant et en la dispersant, se charge 
lui-même du commandement, malgré son ignorance; 
s'entoure de généraux de cour, de favoris, entre en 
campagne sans avoir de plan arrêté, n'a prévu au- 
cun revers, change incessamment d'avis, et fait plus 
pour notre ruine, par son incapacité, que les géné- 
raux étrangers par leur expérience et leur talent. . 229 

X. Après le désastre de Frœschwiller, l'Empire n'existe 

plus que de nom. Le ministère du 2 janvier est 
renversé. La gauche propose de transférer tous les 
pouvoirs, pendant la guerre, à une commission 

executive prise dans le sein de l'Assemblée 241 

XL Paris et l'opinion après la séance du 9 août 247 

XIL L'opposition républicaine au Corps législatif 255 

XIII. La gauche, malgré les eiTorls du gouvernement, fait 
décider, par le Corps législatif, l'armement immédiat 

de la garde nationale 263 

XIY. L'Empereur, sous la pression de l'opinion, renonce au 

commandement de l'armée 269 

XY. Le général Trochu accepte le gouvernement de Paris 
à trois conditions : 1* la rentrée de la garde mobile 
à Paris; 2* le retour de l'Empereur; 3* la reconsti- 
tution, sous Paris, de l'armée du maréchal de Mac- 
Mahon 279 

XVI. Après de longues hésitations, l'armée du maréchal de 

Mac-Mahon abandonne Paris, et se dirige lentement 
vers le nord-est 285 

XVII. Le gouvernement n'exécute pas la loi sur l'armement 

de la garde nationale. Il s'oppose à l'abrogation des 
lois qui défendent la fabrication et la vente des armes 
de guerre 295 

XVIII. Le gouvernement s'obstinant à laisser les citoyens 

sans armes, l'ennemi entre dans les villes sans coup 
férir 299 



> 



436 TABLE 



I 

r 
r 

r 
[ 

I Pag» 

\ XIX. Le gouvernement s'oppose à l'introduction, dans le 

^ comité de défense, de trois députés élus par leurs 

I collègues . . . . 305 

1 XX. Sedan 311 

XXI. La capitulation 327 



LIVRB TROISIÈME 

LE 4 SEPTEMBRE 1870 

L La veille de la révolution 335 

n. La séance de nuit 357 

IIL La matinée du 4 septembre 367 

IV. L'envahissement 381 

V. L'Hôtel de ville 407 

VI. La fin du Sénat et du Corps législatif 425 



IMP. CBRT. DES CHIMllfS DB FBB. — A. CHAIX BT C<*, BUB DBBCfcBB, 20.-0478^. 



nXNVXV' 







1837 


saEMTlA 


^M 


ARTtS 


1 


VERITAS 


m'i'i; 


Hti,\K^ VWJNAtTD 
UBRART